Ai Weiwei à Londres – Ressentir le monde

Le 22 juillet dernier, Ai Weiwei postait sur Instagram une photo de lui tenant en main son passeport tout juste restitué après avoir été confisqué quatre ans durant, sanction qui avait prolongé les trois mois d’emprisonnement arbitraire infligés en 2011 par les autorités chinoises. Le plasticien, qui séjourne depuis cet été en Allemagne, est devenu depuis lors un véritable symbole de la dissidence artistique de son pays, soutenu par les plus grandes institutions culturelles internationales. C’est dans ce contexte que la Royal Academy of Arts de Londres avait décidé de programmer cet automne la première rétrospective jamais dédiée à son œuvre en Grande-Bretagne  ; préparée à distance, elle s’est finalement avérée être aussi le premier des nombreux événements qui lui ont été consacrés ces dernières années dont Ai Weiwei a pu superviser l’installation et participer à l’ouverture. Plus que dix jours pour faire un détour par la capitale britannique  !

Dans la cour de la Royal Academy of Arts, deux jeunes enfants s’en donnent à cœur joie, courant à travers un étonnant bosquet avant d’entreprendre d’escalader un gros fauteuil en marbre noir. Leur aire de jeux improvisée est une monumentale installation – dernier opus de la série Tree, débutée en 2009 – qui réunit huit arbres artificiels de plusieurs mètres de haut construits à l’aide de morceaux de bois mort – racines, troncs, branches – patiemment assemblés selon des techniques traditionnelles de charpenterie. «  En Chine, les arbres sont vénérés en tant que représentants des morts sur la terre, ils font le lien entre le royaume céleste et les enfers, rappelle Adrian Locke, cocommissaire de l’exposition avec Tim Marlow, directeur artistique de la Royal Academy. Tree peut aussi évoquer la politique d’une seule Chine – pourtant composée de peuples d’origines ethniques variées – défendue par le pouvoir central afin de protéger et de promouvoir la souveraineté comme l’intégrité territoriale de la nation.  » L’insolite canapé (Marble Couch, 2011) semble quant à lui inviter à prendre le temps d’une pause contemplative, bien que sa matière froide, même si luxueuse, en dissuade plus d’un  ! Le bois comme le marbre – symbole de richesse et de pouvoir du temps des empereurs comme de celui de le Chine communiste –, mais aussi le jade et la porcelaine sont parmi les matériaux qu’affectionne particulièrement Ai Weiwei pour explorer l’histoire et l’héritage culturel de son pays  ; pour dénoncer également ses travers avec cette liberté de ton qui lui a valu l’inimitié tenace des autorités chinoises.

Une quarantaine de pièces investissent les dix salles d’exposition de la prestigieuse institution londonienne. Toutes ont été réalisées après 1993, date du retour de l’artiste – aujourd’hui âgé de 58 ans – dans son pays après douze années passées aux Etats-Unis – essentiellement à New York –  ; toutes à une exception près, Hanging Man, un portrait réalisé en 1985 à partir d’un cintre en fil de fer. L’œuvre vient faire écho au tournant pris par sa réflexion artistique pendant les années 1980, au contact de l’art occidental, et plus particulièrement de la pensée de l’inventeur du ready-made. «  Duchamp est celui qui a eu la plus grande influence sur ma pratique, explique Ai Weiwei dans une interview menée par Tim Marlow et publiée dans le catalogue de l’exposition. Utiliser un cintre pour dessiner son profil a été ma façon de lui rendre hommage.  » Tout comme son aîné, l’artiste chinois détourne des objets du quotidien pour élaborer certaines de ses installations, à la différence près qu’il s’agit souvent d’objets d’un quotidien «  révolu  », en d’autres termes d’antiquités  : c’est le cas par exemple de tabourets datant de dynastie Qing (1644-1911), réunis en une ronde joyeuse et devenus «  inutiles  » dans Grapes (2010), ou bien de vases en terre cuites fabriqués avant J.-C. – voire au Néolithique  ! – achetés sur des marchés ou chez des antiquaires et recouverts de peinture industrielle pour Coloured Vases (2015). «  Ai Weiwei est tout a fait conscient du fait que les marchés regorgent de contrefaçons vendues pour des originaux, et que seuls des experts sont capables de les distinguer, précise Adrian Locke. Or ce qui l’intéresse, c’est qu’il faut maîtriser les mêmes savoir-faire et traditions dans les deux cas. La question de l’authenticité et, par extension, celle de la valeur sont centrales dans ces travaux.  »

Ai Weiwei, photo Studio Ai Weiwei
Hanging Man, Ai Weiwei, 1985
Ai Weiwei, photo MLD
Grapes, Ai Weiwei, 2010
Parce qu’ils témoignent d’une véritable «  compréhension du matériau  » comme d’une forme d’«  équilibre entre l’homme et la nature  », Ai Weiwei a toujours eu à cœur de mettre en exergue des savoir-faire ancestraux et travaille dans cet esprit en étroite collaboration avec une équipe d’artisans spécialisés. Une série de cubes et/ou boîtes d’un mètre de large – par ailleurs clin d’œil au minimalisme et à l’art conceptuel – en cristal, bois de rose ou thé, en est une bien belle illustration. Autre pièce des plus ambitieuses  : Fragments (2005) est une immense installation composée de restes de tables, chaises, poutres et piliers provenant de quatre temples anciens démontés et mis au rebut par les autorités pour laisser la place à l’édification d’immeubles modernes  ; une pratique des plus commune dans ce pays à l’urbanisation galopante. Vue d’en haut, l’ensemble, qui paraît devoir sa forme au hasard et à une fertile imagination, dessine les contours de la carte de Chine – deux tabourets imbriqués l’un à l’autre et posés sur le côté représentant Taiwan –  : invité à déambuler à l’intérieur de la pièce, le visiteur s’amuse à faire sciemment fi des frontières. Plus loin, il joue les voyeurs en glissant un œil par de petites fenêtres taillées dans six blocs rectangulaires (S.A.C.R.E.D., 2012), autant de répliques à l’échelle 1/2 de la cellule dans laquelle Ai Weiwei passa 81 jours du 3 avril au 22 juin 2011. Dans chaque espace, l’artiste a reproduit une scène – interrogatoire, repas, toilette, etc. – de son quotidien carcéral. «  Ils m’avaient clairement laissé entendre que j’en avais pour plus de dix ans, se souvient-il. (…) Mais j’avais au moins un motif de satisfaction  : c’était d’avoir pu sans détour exprimer le fond de ma pensée avant de me retrouver dans cette situation. Je n’avais de ce fait pas à regretter de devoir rester là un long moment.  » Au mur, un papier peint entremêle avec force esthétique des motifs dorés composés de menottes, de caméras de vidéo-surveillance et du petit oiseau de Twitter, sur la gorge duquel se dessine le visage barbu de l’artiste, comme pour mieux rappeler combien il a su s’approprier au fil des années l’espace de liberté et d’expression offert par le réseau social. «  La communication en ligne est pour moi une forme de poésie, voire de manifeste  : cela reflète distinctement votre état d’esprit et vous pouvez communiquer avec une précision extrême  ; évidemment, rien ne vous assure cependant que vous serez compris, mais c’est au moins une forme d’expression.  »

Ai Weiwei, photo MLD
Fragments, Ai Weiwei, 2005
Ai Weiwei, photo MLD
S.A.C.R.E.D. (détail), Ai Weiwei, 2012
L’incarcération d’Ai Weiwei en 2011 est intervenue au terme de plusieurs années de tensions croissantes avec les autorités, qui ont pris un nouveau tour en 2008, année du tremblement de terre au Sichuan, dans le sud-ouest de la Chine, qui fera près de 90 000 morts et disparus. A la Royal Academy of Arts, une salle entière, la plus vaste de l’institution, est dédiée au drame devenu sujet d’engagement pour l’artiste comme pour l’activiste. L’imposante masse de Straight (2008-2012) couvre le sol sur douze mètres de long et six de large  ; l’œuvre est constituée de 150 tonnes de barres d’acier, toutes récupérées clandestinement – puis redressées manuellement – sur les lieux de la catastrophe, et plus particulièrement dans les décombres des nombreuses écoles victimes de défauts de construction, conséquences dénoncées de la corruption des élus locaux. De part et d’autre de l’installation, les noms, dates de naissance, classes et sexes de plus de 5 000 élèves et étudiants tués le 12 mai 2008 se succèdent sobrement, en chinois et en anglais, sur de grands panneaux muraux. Un ensemble de photographies et une vidéo complètent la proposition. «  Les artistes sont des personnes qui consacrent leur vie à ressentir le monde, à le comprendre, estime Ai Weiwei. En faisant cela, peut-être contribuent-ils quelque peu à aider tout un chacun dans sa propre compréhension du monde. Je pense que les gens devraient appréhender une partie de la vie à travers l’art, en réalisant des choses, et que la pratique artistique est indissociable de la vie.  » Comme de la liberté de parole. Dans l’une des vitrines composant la dernière salle de l’exposition, un puzzle de porcelaine à motifs floraux représente la Chine, sur chaque «  pièce  » deux idéogrammes clament la liberté d’expression (Free Speech Puzzle, 2014)  ; dans une autre, Remains (2015) réunit treize éléments d’un tout autre type de porcelaine, fidèles reproductions de morceaux d’ossements humains retrouvés dans le sol d’un ancien camp de travail. La salle est tapissée d’un autre papier peint éphémère, fourmillant de milliers de bras arborant autant de doigts d’honneur.Professeur invité à Berlin 

En décembre 2010, l’Université des Arts de Berlin avait formulé le projet de créer un poste de professeur invité à l’attention d’Ai Weiwei. La proposition avait été validée quelques mois plus tard, après son arrestation. Il y a quatre semaines, l’artiste chinois a officiellement pris ses fonctions dans la capitale allemande, un visa de séjour de trois ans en poche. Plus d’une centaine d’étudiants en design, mode, film et photographie ont passé un entretien avec lui dans l’espoir de suivre ses cours. Une quinzaine d’entre eux ont été retenus. Interrogé sur ses critères de sélection lors d’une discussion publique organisée le dimanche 1er novembre par l’université, Ai Weiwei a précisé avoir écarté les personnes pour lesquelles «  l’art est un but et non un moyen  » et s’être laissé guider par une forme d’«  égoïsme  », l’envie de simplement «  passer un bon moment ensemble  ». Une mission temporaire qu’il n’entend pas transformer en exil. Interviewé début août par le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung sur l’état de ses rapports avec les autorités chinoises, il avait précisé avoir l’intention de retourner dans son pays  : «  Ils m’ont promis que je pourrais revenir, ce qui est très important pour moi, avait-il précisé. Mais je n’ai pas la main là-dessus.  »

Ai Weiwei, photo MLD
Straight (premier plan) et@Names of the Students Earthquake@Victims Found by@Citizens’ Investigation, Ai Weiwei, 2008-2012
Lire aussi Ai Weiwei, l’artiste baillonné.

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