Ivana Adaime Makac à Paris – Des insectes et une femme

Ivana Adaime-Makac, photo Hervé Vachez

« Un paysage indivisible. Est-ce possible ? » Telle est la question posée aux trois invités de la carte blanche donnée à Hervé Vachez par la galerie Satellite, à Paris, : Vanessa Dziuba, Colette Raynaud et Ivana Adaime Makac. Cette dernière s’attaque au sujet à travers ses thèmes de prédilection : l’inachèvement de la forme, les cycles, l’observation, la mise en scène et l’expérience. Elle s’interroge ici sur la représentation de l’animal, la capacité de sa présence à faire œuvre et la simulation de ses traces. L’artiste habituée à travailler avec des animaux vivants, notamment des insectes (grillons, criquets, larves de coléoptères, blattes…) propose ici quatre pièces qui apparaissent comme une synthèse, le résultat du passage de la pratique à la théorie. Une plante apparaît au sommet d’un socle posé devant un pan de mur. Tous trois arborent une même couleur, celle qui évoque immanquablement la nature : le vert. Cette intrusion dans la galerie incite le visiteur à s’approcher. Parodia est, comme son nom l’indique, une imitation. Des feuillages d’ornementation coupés et assemblés en une sculpture de verdure ont été perforés par l’artiste qui prend ainsi la place des insectes. Cette réflexion sur les relations complexes et parfois paradoxales que l’homme entretient avec les animaux se poursuit au sol avec Aire de repos, petite boîte de miroirs collés dont un côté possède une ouverture ronde. A l’intérieur, des graines de tournesols et du foin. Refuge pour souris égarée ou traquée, cette pièce entre en résonnance avec d’autres travaux de l’artiste, comme Observatoire (voir encadré). Au mur, Irruption verte, réalisée, en partie, avec des déjections de vers à soie et des feuilles de mûrier blanc provenant de l’installation Rééducation (présentée en 2010 au salon d’art contemporain de Montrouge) ressemble à un volcan, dont l’éruption aurait été contenue par les parois de verre qui l’entourent. A quelques centimètres, une photographie de Rééducation vient rappeler que le paysage est indissociable des êtres qui l’habitent et le façonnent. Réponse d’Ivana Adaime Makac au sujet de l’exposition. Pour l’occasion, ArtsHebdo médias vous propose de découvrir le portrait de l’artiste écrit pour Cimaise (291).

C’est l’heure du déjeuner. Dans la gare Montparnasse, les voyageurs se croisent en un ballet effréné et désordonné. Pour Ivana Adaime Makac, cette effervescence n’est sans doute pas sans lui rappeler l’agitation qui règne dans ses vivariums à l’heure où ses pensionnaires se gavent de fraises et de fleurs, ou cherchent un petit coin tranquille pour recharger leurs batteries. Il y a de l’insecte chez l’homme, à n’en pas douter ! L’artiste d’origine argentine revient d’un séjour au Québec. « Je rentre du Canada où j’étais en résidence d’artistes depuis deux mois à la Chambre blanche. La particularité de ce centre d’art, c’est qu’il accepte des projets work in progress », explique-t-elle en chemin pour le square où se déroulera la séance photos. Les installations évolutives sont devenues au fil des années une spécialité d’Ivana Adaime Makac. « J’ai un parcours un peu bizarre. Refusée par l’Ecole des beaux-arts de Buenos Aires parce que le dessin n’était pas mon fort, mais la photographie oui, j’ai poursuivi des études d’histoire de l’art. » En parallèle, elle fréquente de nombreux ateliers et travaille pendant deux ans avec un photographe professionnel. Déjà, à l’époque, Ivana s’intéresse aux insectes. « J’ai commencé avec des coléoptères et des scarabées. Je mettais en scène des animaux morts dans des décors que je fabriquais moi-même et les photographiais.  »

Pleins feux sur la vanité

A Tripoli, où elle séjourne un an et demi, elle présente Bestiaires, une exposition née d’une rencontre inattendue… « En Libye, j’ai assisté à un passage de criquets pèlerins, ceux qui se rassemblent par nuées et ravagent les cultures. Une fois les insectes migrateurs envolés, je suis allée ramasser les cadavres sur la plage. Grâce à eux, j’ai pu réaliser l’installation Ready Dead qui fut exposée à la Maison des arts. » Installés sur un lit scintillant de quartz, les corps mutilés sont figés dans des poses naturelles ou artificielles. La macabre collection brille de mille feux en une fascinante vanité.

Arrivée en France, Ivana, qui avait appris les rudiments de notre langue avec une prof canadienne aux Etats-Unis quelques années plus tôt, intègre l’Ecole supérieure d’art et céramique de Tarbes. « Je n’ai pas eu besoin de faire tout le cursus, une commission d’équivalence m’a permis de finir mes études en deux ans. » Les expériences se multiplient et petit à petit les insectes morts laissent la place à leurs frères vivants. Ivana passe des heures à les observer dans le vivarium qu’elle a aménagé et commence à les filmer. « J’ai toujours aimé observer les animaux. Regarder l’autre, qu’il soit animal ou humain, c’est toujours chercher à savoir qui l’on est et ce qui nous différencie. Les animaux que j’adopte sont mes muses, ma source d’inspiration. Avec le temps, ils deviennent proches de moi. Ils m’accompagnent dans cet acte de création qui est par essence solitaire. Je m’y sens moins seule. »

Ivana Adaime-Makac
Le Banquet, Ivana Adaime-Makac, détail, 2008

Ivana Adaime-Makac
Observatoire, Ivana Adaime-Makac

Tous les animaux d’Ivana Adaime Makac sont nés en captivité. Grillons, criquets, larves de coléoptères (notamment les zophobas morios originaires d’Amérique latine), blattes et même les souris ont été élevés pour en nourrir d’autres, ceux que l’on nomme aujourd’hui les « nouveaux animaux de compagnie » : reptiles et autres tarentules ! « Je ne récupère jamais aucun individu dans la nature pour le mettre dans mon vivarium. Sauf, une fois, des escargots que j’ai soustraits, pendant quelques heures seulement, au jardin pour tourner une vidéo. »

A Mulhouse, en 2007, l’artiste présente Vivarium n° 3, une projection au sol et sur quartz noir d’une vidéo qui montre des insectes en train de dévorer un bouquet de fleurs extrêmement colorées. L’écran de pierre qui réfléchit la lumière confère un caractère à la fois précieux et kitsch au travail de l’artiste. L’effet est saisissant, mais Ivana va décider d’aller plus loin encore et de proposer au public d’admirer en direct le festin ! C’est à Québec qu’elle va donner toute la mesure à ses idées. Et pour l’occasion, elle décide d’utiliser des grillons. « A chaque fois que je travaille avec un animal, je me documente et je fais des tests. Avant de partir pour le Canada, j’ai appris à connaître leurs habitudes alimentaires et leurs comportements. Par exemple : ils aiment beaucoup boire, mais ne savent pas nager. Il faut donc trouver la bonne manière de les désaltérer tout en évitant qu’ils ne se noient ! »

Une sculpture à déguster

C’est encore l’hiver, le fond de l’air est toujours glacial. Le visiteur pousse la porte de La Chambre blanche et c’est l’été. Les grillons mâles s’en donnent à élytres déployés et leur chant emplit l’espace. Cinq vivariums posés sur des socles noirs accueillent chacun près de 200 d’entre eux. L’air est doux, ils explorent et s’empiffrent de la sculpture qu’Ivana a réalisée pour eux. « Au départ, j’ai utilisé des blocs en mousse identiques, une structure rigide qui s’oppose à la nature. Puis j’ai incrusté dans cette forme géométrique des fleurs, des fruits et des gâteaux. Un choix inspiré par une œuvre de Giovanni Anselmo qui montre le face-à-face d’un bloc de granit et d’une salade, Sans-titre, structure qui mange. Moi, je voulais faire une structure qui donne à manger ! »

A ceux qui se demandent en quoi cette installation s’apparente plus à l’art qu’aux sciences naturelles, l’artiste répond : « Dans un insectarium, il y a une recherche d’objectivité. L’observation se fait en milieu naturel ou reconstitué à l’identique. Ce qui n’est absolument pas le cas de mon travail, au contraire. Dans leur milieu naturel, par exemple, les animaux passent 80 % de leur temps à chercher de la nourriture, dans mes installations, ils les passent plutôt à manger ! Ma recherche n’est pas scientifique mais artistique. J’ai étudié les natures mortes de la peinture classique, notamment celle du XVIIe siècle et chacune de mes sculptures est inspirée par des références à l’histoire de l’art. » Finalement, le visiteur s’assoit et contemple le banquet dans le calme. Il reviendra demain car l’œuvre d’Ivana est évolutive. Chaque jour, elle y travaille, un peu comme elle le ferait pour un jardin. Le regard se laisse prendre, la fascination pour le vivant opère, entre magie et préciosité.

Des souris bien casanières

Ivana Adaime-Makac a également travaillé avec des souris. « J’avais besoin de revenir à un petit animal plus proche de l’homme. » Avec elles, l’artiste explore la notion de territoire. «  Cet animal très curieux aime inspecter tous les nouveaux objets qui apparaissent « chez lui  ». Sa vue n’étant pas très développée, il perçoit l’espace en le parcourant. Pour les projections nocturnes dans le village de Saint-Cirq-Lapopie, j’ai filmé des souris en train de découvrir et d’explorer un décor noir que j’avais créé. Lors de la projection sur les maisons du village, on avait la sensation qu’elles le visitaient ! » Pour l’installation Observatoire, l’enjeu était un peu différent, Ivana voulait démontrer qu’elles étaient attachées à leur territoire. Introduites dans un vivarium en miroir ouvert qui donnait sur une surface plate, dont les souris se servaient comme d’un terrain de jeux, elles pouvaient sauter au sol et partir vers une vie ailleurs. Finalement, aucune n’a quitté ce territoire où elles trouvaient à manger et à boire. « Le public était invité à s’asseoir autour de cette table pour attendre l’arrivée des pensionnaires. Pendant cette attente, ils finissaient par contempler leur propre reflet… »

GALERIE

Contact
Crédits photos