Sarkis à Bruxelles – A la limite du silence, la poésie

Sarkis, photo Laurent de Broca courtesy Fondation Boghossian

Alors que Respiro est à l’affiche, jusqu’au 22 novembre, du Pavillon de la Turquie à la 56e Biennale de Venise, Sarkis a inauguré fin septembre une nouvelle exposition qui rend un hommage poignant à Sergueï Paradjanov, figure majeure du cinéma moderne. Dans l’architecture Art déco de la Villa Empain, à Bruxelles, Sarkis avec Paradjanov fait dialoguer les univers des deux artistes dans une hypnotique atmosphère de recueillement, d’où se dégagent une complicité et une certaine filiation entre les deux artistes, profondément marqués par la spiritualité et les symboles.

Sarkis n’hésite jamais à parler des artistes qui accompagnent sa démarche, des figures tutélaires de son œuvre, tels le plasticien Joseph Beuys, le cinéaste Andreï Tarkovski ou encore Sergueï Paradjanov (1924-1990). Ce qu’il partage avec ce dernier, ce n’est pas seulement un prénom – Sergueï se dit Sarkis en arménien – ou des racines culturelles, c’est une fascination certaine pour la poésie des icônes très présente dans l’exposition présentée actuellement à la Villa Empain, à Bruxelles. Dès l’entrée de Sarkis avec Paradjanov, un contraste entre la froideur du marbre de l’architecture et la chaleur des kilims disposés là par l’artiste saisit le visiteur. «  Cet espace de grande qualité architecturale, très bien restauré, me fait penser à un paysage enneigé. Nous, Paradjanov et moi, devrions porter des manteaux très chauds dans ce paysage de neige. Les œuvres sont invitées à diffuser leur chaleur en permanence.  » Au sol, installés en cercle et recouverts par les tapis, huit moniteurs diffusent en boucle huit séquences de Sayat Nova, chef-d’œuvre du cinéaste arménien. Dans l’espace d’exposition, les différents moments de la bande-son se mélangent dans une concordance rare. «  C’est l’ouverture d’un opéra, précise Sarkis dans le catalogue édité pour l’occasion. Quand je revois Sayat Nova, j’ai toujours l’impression de regarder le visage de quelqu’un que j’aime énormément. C’est comme contempler celui de son bébé, de son enfant. Je suis frappé par la fraîcheur des images. C’est très chrétien ce que je vais dire. C’est comme si on célébrait une résurrection. L’image ressuscite à chaque regard.  »

Le film réalisé par Paradjanov en 1968 est – alors que le scénario nous semble aujourd’hui sans risque  : la vie d’un poète arménien du XVIIIe siècle – d’abord censuré, amputé d’une vingtaine de minutes, puis renommé La couleur de la grenade deux ans plus tard. Le surréalisme mystique de l’œuvre ne convenant pas aux tenants du réalisme socialiste, le réalisateur est accusé de culte excessif du passé et d’antisoviétisme latent. Sur les écrans, le plan est fixe, frontal et les images esthétiques comme des tableaux. Un long tissu de dentelle et un instrument qui s’accorde pour illustrer l’amour, des livres dont les pages se tournent sous l’effet du vent, des moutons, des coquillages ou des paons sont autant d’éléments qui construisent un labyrinthe symbolique conférant au film une dimension mystérieuse et mystique. «  Il m’a semblé qu’au cinéma, une image peut être statique, comme l’est une miniature, mais aussi avoir une profondeur intérieure, une plastique et une dynamique internes. C’est pourquoi Sayat Nova est différent des films précédents. Quand je suis venu aux miniatures arméniennes, religieuses, pleines de spiritualité et de poésie, leur statique a éveillé en moi une étonnante vénération  », explique Paradjanov dans un reportage de Patrick Cazals, diffusé sur M6 en 1988. Pour mieux exprimer l’amour qui unit le poète et sa princesse, le cinéaste désigne sa muse Sofiko Tchiaourelli pour interpréter les deux rôles et renoue subtilement avec le mythe platonicien de l’androgyne, énoncé par le personnage d’Aristophane dans Le Banquet. Inutile de chercher de la narration dans l’art cinématographique de Paradjanov, elle est complètement ignorée. Seuls quelques intertitres rappellent le déroulement des évènements, pour mieux souligner son absence.

Sarkis, photo Laurent de Broca courtesy Fondation Boghossian
Vue de l’exposition@Sarkis avec Paradjanov, Sarkis, 2015
Dans une petite salle à gauche de l’espace central, un moniteur montre aux pieds d’une puissante effigie la consumation goutte-à-goutte d’une bougie – Au commencement Ryoanji est une vidéo signée Sarkis. La silhouette hiératique habillée de tissus comme d’un kimono se tient les bras en croix. De sa tête ruisselle un flot de bandes magnétiques contenant les enregistrements des films du cinéaste. C’est bien le portrait de Paradjanov. A la manière de ce dernier, qui crée des collages avec tout ce qui lui tombe sous la main, Sarkis réalise cette sculpture en 2004 avec des morceaux de tissus découverts dans les tiroirs du réalisateur. Il est vrai que chiner des objets, ici et là, fait partie de la démarche de l’artiste. Non loin de cette représentation aux bras ouverts ou écartelés, le plasticien a disposé dans une vitrine une sélection d’objets qu’on devine conçus à différentes époques et venus de partout dans le monde. Ils rappellent que la pratique de l’artiste est multiple et qu’elle a la mémoire pour patrie, comme le suggère la présence d’un enregistreur et de quelques bandes magnétiques, vecteurs de transmission omniprésents dans le travail de Sarkis. Aux côtés d’un bout de pain privé de sa mie, la colombe du Saint-Esprit et diverses figurines témoignent de la place de l’iconographie chrétienne chez les deux artistes aux racines byzantines. Petits pendentifs, statuettes, bougies, gravures anciennes et boîtes aux mille secrets dialoguent et se côtoient en toute complicité sous l’œil attentif du visiteur. La tradition symbolique orientale est aussi convoquée dans la longue galerie du rez-de-chaussée et invite pour l’occasion à réinterroger le statut de l’image, de l’icône, au présent.Quand les cadres et repères sautent

Eclairées par la baie vitrée qui ouvre sur le jardin et installées dans une vitrine de vingt-quatre mètres, 150 Ikones réalisées par Sarkis depuis 1985s’offrent au regard. Pour lui, le cadre préexiste, renferme et fait naître les formes. A l’intérieur de ces encadrements en bois anciens ou modernes, en argent ou en cuivre, fruits d’un continent ou d’un autre, naît un dialogue entre différentes techniques telles que le collage, l’aquarelle ou l’utilisation de cire fondue. Par touches discrètes et interventions minimalistes, l’artiste fait sauter les repères spatio-temporels et tisse des liens entre les formes, des correspondances entre les couleurs. Cette pièce monumentale irradie dans toute l’exposition et entre en écho avec nombre d’autres propositions. «  Mes Ikones naissent dans des cadres. C’est l’espace créé par le cadre qui dicte l’œuvre. Chez Paradjanov, il assemble ses objets à la limite de l’implosion, explique Sarkis, j’aime ses assemblages lorsqu’ils sont remplis à un point tel que le cadre va sauter avec ce qu’il y a dedans.  » Les Ikones de Sarkis viennent apaiser les collages surréalistes d’un Paradjanov qui crée pour résister à l’enfermement carcéral et à l’asservissement. Rien ne doit faire taire la voix du poète qui le hante.

Sarkis, photo Laurent de Broca courtesy Fondation Boghossian
Vue de l’exposition@Sarkis avec Paradjanov, Sarkis, 2015
Sarkis, photo Laurent de Broca courtesy Fondation Boghossian
Vue de l’exposition@Sarkis avec Paradjanov, Sarkis, 2015
Durant ses années d’emprisonnement, il s’évade par l’art, imagine des scénarios et se lance dans la création de collages et de costumes avec tout ce qui lui tombe sous la main. Plumes, bouts de plastiques, cartons ou morceaux d’assiettes sont autant de moyens de maintenir en vie sa magie créatrice. «  Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées  ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils conçus et procurés à la mesure de son projet  : son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les “moyens du bord”, c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux.  » C’est ainsi que lui-même décrit une démarche qui ne rompt pas avec sa pratique cinématographique. «  Un collage est un film compressé  », écrit-il encore.

A l’étage de la Villa Empain, le visiteur est invité un déambuler dans un labyrinthe de petites salles où s’invitent les univers des deux artistes. Côte à côte, les œuvres sont traversées d’un souffle nouveau. Les assemblages de Paradjanov répondent aux néons de Sarkis avec la complicité de l’architecture du lieu. Ce dernier explique  : «  L’étage supérieur propose un face-à-face entre nos œuvres sans chercher à créer d’atmosphère particulière. Ce sont plutôt des loges de théâtre où les œuvres sont comme des comédiens en attente d’entrer en scène, de passer à l’action. » Sarkis y dévoile l’étendue de sa maîtrise de l’art de l’accrochage, ce va-et-vient entre les œuvres et les caractéristiques du lieu qui les hébergent. Dans les salles qui accueillent ses vitraux, le contraste est marqué entre leurs courbes métalliques, les lignes droites qui structurent les vitres et les paysages qu’elles dévoilent. Un petit espace recouvert de mosaïque azur se présente comme un écrin. Au cœur de la pièce, un écran diffuse un extrait de Sayat Nova sur fond bleu, tandis que la fenêtre reflète un néon invisible à l’œil rappelant que nous sommes ici, «  à la limite du silence  ».

Sarkis, photo Laurent de Broca courtesy Fondation Boghossian
Vue de l’exposition@Sarkis avec Paradjanov, Sarkis, 2015

GALERIE

Contact
Crédits photos