Béatrice Soulié à Marseille – Frioul, mon amour

La galeriste parisienne inaugure un nouvel espace, samedi 10 novembre, à Marseille. Les aficionados de la rue Guénégaud y retrouveront tous les artistes tant aimés de cette passionnée d’art singulier. Sabrina Gruss et Victor Soren ouvrent le bal.

Jeudi 1er novembre. Marseille Saint-Charles, terminus. Descendre la Canebière ensoleillée pour le Vieux-Port vers le Frioul, « son cailloux » – cet élancement de pics rocheux, d’obliques et d’arrêtes blanches rasées par la lumière, autrefois dévoué aux lépreux et pestiférés – sera cette fois ponctué par un détour au 8, rue Glandevès, dans le premier arrondissement de la cité phocéenne. Depuis deux mois, le Paris du monde de l’art, qui se délecte depuis quinze ans de l’ambiance du 21, rue Guénégaud, a entendu parler de cette rue « absolument sublime, parfaite pour la galerie et les artistes, située entre le Vieux Port et l’Opéra, réputée par la présence de restaurants mythiques comme Chez Vincent ; une rue de libraires, de boutiques de lingerie fine, où l’activité nocturne des métiers indicibles et vieux comme le monde, conviendra parfaitement, à titre d’exemple, aux œuvres de Denis Pouppeville ! » C’est officiel, Béatrice Soulié, déjà qualifiée de marchande de sable et de merveilleux, ouvre une galerie à Marseille, après dix ans d’allées et venues entre Paris et l’archipel du Frioul où elle est régulièrement entourée de Louis Pons, Denis Pouppeville, Victor Soren, Sabrina Gruss, Pascal Verbena, Claire et François Durand-Ruel, Jean-Michel Huguenin, ou encore Claude Roffat. L’inauguration aura lieu le samedi 10 novembre, entre 15 et 19 heures, en présence de Victor Soren et de Sabrina Gruss, exposés pour l’occasion. Les affiches couvrent déjà plusieurs vitrines aperçues en cavalant vers le Vieux-Port.

Chez Béatrice Soulié, tout est toujours affaire de cœur et de passion : « Cinq heures du matin, j’ouvre ma fenêtre. C’est un éblouissement ! Toute rose sous les rayons caressants du soleil levant, une colline rocheuse, aux lignes simples et nobles, se dresse, servant de piédestal à un clocher élancé, au sommet duquel étincelle la statue d’or de la Bonne Mère. Dans une ombre d’un lilas bleu clair, immatériel, on devine, dévalant la pente, des maisons, des églises, des murailles fortifiées, et tout cela aboutit à la mer, une mer opaline, la même qui, au soleil de midi, se foncera en invraisemblables indigos. Une île aux contours découpés, rose comme tout le reste, semble flotter, ainsi qu’un esquif bizarre, sur cette mer souriante : on l’appelle le Frioul.* » C’est du Frioul que la nouvelle page s’est écrite. Là, sont venus les artistes de la galerie, là – entre ciel et mer – nargués par quelques gabians, ils ont dessiné, peint, écrit, évoqué leurs vies. De Guénégaud à Glandevès, Béatrice Soulié a officiellement mis quinze ans.

Marseille ne fut pas, entre-temps, qu’un chemin de traverse : « Claude Roffat a quitté Paris pour Marseille, il y a douze ans. Je suis souvent venue le voir. Sa présence ici lui a permis de rencontrer des artistes qui travaillent ici et qu’il a présentés dans la revue L’Œuf Sauvage – à laquelle je suis très attachée – et auxquels je me suis intéressée. Ensuite, s’est ouverte la page Frioul, le Frioul a été un lieu de quarantaine, un lieu d’éviction, de lépreux, de pestiférés, lorsqu’on verse dans l’art brut ou singulier… Marseille et le Frioul, ce côté minéral des côtes et des Calanques, c’est mon Larzac – où je suis née – baigné par la mer. » « Singulier », le terme est inscrit, cette fois, sur la devanture de la galerie, déjà ouverte aux curieux enchantés qui découvrent cet art vivant s’épanouissant dans les cent mètres carrés ponctués d’alcôves et de recoins, où elle n’a pu résister à la tentation de présenter « ses Marseillais ». Louis Pons et Gilbert Pastor ont d’ores et déjà trouvé leur place. On retrouve, bien évidemment, ses étoiles, posées là dans un premier temps, avant d’être accrochées au fil des heures : Denis Pouppeville, Joël Lorand, Paul Rumsey, Marc Bourlier, Isabelle Jarousse.* Jean Bertot, Au Lazaret, Souvenirs de quarantaine, Tours, 1902, p. 1.

Sabrina Gruss courtesy galerie Béatrice Soulié
Le secret, Sabrina Gruss, 2011
Sabrina Gruss courtesy galerie Béatrice Soulié
Le galant et Poupoupidou, Sabrina Gruss, 2012
Mais Béatrice Soulié s’adapte et intègre ceux qu’elle a retenus au fur à mesure des années passées en ces lieux. Ghislaine, dessinatrice marseillaise, a déjà rejoint les murs de la nouvelle galerie, Matthias Olmetta, photographe, et Kamel Khelif, dessinateur, y sont programmés : « Beaucoup des artistes de la galerie sont nés et ont vécu à Marseille ou dans les environs. J’étais déjà très liée à la ville à titre personnel ou par leur intermédiaire. Il m’a semblé opportun de les réunir en ce lieu pour l’ouverture et de présenter à leurs côtés les artistes marseillais que j’avais tout d’abord découverts dans L’Œuf Sauvage. »

« Le hasard, c’est Dieu qui se manifeste incognito », disait Einstein. « Dieu » sera ici nommé. Sans l’aide de Bernard Rey, l’aventure marseillaise n’aurait probablement pas eu lieu. Une douce mélodie « souliéène » s’élève depuis quelques temps, d’un pointu classé de 1946, naviguant entre le Frioul et le Vieux-Port, puis des murs de la galerie en hommage et remerciement à celui qui l’accompagne désormais et grâce à qui toutes les passions se vivent enfin réunies. La galerie arbore alors, en ce jeudi 1er novembre, les ossements de Sabrina Gruss et les dessins de Victor Soren, du mobilier et des pièces d’ethnographies africaines, sélectionnés par Jean-Michel Huguenin. Celui-ci, installé à deux pas de la maison mère parisienne, a derrière lui des décennies d’Afrique Noire foulée du pied. Les échelles dogons et tabourets monoxyles du Cameroun, caractéristiques de sa galerie Majestic, s’empilent et forment des colonnes improvisées, scindant en deux la galerie de Marseille pour lui conférer une terminaison solennelle. En décembre, Gérard Cambon sera l’hôte des lieux.

En attendant, les dessins de grands formats de Victor Soren, époustouflants de maîtrise et d’imagination – ours prêts à griffer une tête de poupée décapitée, rencontre entre ombre et lumière de la pierre noire dans un intérieur habité par un éléphant et une jeune fille aux jambes en échasses –, ont trouvé la cimaise idéale. Un paysage où plane l’esprit de Ruysdael, le souffle d’Altdorfer, la fantaisie de Kubin, dans le style toutefois unique en son genre du jeune dessinateur, finit par livrer le secret d’un corps soumis à une ondulation macabre jusqu’à épouser la silhouette des collines fantasmées. Sabrina Gruss a, quant à elle, nourri l’espace d’un affolant travail de deux années aux accents baroques inédits, foisonnant de tissus, de dentelles, autrement vêtus d’écorces et, surtout, de caractères d’une espièglerie aussi délicieuse que terrifiante. Yeux ronds hallucinés composés par les spirales de cauris, têtes d’irrésistibles tarés, vilains, idiots attachants, mélanges des règnes humain, végétal et animal, le petit peuple de Sabrina Gruss semble fêter avant nous le dédoublement et communique quelques éclats de rire. La qualité des pièces présentées est au rendez-vous, la ligne de Béatrice Soulié n’est plus à présenter. Nul doute que Marseille saura se réjouir d’une telle présence et peu à peu, pourquoi pas, l’intégrer dans l’identité culturelle même de la ville.

Victor Soren courtesy galerie Béatrice Soulié
Au bout de la nuit, Victor Soren, 2011

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