Alechinsky – Dernier tondo à Paris

Pierre Alechinsky, courtesy galerie Lelong

Ce n’est pas parce que Sengaï, moine peintre japonais du XVIIIe siècle, a écrit ce haïku : « Ne soyez pas arrogant. Le cercle parfait de la lune ne dure qu’une nuit », que Pierre Alechinsky devait cesser de se lancer des défis. Le dernier en date porte un nom italien : tondo (de rotondo qui signifie rond). Réalisée sur un support de format circulaire ou à l’intérieur d’un disque – et non en rectangle ou en carré comme l’usage courant le veut – cette composition picturale qui remonte à l’Antiquité a connu son apogée avec les peintres italiens de la Renaissance. Pour l’artiste, qui a présenté son premier tondo en 2007 aux Musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles, la géométrie présidant à la forme est cruciale à l’intelligence du sens. L’artiste n’a pas voulu laisser ce cercle multicolore orphelin valser seul dans son coin, il lui a inventé une tribu, des amis, des voisins, une famille. Il l’a ressuscité. Et s’il sait que les architectes du Moyen Age représentaient Dieu avec un grand compas, ce n’est alors plus un hasard si cet instrument aimé des mathématiciens et des navigateurs apparaît à côté d’un rond de papier blanc, au dos de la couverture du catalogue de son exposition parisienne. Dans les vastes salles de la galerie Lelong, transformée en paquebot aux murs immaculés dont les hublots s’ouvrent sur des océans de couleurs, le capitaine Alechinsky invite Paris à danser le tondo. Sur la musique des sphères, il offre une croisière imaginaire, un bal des débutants où les amateurs de tangos langoureux ou de jerks free style côtoient sans complexe les étoiles de l’Opéra. Qui pourrait en vouloir à l’artiste de secouer ses habitudes, au risque d’être taxé de folie des grandeurs, pourvu que son œuvre tourne rond. Rond comme l’œil, une rosace, la planète, une roue de loterie qui s’arrêterait toujours sur le bon numéro. Rond comme un zéro à cheval sur l’infini, comme le « O » que Jean de Landun qualifiait de « quatrième voyelle » quand il contempla pour la première fois les roses du transept de Notre-Dame de Paris… Ce cercle qui nous parle directement et nous prend au dépourvu, qui s’insinue dans notre intellect curieux ne serait-ce que par l’impact de sa forme. Parce qu’il symbolise non seulement le spirituel mais aussi ce qui est infini, l’univers ou le cosmos, il inclue tout le créé et l’incréé parce qu’il contient toutes les figures en elles-mêmes, et pas des moindres : la roue du temps, et celle de la fortune.

C’est le rond et rien que le rond que Pierre Alechinsky a choisi pour nouvel Eden, berceau moderne de ses dernières peintures à l’acrylique et à l’encre. Mais à l’inverse des célébrissimes tondi de Fra Angelico (L’Adoration des Mages), ou de Botticelli (La Madone du Magnificat), confinées dans leurs cercles, tels des reflets d’images pieuses dans des boules de Noël, les tableaux d’Alechinsky respirent, gagnent en liberté, profitent à la ligne qui ne connaît plus de limite, exultent. Le rêve s’organise en spirales imparfaites à partir d’un centre qui n’est pas forcément au milieu. Le visiteur entre dans un jeu subtil de perspectives où le regard prend de la vitesse, tandis qu’à la périphérie s’organise un langage de signes, univers abstrait ou figuratif en mouvement permanent. La tentation du rond existe depuis longtemps dans l’œuvre d’Alechinsky. Dans Astre et désastre, toile magistrale de 1969, il se pose : le spectateur est prié de suivre docilement le sens de la lecture. Quarante ans plus tard, l’artiste ne lui impose plus rien : il peut inventer ses pas, ses notes, et interpréter chaque tondo aussi librement qu’une partition de musique contemporaine, symbole dansant par lequel le macrocosme de l’univers et le microcosme de la vie humaine s’harmonisent, transmettant un sens qu’il convient à chacun de trouver. A l’instar d’Eugène Ionesco qui dressait ainsi le portrait de l’artiste en 1977 : « Alechinsky est à la fois le peintre, la canne à pêche avec son hameçon, l’eau de la rivière et les poissons qui s’y trouvent ». En voyant Alechinsky traverser à vive allure les salles de son exposition, on se dit que ce seigneur des anneaux d’un nouveau genre, en sacré pirate, n’a pas fini d’écumer les mers de notre imaginaire.

Pierre Alechinsky, courtesy galerie Lelong
Feux centraux, encre et acrylique@ sur papier marouflé sur toile @( diam. 95 cm ), Pierre Alechinsky, 2008

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