A La Panacée à Montpellier – Sur le fil acéré du langage

International Institute of Political Murder. Photo MLD, courtesy La Panacée

La voix et le langage sont les sujets de l’exposition proposée actuellement par La Panacée, à Montpellier. Une fois encore, le centre de culture contemporaine se distingue avec cette programmation audacieuse. Présentée en 2013 au HMKV à Dortmund, en Allemagne, His Master’s Voice aligne œuvres vidéo, web et performatives. En voici une sélection.

«  Je me suis faufilé entre les cadavres. Soulevé et jeté, recouvert de morts… dans la nuit, je me suis levé. C’était difficile de sortir du charnier. Je suis parti. C’est comme ça que j’ai survécu.  » L’homme est plus grand que nature. Au bout d’un long silence, il baisse la tête et la relève. Le public est médusé par le témoignage sans fard et sans excès de ce rescapé du génocide perpétré au Rwanda en 1994 dont l’image apparaît sur le mur du centre d’art. Assis sur un banc, face à cette vidéo, les visiteurs tournent le dos à la réplique de la station de radio la plus populaire du pays. Sur la table, un révolver est posé. La Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM) fut un des agents actifs de l’horreur diffusant sans compter les incitations à la haine contre les Tutsis. «  Tuez tous les cafards  », colportaient les ondes. Selon l’Onu, 800 000 Rwandais en majorité Tutsis ont trouvé la mort entre avril et juillet de cette année-là. Pour cette installation – à l’origine un projet théâtral –, le metteur en scène et cinéaste suisse Milo Rau s’est rendu au Rwanda afin de rencontrer victimes et bourreaux. Il est allé jusqu’en prison entendre la voix de la haine – notamment Valérie Bemeriki, ex-animatrice de la RTLM – pour restituer le plus fidèlement possible les événements de l’époque. A La Panacée, le studio vide est atone, installé face à ceux qui ont vu et vécu l’abomination. Les phrases qu’ils prononcent tour à tour sont autant de coups de poing à l’estomac et d’aiguillons plantés dans notre conscience. Ce travail montre la réalité de toute propagande  : la volonté d’asservir l’homme. «  Je ne sais pas pourquoi on a survécu  », s’interroge encore une des victimes.Mettre en jeu la relation au monde

Cette pièce majeure de l’exposition His Master’s Voice, proposée jusqu’au 20 septembre par le centre d’art, illustre bien le sujet exploré  : la voix et le langage, sans pour autant en faire le tour. Loin de là, comme l’explique Franck Bauchard, directeur artistique de La Panacée  : «  La voix, c’est la vibration, l’émotion, l’identité, l’histoire de l’individu. Elle met en jeu la relation au monde, à la société et au pouvoir. Elle crée la réalité qu’elle invoque. Propagée d’abord par le phonographe, puis la radio et la télévision, elle s’est dissociée du corps pour susciter de nouvelles formes de présence. On a évoqué dans les années soixante une “seconde oralité” pour désigner cette articulation entre voix et technologies. Aujourd’hui, ce sont les machines qui nous parlent de manière impersonnelle tout en adoptant un style conversationnel. A l’ère de Siri, la voix se manifeste plus que jamais comme un phénomène qui nous fait osciller entre inquiétante étrangeté et fou rire. His Master’s Voice propose une exploration sensible, saisissante et mémorable de son monde.  »

International Institute of Political Murder.  Photo MLD, courtesy La Panacée
Hate Radio, International Institute@of Political Murder, 2011-2012
Etrange, peut-être pas, mais décalée, sûrement  ! L’œuvre du collectif sud-coréen Young-Hae Chang Heavy Industries propose une série de fragments de texte relatifs à la libération sexuelle et à l’égalité des sexes en Corée du Nord. Accompagnées d’une musique jazzy, ces phrases seraient extraites d’une propagande nord-coréenne commandée par Kim Jong-Il, qui dirigea le pays de 1994 à 2011, année de son décès. Son objectif  : montrer dans ce domaine précis la supériorité de son pays… Ici point d’enregistrement, la voix n’est pas de chair, elle est la voix du maître. Elle ne s’adresse pas, mais s’impose par l’écrit. Il y a beaucoup de grotesque dans ces phrases alignées. L’incurie du régime est ainsi dénoncée par le petit bout de la lorgnette. Un régime qui voudrait régenter son peuple jusque dans son intimité, autant dire supprimer tout simplement la plus petite, naturelle et légitime des libertés  : celle de se reproduire et/ou de s’aimer en paix  ! «  La politique de notre parti est d’encourager la femme nord-coréenne à exprimer verbalement ses désirs sexuels les plus explicites… », «  Un prélude érotique prolongé veut dire un temps sans fin…  », lit-on, entre autres. Tout un programme.Déshumaniser « l’Autre »

A quelques mètres de là, une voix s’élève en langue Khoekhoegowab brouillée par le parasitage du temps  : «  Je n’ai probablement pas une vie facile mais je suis vivant sur cette terre  », indique une traduction simultanée offerte par un petit projecteur. Là aussi, l’histoire nous rattrape et ces voix venues du passé coloniale de l’Allemagne interrogent nos humanités. «  Les ethnologues ont longtemps cru que les sociétés colonisées, qu’ils considéraient comme “primitives”, étaient vouées à disparaître. Ils utilisaient les infrastructures coloniales pour collecter objets, données, corps et moulages, en usant souvent de la force. Ces pratiques racistes, qui prétendaient produire de la connaissance, mais qui en fait faisaient croître l’ignorance en réifiant et en déshumanisant “l’Autre” colonial, furent légitimées par un discours humaniste qui clamait sauver leur culture de la disparition  », explique le centre d’art. Dans la pièce, des haut-parleurs diffusent des témoignages recueillis en 1931 par un ethnologue allemand dans l’ancienne colonie de l’Afrique du Sud-Ouest. A l’extérieur, un mur affiche un patchwork de textes, indispensables compléments à la compréhension de l’installation. On y apprend qu’en dépit de la rémunération promise par le scientifique, aucun volontaire ne se présenta. Il lui fallut donc recourir à la persuasion policière pour mener à bien son entreprise. Les personnes interrogées furent néanmoins libres de leurs réponses. A les entendre, le passé se couvre une fois encore de cendres.

Young-Hae Chang Heavy Industries (YHCHI). Photo MLD, courtesy La Panacée
Cunnilingus en Corée du Nord, Young-Hae Chang@Heavy Industries (YHCHI), Depuis 1999
Anette Hoffmann, Matei Bellu, Andrea Bellu. Photo MLD, courtesy La Panacée
Unerhörter bericht über@die Deutschen verbrechen…, Anette Hoffmann, Matei Bellu, Andrea Bellu, 2012
S’il faut encore parler d’une vidéo au sujet grave, c’est que la qualité d’un travail ne se mesure pas à l’aune des sourires qu’il fait naître. Bien calé dans un cousin confortable, le visiteur s’apprête à découvrir un film de 26 minutes signé Anri Sala. A l’époque du tournage, l’artiste a 23 ans et vient de découvrir une pellicule 16 mm chez ses parents qui montre sa mère aux côtés du dictateur albanais Enver Hoxha (au pouvoir de 1944 à 1985) lors d’un congrès du Parti communiste. A la suite de ces images, la jeune femme est interviewée sans pour autant que l’on puisse entendre ses propos  : la bande-son a disparu. Anri Sala se lance alors à leur recherche. Il retrouvera le cameraman qui ne se souviendra pas de l’interview précisément mais lui parlera d’années passées en prison. L’artiste demandera alors à des enseignants sourds de lire sur les lèvres de sa mère et confrontera cette dernière à son endoctrinement politique. Un exercice courageux et éclairant sur la chape de plomb qui écrasa les Albanais au sortir de la Seconde Guerre Mondiale et ce jusqu’à la chute du communisme en 1991. Mais aussi sur la capacité des régimes totalitaires à laver le cerveau de leurs concitoyens. L’intéressée doute des propos révélés par son fils. Impossible selon elle qu’elle ait pu s’exprimer de façon aussi absconse, elle connaît sa langue…

Efficace décontextualisation

Le Lituanien Ignas Krunglevicius, quant à lui, décontextualise un dialogue entre un policier et une suspecte. Dans la pièce vide s’affiche successivement sur deux murs à angle droit les répliques de l’un, puis de l’autre. L’épouse d’un prêtre américain, Mary Kovic est suspectée d’avoir tiré sur son mari. Le détective Robert John l’interroge. «  Nous savons déjà ce qui s’est passé, mais nous voulons savoir pourquoi. Dites-moi pourquoi une mère de trois enfants, mariée depuis bientôt dix ans, étudiante à l’université… on dirait une jolie petite famille. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ça  ?  » Mary n’aura «  toujours  » rien à dire. Le texte défile en alternance et dans une taille plus ou moins importante. La proximité physique des phrases laisse entrevoir celle des individus dans une pièce que l’on imagine exiguë. Le rythme de la conversation est soutenu. Les mots aimables du policier sentent la manipulation. Faussement bien intentionné, il veut connaître la vérité ou simplement étancher sa soif de curiosité. Il ne lui suffit pas de savoir qu’elle a tué, encore faut-il qu’elle ait eu une raison. Etait-elle victime d’un mari violent  ? Cela arrangerait tout le monde  !

Dans le couloir, une vitrine expose un certain nombre de documents qui viennent compléter la réflexion. De nombreuses notes relatives au langage sont accrochées au mur. On peut y lire des informations sur la naissance du Golem – figure mythologique juive prenant vie grâce au mot vérité écrit sur son front et au nom ineffable de Dieu écrit sur un parchemin glissé dans sa bouche –, l’arbre des Sephiroth – symbole utilisé par la Kabbale, très attachée à l’analyse de la valeur sémantique des mots –, l’art ASCII – programme qui transforme des lettres et des caractères spéciaux en images –, le langage cosmique de Velimir Khlebnikov – langage alogique pour lequel les lettres de l’alphabet reflètent les mouvements des étoiles et autres corps célestes –, mais aussi des citations d’André Breton sur l’écriture automatique et d’Antonin Artaud sur le langage parlé. Sans oublier et pour conclure, les paroles du philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein  : «  Les mots sont des actes  ».

Ignas Krunglevicius. Photo MLD, courtesy La Panacée
Interrogatoire, Ignas Krunglevicius, 2009

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