Charles Gadenne – La vie à pleines mains

Passionné par tout ce qui a trait à l’humain, le sculpteur Charles Gadenne n’a eu de cesse d’en sonder les expressions et les attitudes, les modeler, les mouler ou les fondre. La Piscine à Roubaix, sa ville natale, et le Laac de Dunkerque, où il s’est établi il y a plus de 50 ans, lui rendent hommage par le biais de deux expositions parallèles et complémentaires, éclairant un pan méconnu, et pourtant prolifique, de son œuvre : le dessin.

Les cheveux comme la barbe, drus et blancs, dessinent les contours d’un visage demeuré franc et fin ; le regard, d’une limpidité bleu clair, est vif, généreux et souriant. L’homme attend avec une curiosité tranquille son visiteur sur le pas de la porte d’une vieille bâtisse, plantée au milieu d’un vaste jardin, paisible et magnifique sanctuaire dédié à la beauté féminine, son sujet de prédilection. Elles sont là, ses amies et compagnes, prenant la pose et dévoilant leurs formes de bronze arrondies au détour d’un arbuste, à l’ombre des frondaisons ou le long d’un mur. Visiblement maître des lieux, un chat lézarde au soleil, niché au creux du bras d’une belle allongée sur le flanc, indifférent à l’activité frénétique des poules du voisin qui ont investi son territoire. « Elles dorment dans les arbres », précise Charles Gadenne avant d’inviter son hôte à franchir avec lui le seuil de sa demeure et de sa mémoire, prêt à plonger dans ses innombrables souvenirs, jalons d’une vie déjà longue et riche d’enseignements, de rencontres et d’échanges.

Aux murs de la pièce principale, et fort haute de plafond, des œuvres très diverses : les siennes, mais aussi celles de ses amis Eugène Leroy, Jacques Dodin, Serge Contesse, pour n’en citer que quelques-uns. Un abrupt escalier mène à une vaste mezzanine qui abrita longtemps l’atelier de dessin, aujourd’hui relégué au rang d’archives. Au pied des marches s’ouvre un étroit couloir aux murs verts, « le passage obligé », comme le définit lui-même l’artiste, tapissé de ses dessins « les plus récents ». « Je les punaise là et le lendemain ou le surlendemain, il s’avère parfois que j’aime moins celui que je croyais être le meilleur, et que je préfère celui que j’estimais mauvais. C’est une vraie phase de travail car comme je dessine très vite maintenant, il me faut un temps de recul pour décider si je garde ou pas. »

Photo Samantha Deman

« Si je ne dessine pas, je suis malade »

Le court passage dessert à peu près toutes les pièces de la maison. L’une d’elles fait aujourd’hui office à la fois de chambre et d’atelier. La petite pièce est meublée d’un lit, également « lieu de pose » du modèle, et d’étagères, sur lesquelles s’appuient de multiples cartons à dessins. Près des fenêtres, donnant sur le jardin, un bureau couvert de matériels divers, crayons, fusains et pastels reposent auprès de couteaux à taille et d’anciennes plumes… Sur le côté, près d’un chevalet, un fauteuil fait face au lit. C’est là qu’il aime s’asseoir au quotidien et laisser sa main courir sur la feuille. « Le dessin et la sculpture sont deux choses différentes, tient-il à préciser. Je ne dessine pas en imaginant mes sculptures. C’est le dessin pour le dessin. Et si je ne dessine pas, je suis malade. » Et de pointer du doigt « tous ces cartons par terre », se rappelant par ailleurs que là-haut, sur la mezzanine, sont rangés au moins un millier de dessins.

Rien ne prédestinait, pourtant, cet enfant né en 1925 dans une courée ouvrière de l’industrie textile roubaisienne, petit-fils d’un contremaître de peignage, d’un monteur de jacquard, d’une soigneuse-éplucheuse et d’une bobineuse, à devenir l’artiste accompli qu’il est aujourd’hui. Sa mère, Rosalie Camille, est contredame de piqûrage. Son père, Charles Louis, peintre en bâtiment puis vitrier, mobilisé à l’âge de 20 ans, servira en tant que mitrailleur durant la Grande Guerre, qui le laissera profondément marqué, et de façon indélébile, tant physiquement que moralement.

Avec Rodin à Meudon

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, Charles a 14 ans et n’a qu’une envie : intégrer l’école des Beaux-Arts. « Dans mon monde, à 14 ans, on travaillait et on rapportait sa paye à la maison. Ma grand-mère était entrée à l’usine à 7 ans, ma mère à 11 ans. » Pourtant, lorsque l’adolescent, enfant unique, lui fait part de son appétence pour l’art, Rosalie accepte le choix de son fils, sous condition : « D’accord, mais tu te débrouilles », lui dit-elle alors.

Qu’à cela ne tienne, Charles financera ses études. « J’ai de ce fait toujours eu un métier parallèle. J’ai été vitrier, puis, très vite, professeur de dessin. Ce n’était pas une vocation mais j’ai toujours aimé enseigner, et en particulier échanger avec les élèves. Je leur ai fait connaître Brassens, Ferré… tout ce monde-là. Pendant mes cours, on écoutait de la musique. »

L’artiste en herbe intègre ainsi l’Ecole des beaux-arts de Roubaix en 1939. Eugène Leroy sera l’un de ses maîtres, il deviendra son ami. Trois ans plus tard, il saisit l’opportunité qui lui est offerte de rejoindre, en tant qu’assistant, l’atelier du sculpteur roubaisien Albert de Jaeger installé à Meudon, près de Paris. Une expérience plutôt décevante puisque le jeune homme se retrouve le plus souvent confiné au rôle de simple coursier ! « Je n’ai jamais été assistant. Il m’envoyait à Paris, chez Olida, acheter du jambon… Mais, tempère-t-il, cela m’a permis de suivre les cours des Beaux-Arts. » Il hante également le musée Rodin de Meudon, sillonnant, avec la complicité du concierge, les caves remplies de plâtres originaux de la villa des Brillants, qui fut la dernière demeure du maître.

Charles Gadenne, photo Jacques Quecq d’Henriprêt

C’est la guerre, donc, dans laquelle Charles a la chance de n’être que très peu impliqué. « J’ai eu la veine de n’avoir même jamais été soldat, parce que je suis de la classe 1925. A la Libération, on a été démobilisé sans avoir jamais vraiment été mobilisé. J’ai donc été officiellement considéré comme ayant fait mon service militaire, sans l’avoir fait… ». Aucun regret.

1944, les bombardements s’intensifient sur la capitale. Le jeune sculpteur revient quelque temps à Roubaix avant de retourner à Paris, dès 1945, suivre les cours dispensés par Marcel Gimond, qui vient d’ouvrir un atelier avec Alfred-Auguste Janniot. « Ils se sont d’ailleurs très peu entendus et l’atelier a rapidement été scindé, se souvient l’ancien élève. Janniot a poursuivi avec un atelier d’art monumental et presque tout le monde est parti chez lui, car il jouissait d’une grande réputation. C’est lui qui avait toujours le prix de Rome. Moi, j’ai choisi Gimond. » Il restera une dizaine d’années à ses côtés. « Je suis celui qui est resté le plus longtemps ! (Pourquoi ?) Par plaisir, évidemment, et aussi parce que je disposais de l’atelier. Gimond ne corrigeait pas nos sculptures, il en parlait… avec une passion merveilleuse ! »

Sculpteur et fondeur

En parallèle, Charles continue d’enseigner, un peu la sculpture, essentiellement le dessin, pour subvenir à ses besoins. A Roubaix, Pantin, puis Laon. C’est là, à l’Ecole normale, qu’il tombe amoureux de l’une de ses étudiantes, Madeleine Cocteau. Nous sommes en 1953. « Je l’ai emmenée sur ma moto ! », se souvient-il, sourire aux lèvres. Mais il faut trouver un autre poste, trois lui sont proposés : Cherbourg, Dunkerque et Strasbourg. Il opte pour le Nord, ce n’est pas un hasard : « Je suis d’origine flamande et wallonne et ici, c’est mon pays. C’était aussi parce que c’était le plus près de Paris où je rêvais de retourner. »

Faute de moyens, le jeune couple s’installe d’abord dans le sous-sol d’une villa du front de mer. Deux ans plus tard, Charles obtient ses premières commandes publiques. Dans les années 60, il rejoint le groupe de Gravelines, fondé par le peintre Arthur Van Hecke et instigateur de la création du musée de l’Estampe et du Dessin original de la ville homonyme, située près de Dunkerque. Bientôt, le couple emménage dans une grande maison à Saint-Pol-sur-Mer, dans la banlieue dunkerquoise. S’inspirant inlassablement des expressions et attitudes de l’humain, sondant visages et corps, Charles dessine et développe sa passion pour le bronze. Madeleine s’adonne à la céramique et tous deux s’investissent à travers la lithographie et la gravure.

Très vite, le sculpteur entreprend de faire installer chez lui sa propre fonderie. « J’étais copain avec Ilio Signori, sculpteur italien très manuel comme moi, qui faisait fondre en Hollande. Un jour, je suis allé là-bas avec lui et on nous a permis d’assister à la préparation – en France, c’est quasi secret – et aux coulées. C’est là qu’on a eu l’idée de faire ça nous-mêmes. »

Peu de temps après, en 1970, il renonce à enseigner pour ne plus se consacrer qu’à son art : « Mes copains étaient d’ailleurs un peu surpris parce qu’eux essayaient d’entrer dans l’enseignement et moi, qui y étais, je quittais tout… » La préparation des cours prenait trop de place et de temps au détriment de sa créativité et de sa création. « Dès lors, j’ai été pris plus au sérieux, notamment par les institutions et les musées », précise-t-il.

Charles Gadenne, photo Jacques Quecq d’Henriprêt

« Modèle est un vilain mot »

Très peu d’esquisses précèdent une sculpture, car l’artiste préfère de loin travailler directement la terre face au modèle. « Ma base c’est le modelage de la terre, puis je prépare mon moule pour passer de la terre au plâtre, je moule de nouveau. Après, je retravaille mon plâtre. Puis je tire une cire, je répare ma cire… Je réalise tout tout seul jusqu’au bronze, que je répare aussi puisque je fonds moi-même. Pour les grandes pièces, je crois que je suis l’un des rares en France à me débrouiller seul à ce point-là.  » Témoins de 40 ans de modelage, de moulage et de coulées, l’atelier et la fonderie sont deux vastes et lumineux espaces attenants à l’habitation. Des plâtres s’alignent sur le sol, ou à l’abri de larges étagères, innombrables formes et corps, pour la plupart féminins, traces et souvenirs de présences et de rencontres.

« Modèle est un vilain mot, lâche Charles Gadenne, parce qu’elles ne viennent pas poser, elles évoluent dans l’atelier. C’est un échange. D’ailleurs, je n’ai jamais mis dans le journal : recherche modèle ; c’est bien pour cela que ce ne sont pas des modèles… » Souvent, il s’agit même d’un bout d’histoire de vie qu’immortalise le sculpteur. L’embellie en est un bel exemple : « Il y a de cela trente ans, lors d’une fête, j’ai proposé à cette femme de venir poser pour moi. Elle venait d’avoir son troisième enfant et ne se sentait pas bien dans sa peau. Mais elle a accepté. Elle était très gauche, elle s’est mise comme ça, avec les mains posées sur le bas du dos, alors je lui ai dit de rester ainsi et on a commencé. Et pendant qu’on travaillait, c’est elle qui m’a dit : “Tu l’appelleras L’embellie”, parce qu’elle s’était sentie revivre… »

A l’occasion de la double exposition qui lui est consacrée à Roubaix et à Dunkerque, un très bel ouvrage* vient d’être publié. Coécrit par deux de ses amis, respectivement journaliste et médecin, il évoque en toute subtilité souvenirs, conversations et scènes d’intimité, et s’appuie sur de nombreuses reproductions des dessins de l’artiste, annotés de sa main. Couchée près de l’une d’elles, cette pensée : « J’ai commencé à rêver quand j’étais petit, je n’ai pas fini. C’est la richesse de la vie. » Plus loin, vient « On n’est pas artiste, on est seulement vivant et heureux de l’être. » Des regrets, Charles n’en a pas. « Si c’était à refaire, je le referais », dit-il sans l’ombre d’une hésitation. Et l’avenir ? « Je dirais assez volontiers que ce que j’ai fait compte moins que demain. L’important, c’est demain. J’en ai encore trop à faire ! »

Méditatif, le visiteur reprend le chemin de la rue, traverse de nouveau ce jardin peuplé de beautés immobiles sous le regard peut-être moins indifférent qu’il n’y paraît de leur félin et hiératique gardien des lieux.

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