« L’arbre de vie » à Paris – Histoires d’hommes

Henrique Oliveira, photo S. Deman

Haut lieu de rayonnement intellectuel, de formation et recherche théologiques, le Collège des Bernardins – installé dans le Ve arrondissement parisien – accorde depuis plusieurs années une large place à la création contemporaine à travers des manifestations dédiées aux arts plastiques comme aux arts vivants et à la musique. Présentée dans le cadre de sa programmation «  Questions d’artistes  », L’Arbre de vie est une exposition qui rassemble les propositions d’une vingtaine de plasticiens autour du symbole de la force, de la beauté, de la longévité, et de l’homme lui-même, qu’est l’arbre dans toutes les cultures. L’ensemble composant une bien belle mise en perspective de notre rapport au monde.

Posée à même la peau, une goutte d’eau bouge imperceptiblement au rythme du sang qui s’écoule dans la veine dont on devine les contours. Subjugué, le spectateur peine à détourner le regard de ce plan fixe d’une minute, déroulé en boucle sur un petit écran accroché au mur et dont la simplicité n’a d’égale que son esthétique, puissante et émouvante. «  Ce qui m’intéresse, c’est la notion de détail et de hors champ, commente Ismaïl Bahri, auteur de ce travail vidéo (Ligne, 2011), c’est la capacité de cette goutte à renvoyer à quelque chose de beaucoup plus grand.  » L’eau, le pouls, la vie, le ton est donné d’une exposition qui place l’homme et son rapport à l’existence au cœur des débats. Le parcours débute dans l’ancienne sacristie du Collège des Bernardins. Plongée dans l’obscurité, elle évoque le lieu des racines, les forces telluriques, les énergies de l’eau et du feu, illustrées notamment par les œuvres de Jean-Claude Ruggirello, de Jean-Michel Sanejouand, ou encore de la jeune Clémence Seilles.

«  L’invitation à penser une exposition centrée sur l’“arbre de vie” nous a emmené sur de nombreux territoires de l’art contemporain, et même un peu plus loin, explique Gaël Charbau*, l’un des deux commissaires. Ce qui peut d’abord sembler évident, parce que cette figure de l’arbre, nous la connaissons et la reconnaissons tous, s’est progressivement complexifiée au contact des artistes. Car cet arbre, cet être familier au point qu’on le côtoie dans les rues sans plus le regarder, est un sujet d’investigation infini pour les plasticiens  : depuis ses racines plongées dans l’obscurité de la terre, face à son tronc qui garde la marque concentrique du temps, en dessous de ses feuilles protectrices qui s’étirent vers le ciel… tout en lui est signifiant. Si l’on ajoute sa relation intime aux quatre éléments, depuis la terre ou l’eau qui le nourrissent, jusqu’au vent qui le renverse ou au feu qui le réduit en cendres, on comprend son omniprésence métaphorique dans l’histoire de l’art, et de l’homme…  »

Dans la nef, espace d’accueil et de vie du Collège – elle abrite une librairie et un restaurant –, sont présentées plusieurs œuvres témoignant de l’épanouissement du végétal. Michel Blazy y a installé une pépinière de balais de sorgho en pots (Le jardin de sorgho, 2013) voués à être transposés dans le jardin de l’institution une fois couverts de végétation  : tout au long de l’exposition, débutée en février, le public a pu observer le lent processus de germination, puis de développement des jeunes pousses autour des balais. «  Une pièce très forte, note le second commissaire de la manifestation, Alain Berland, car elle met en scène, avec humour, un objet censé être mort et d’où va naître la vie  ».

Ismaïl Bahri, photo S. Deman
Ligne (extrait), Ismaïl Bahri, 2011
Depuis les voûtes de la vaste salle s’égaillent les multiples ramifications colorées d’un large mobile (Révolutions, 2013) signé Didier Mencoboni et venant immanquablement évoquer la forêt et ses frondaisons, mais aussi «  les petits bonheurs qui parsèment la vie  », relève Alain Berland. Plusieurs vitraux servent de support à une installation d’Emilie Benoist qui reprend une autre forme d’arborescence  : celle de l’arbre généalogique, qui retrace ici une histoire du vivant et de l’humain. Sur le mur opposé, Jenny Bourassin évoque la violence dont peut faire preuve la nature à travers des paysages parcourus de tornades peints avec les mains. Passionnée de bateau et de navigation, la jeune femme confie puiser son inspiration dans le ciel – «  En mer, il est présent à 360 degrés.  » – et les éléments atmosphériques  : «  Ils renvoient à ma partie sombre, tourmentée, romantique, et complètement assumée  !  »

Du géométrique à l’organique

Au fond de la nef se déploie la spectaculaire sculpture du Brésilien Henrique Oliveira. Elaborée à partir de matériaux de récupération urbains – en l’occurrence du bois de coffrage ramassé dans des favelas – Transubstantiation (2013) a été spécifiquement conçue pour le lieu. «  L’idée était de partir d’une pièce très géométrique – elle dessine une croix – pour parvenir à une forme quasi-organique  », précise Alain Berland. «  Je n’ai jamais aimé qu’une œuvre ait un sens uniforme  », explique pour sa part l’artiste, qui entend amener ses créations au-delà du contexte «  social  » qui les caractérise – lié au déplacement d’éléments issus d’un bidonville dans un espace d’exposition –, vers des formes qui véhiculent d’autres significations possibles, «  comme l’origine des arbres dont le bois a été extrait, des organismes surréalistes ou proches de la science-fiction, ou encore des objets qui sont directement liés à l’histoire de l’art  »*.

A quelques pas de cette sculpture éloquente et complexe, une petite porte ouvre sur l’extérieur. Dans le jardin du Collège des Bernardins, Mathieu Mercier présente la troisième édition du Commissariat pour un arbre, projet né en février 2012 et pour lequel il a invité une cinquantaine d’architectes, designers et plasticiens d’horizons divers à concevoir un abri pour oiseaux. «  Il est amusant de constater que ces nichoirs véhiculent l’autonomie de la pratique de leurs auteurs, et qu’on peut assez aisément les retrouver, confie-t-il*. Claude Closky, par exemple, m’a donné un ready-made  : une cage à oiseaux. (…) Celui de Hugues Reip est réalisé à partir de boîtes de nourriture pour chat  ; le perchoir de Xavier Theunis est une maquette du cabanon de Le Corbusier, etc. L’essentiel est que cette incitation très légère nous invite à parler d’art, d’architecture, de contexte de vie, de design ou d’écologie. »

De retour sous la nef, la tentation est grande de reprendre le parcours depuis son début, de déambuler de nouveau au gré des propositions multiples et variées. L’exposition L’arbre de vie affiche l’ambition de favoriser les rencontres entre les disciplines, les échanges entre les champs de connaissance et les espaces de réflexion. Le pari est gagné haut la main.

* Propos extraits du cinquième numéro de la publication Questions d’artistes, éditée par le Collège des Bernardins.

Didier Mencoboni, photo S. Deman
Révolutions, Didier Mencoboni, 2013

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