Explorateurs aux Sables d’Olonne – L’horizon en ligne de mire

Tixador et poincheval 10-287(2)

Le 10 novembre prochain, les concurrents de la 7e édition du Vendée Globe – course organisée tous les quatre ans – s’élanceront depuis le port des Sables d’Olonne, en Vendée, à l’assaut des mers et océans de la planète. En écho à ce tour du monde en solitaire devenu légendaire, le musée de l’Abbaye Sainte-Croix propose une exposition singulière développant les thèmes de l’exploration, du défi et de l’aventure à partir d’une sélection d’œuvres issues de la collection du Centre national des arts plastiques (Cnap).

L’exploration invite, par définition, à la découverte d’espaces inconnus, elle relève de la curiosité pour l’ailleurs et pour autrui, du dépassement de soi. Elle est une quête au cours de laquelle se dessinent les contours nouveaux d’un univers existant ou fantasmé. Si l’itinéraire emprunté par l’explorateur peut être multiple et varié, rendant la durée du parcours, voire l’issue du voyage, incertaines, la découverte est, quant à elle, liée à la nature du territoire, qu’il soit physique ou mental, et à la manière dont il est parcouru. L’exposition Explorateurs se propose de jouer sur l’ensemble de ces paramètres, en expérimentant des propositions à géométrie variable prélevées dans les collections du Cnap. Elle réunit les travaux d’une trentaine d’artistes tour à tour inventeurs ou cartographes, géographes ou astronomes, qui invitent le public à s’aventurer en des contrées méconnues. Martine Aballéa et ses photos recolorisées (Jus des neiges, 2001) dévoilent des paysages ou intérieurs aux accents si familiers qu’une douce nostalgie en émane. L’absence de personnage, la tranquillité et la banalité apparente des images titillent l’imagination, qui cherche les clés d’un récit fantastique, d’une énigme non résolue.

Ocean View (2005) est constitué de deux petits bateaux fabriqués avec des dollars, flottant dans un caisson en plexiglas au-dessus d’un épais tapis de mousse bleue. Adel Abdessemed fait référence à la fois à la notion de terre d’accueil, à laquelle s’accroche désespérément les réfugiés, comme au naufrage annoncé de notre système capitaliste reposant avant tout sur les inégalités. L’artiste d’origine algérienne, contraint de fuir son pays dans les années 1990, travaille depuis autour de la notion d’exil, d’exode et de quête identitaire, mais questionne aussi largement les antagonismes culturels existant entre Orient et Occident comme les enjeux de pouvoir de la mondialisation.

Des frontières abolies

Anna 18, Boris 29, Helena 18, Laure 18, Yann 30 (série Arbres), Berdaguer & Pejus, 2008.
Anna 18, Boris 29, Helena 18, Laure 18,
Yann 30
(série Arbres), Berdaguer & Pejus, 2008.

Christophe Berdaguer et Marie Péjus explorent, quant à eux, les méandres méconnus de l’esprit. Leurs œuvres sont autant de paysages mentaux, résultats de l’étude approfondie des interactions entre le cerveau, le corps et leur environnement. Conçue à partir du test psychologique dit de l’arbre, la série des Arbres interroge l’intériorité des personnes qui s’y sont soumises. Adoptant les contours de leurs projections mentales, les pièces ici présentées se font l’écho d’un univers onirique étrange et fascinant. Attirée par les espaces et phénomènes naturels tels que les galaxies, les comètes, la surface de la lune, le désert ou encore l’océan, Vija Celmins s’en inspire pour livrer des images se rapprochant parfois des formes de l’expressionnisme abstrait. Ocean Surface Woodcut est une gravure sur bois représentant la surface de l’eau, minutieusement réalisée par l’artiste d’origine lettonne à partir d’une photographie prise sur une plage de Los Angeles. Le temps apparaît comme suspendu, les frontières sont abolies, le voyage s’annonce plein de promesses.

Marine Hugonnier s’appuie pour sa part sur la photographie et la vidéo pour examiner les liens entre l’histoire, la géographie, et leur représentation. Mountain with no Name (2002) est une série qui a pour sujet les montagnes qui entourent la vallée du Panshir, au nord-est de l’Afghanistan, et qui ont pour particularité de n’avoir jamais été nommées. En demeurant non identifiées sur les cartes, elles font fi du système impérial qui se faisait fort de repérer et cartographier avec précision les territoires colonisés. Artiste particulièrement attentif au passage du temps, On Kawara est un infatigable globe-trotteur. I met (2004) est une œuvre qui prend source dans les années 1960, avec la remise d’une carte de visite à l’artiste japonais. Celui-ci perçoit dans les quelques mots imprimés une résonnance poétique à laquelle il donne suite en décidant de noter, tous les jours pendant 12 ans, les noms des personnes rencontrées et avec lesquelles il s’entretient. Douze grands volumes témoignent de ce recensement minutieux.

Coordonnées de l’inaccessible, Charles Lopez, 2007.
Coordonnées de l’inaccessible, Charles Lopez, 2007.

La toponymie, davantage que la géographie, constitue un point de départ pertinent pour appréhender le travail artistique de Charles Lopez. Avec Coordonnées de l’inaccessible (2007), il reporte sur les murs de l’espace d’exposition les coordonnées géographiques de deux îles appelées Inaccessible, situées pour l’une en Antarctique et pour l’autre dans l’Atlantique Sud. Humour et poésie sont ici indissociables de la rigueur de sa proposition esthétique. La poésie est tout aussi présente dans les travaux du Thaïlandais Pratchaya Phinthong : des photos (Sans titre, 2009) montrent le ciel qui se reflète dans ce qui ressemble à des morceaux de miroirs brisés. Il s’agit en fait de fragments de météorite polis et disposés dans une rizière du pays natal de l’artiste. Il en résulte des images mystérieuses de ces étoiles filantes clouées au sol et adressant un clin d’œil à leur « pays » d’origine : le ciel ! S’intéressant lui aussi au cosmos, et ce depuis son adolescence, Vladimir Skoda articule son travail autour de la sphère et de sa forme parfaite. Grand trou noir (1992) se compose de deux grosses boules d’acier disposées au sol, l’une noire et mate, l’autre brillante et réfléchissante. Cette référence au trou noir qui, d’après les astronomes, se caractérise par sa capacité à absorber tout ce qui croise son champ gravitationnel, y compris la lumière, est d’une grande force évocatrice.

Mais revenons sur Terre pour un dernier détour en compagnie d’Abraham Poincheval et de Laurent Tixador, dont chaque œuvre témoigne d’une aventure éloignée de la galerie et du milieu de l’art. Pour Horizon moins 20 (2008), le duo a creusé, vingt jours durant à Murcia, en Espagne, un tunnel souterrain qu’il rebouchait au fur et à mesure derrière lui. Les deux plasticiens présentent ici une bouteille « commémorative » dans laquelle ils ont créé un diorama de leur action avec des objets trouvés sous terre, modestes trophées ramenés de leur expédition insolite.

Qu’elle l’entraîne sur les chemins de la mémoire ou aux confins de contrées imaginaires, l’exposition des Sables d’Olonne lance au visiteur une bien séduisante invitation au voyage.

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