Festival Normandie Impressionniste – Le je pluriel

Peking Opera Facial Designs n°1, ORLAN, 2014

Jusqu’au 26 septembre, se tient le Festival Normandie Impressionniste. Des centaines d’expositions, spectacles, conférences, ateliers et autres propositions interactives sont au programme d’un événement pluridisciplinaire qui met en relation de nombreux lieux culturels de la région et qui, pour sa troisième édition, s’intéresse plus particulièrement à la thématique du portrait. Une question replacée dans l’histoire de l’art, bien sûr, mais aussi ancrée dans l’ère du digital et dans une époque où la crise identitaire agitant nos sociétés modifie le rapport à l’autre. Photographie, vidéo, peinture, sculpture, art numérique et réalité augmentée sont tour à tour conviés pour représenter le corps et évoquer l’intime comme les habitudes du quotidien. Découverte de quelques étapes incontournables d’un itinéraire contemporain en plusieurs dimensions, s’étirant de Giverny à Cherbourg au fil de moult chemins buissonniers.

« Qu’est-ce qu’un portrait ? Une leçon d’attention à une personne, la quête de son secret, le respect et la célébration de sa différence. Un portrait, c’est de l’humain concentré, un salut à la vie incarnée. Comment mieux répondre aux assassins, à la folie de tuer, à cette forme extrême de maladie mentale qui fait aimer la mort ? » Par ses mots, le président du Festival Normandie Impressionniste Erik Orsenna vient rappeler combien la thématique 2016 de la manifestation, au delà d’un dialogue évident noué avec d’illustres noms de l’histoire de l’art, s’inscrit pleinement dans la réflexion des artistes d’aujourd’hui. Invité à sillonner les routes et les musées partenaires de l’événement dans la région, le public découvre la multiplicité des approches existantes, qu’il s’agisse des disciplines travaillées comme des concepts développés. Photographie, sculpture et aquarelle sont ainsi mises à l’honneur aux côtés d’autres formes de représentation de soi et d’autrui, par le biais de la vidéo et de la réalité augmentée, notamment, qui mettent parfois en scène de véritables jeux de rôles entre l’auteur et le modèle. Autant de façons de transcender la traditionnelle utilisation du chevalet, telle qu’y avaient recourt Eugène Boudin (1824-1898) ou Claude Monet (1840-1926) au XIXe siècle, pour se questionner sur l’identité et le caractère fragmenté de la personnalité. « Tout portrait qu’on peint avec âme est un portrait non du modèle, mais de l’artiste », relevait avec perspicacité Oscar Wilde dans Le portrait de Dorian Gray, en 1890.

Jean-Baptiste Belley, série Diaspora, Omar Victor Diop, 2014.
Jean-Baptiste Belley, série Diaspora, Omar Victor Diop, 2014.

Présentée à l’abbaye de Jumièges, non loin de Rouen, l’exposition En/quête d’identité, par exemple, permet de découvrir une manière originale de se (re)présenter à travers la peinture et de jouer avec le temps. Avec sa galerie d’autoportraits, le photographe Victor Omar Diop, repéré lors des rencontres d’Arles et de Bamako, se met en scène dans la peau de diplomates africains. Il incarne Don Miguel De Castro – un ambassadeur congolais du XVIIe siècle –, Juan de Pareja – peintre espagnol de la même époque – ou encore Jean Baptiste Belley – un révolutionnaire français – avec une touche de modernité et des anachronismes subtils : chacun porte un habit traditionnel, avec cape et/ou un chapeau à plume, assorti d’accessoires de notre époque, tels des chaussures de sport, des gants de rugby ou un ballon de football coincé sous le coude. Un travail qui prête à sourire, mais affichant un concept des plus sérieux. Il s’agit, pour l’artiste, de mettre en lumière des oubliés de l’Histoire, des hommes tous de couleur et ayant vécu entre le XVe et le XXe siècle.

Le corps, outil d’affirmation de soi

A quelques kilomètres de là, au Frac Basse-Normandie, à Caen, les œuvres d’ORLAN traitent de l’identité par la transformation physique du corps via la chirurgie esthétique. En se faisant placer des implants, l’artiste s’interroge sur la personnalité des êtres humains sous leur enveloppe charnelle. Pour ce faire, elle dévoile au public Bump Load, une série de ses propres radiographies, ainsi que des vidéos évoquant ces interventions insolites. Dignes de l’imagination d’un concepteur de figurines fantastiques et d’avatars, ces documents sont néanmoins déconseillés au public sensible. Voulant défier les critères classiques de la beauté, l’artiste française a déjà subi neuf interventions au niveau du visage et de son ossature et ne semble pas craindre la douleur pour être unique en son genre ! Les visiteurs peuvent aussi la découvrir en mouvement, grâce à la réalité augmentée, en positionnant simplement leur téléphone ou tablette, appli photo activée, devant plusieurs de ses portraits.

Explorant également l’art de la métamorphose, avec Fly Or Die, le bodybuildeur Martial Cherrier, a adopté pour avatar un papillon. Frêle et peu musclé en début de carrière, ce sportif compare sa transformation physique à celle d’une chrysalide devenant petit à petit un lépidoptère accompli. Présentés sous forme de gifs, ou diaporamas rapides, ses collages ne sont autres que des photographies customisées avec du papier, les ailes de l’insecte étant découpées dans les notices d’utilisation de médicaments et autres compléments alimentaires spécifiquement dédiés à la musculation…

Série Michael Jackson, Valérie Belin, 2003.
Série Michael Jackson, Valérie Belin, 2003.

Et si l’on peut se transformer par le sport, cela peut aussi se faire par le travestissement. Dans une pièce annexe, Valérie Belin explore la physionomie des humains. A l’aide de perruques et de maquillage, portés par des sujets mixtes, elle s’interroge sur les modes de vie d’une génération perdue. Une jeunesse qui se cherche en imitant les autres, et qui, plus précisément, reprend les expressions de feu Michael Jackson. Comment de parfaits inconnus peuvent-ils devenir Bambi si facilement ? L’esprit des curieux est interpellé et s’interroge sur les corrélations existant entre apparences intérieure et extérieure. Quoi qu’il en soit, l’interprétation est libre.

L’humain sur le vif

Du côté de Rouen, le travail photographique de William Klein se penche, quant à lui, sur l’individualisme et l’humain en situation. Pour le découvrir, les amateurs devront se rendre sous les vitraux de l’abbatiale Saint-Ouen. Réalisés entre 1950 et aujourd’hui, les clichés de ce photographe voyageur, parisien d’origine, immortalisent des scènes du quotidien et des visages aux expressions percutantes. Cependant, aucun personnage n’est figé devant l’objectif : tous courent après le temps entre New York, Paris, Moscou, Rome et Tokyo. Passionnant pour les fanatiques de Robert Capa, instructif pour les jeunes initiés.

Dans le bureau, Adrien Belgrand, 2013.
Dans le bureau, Adrien Belgrand, 2013.

« Aujourd’hui, le modèle n’est plus dans l’atelier », explique Claire Tangy, directrice de l’Artothèque de Caen, qui présente l’exposition collective Seuls/Ensemble. Alors, comment fait-on pour se souvenir du réel, si l’on ne peut plus prendre la pose ? « Je fait poser mes personnages devant mon iPad, puis je réalise des montages photo pour créer le fond de l’image. Et lorsque j’ai tout assemblé, je prends mes pinceaux ! », explique pour sa part Thomas Lévy-Lasne. Diplômé des Beaux-Arts de Paris et spécialisé dans la figuration et les huiles sur toile, l’artiste conçoit des scènes du quotidien avec pour objectif de « peindre avec intensité des choses banales ». Des scènes de vie ordinaires et pourtant uniques, touchant à l’intime. Un sentiment exacerbé lorsque l’artiste les peint du point de vue du témoin invisible. L’œuvre d’Adrien Belgrand, Dans le Bureau, en est un exemple marquant, qui montre un homme et une femme partageant l’espace d’une même pièce tout en semblant terriblement éloignés l’un de l’autre.

Si le portrait s’affirme comme étant l’unique fil conducteur du festival, la variété des propositions intellectuelles et esthétiques des artistes contemporains invités offrent bien des thèmes de réflexion à partager, entre érudits comme en famille, sans modération !

Incursion en plein air à Jumièges

Anne BarresFondée vers 654 par saint Philibert, après une donation de Clovis II, l’abbaye de Jumièges détient un riche passé. Elle a d’ailleurs connu neuf siècles d’évolution architecturale et de rénovations. Dévastée par les Vikings, abandonnée pendant dix ans puis rénovée après la création du duché de Normandie – par le duc Guillaume Longue-Epée – et réorganisée par différents propriétaires pendant huit siècles, la « plus belle ruine de France », selon Victor Hugo, revient finalement à la municipalité de Jumièges en 1790. Elle deviendra la propriété du département de Seine-Maritime en 2007. Dans le cadre du Festival Normandie Impressionniste, son parc de 15 hectares accueille A ciel ouvert, une exposition orchestrée par Jean-Marc Barroso et présentant les installations de six artistes de Land Art à la renommée internationale. Parmi eux, Nils Udo a conçu une butte verdoyante et étonnamment triangulaire avec 700 m3 de terre, Anne Barrès déploie Vestiges d’un règne, un ensemble de sculptures en terre cuite et métal rouillé, et Christophe Gonnet invite à expérimenter ses Lits d’Arbre pour y contempler ciel et feuillage. Ces installations sont à découvrir jusqu’au 15 décembre 2016.

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