Au Musée Tinguely à Bâle – Les odeurs sur un piédestal

Le Musée Tinguely, à Bâle, en Suisse, accueille une exposition qui place l’odorat au centre de notre perception esthétique. Belle Haleine – L’odeur de l’art montre une sélection d’œuvres d’artistes internationaux qui utilisent, de manière ponctuelle ou récurrente, les fragrances dans leur travail. De Sissel Tolaas à Ernesto Neto en passant par des plasticiens moins connus, la manifestation dresse un tableau passionnant de la diversité des utilisations possibles des parfums et autres effluves dans le champ des arts plastiques. En voici un aperçu.

Une fois par an, le monde international de l’art se précipite à Bâle. Des hordes d’amateurs, de collectionneurs, de galeristes, de journalistes… débarquent en ville, prennent d’assaut les tramways verts et étroits, se précipitent vers le «  saint des saints  »  : Art Basel. Que tous se réjouissent, il ne reste que peu de mois avant le coup d’envoi de l’immanquable foire  ! En attendant, la cité helvétique possède bien d’autres atouts susceptibles d’attirer les visiteurs. Et s’il ne fallait en citer qu’un, le Musée Tinguely serait celui-là. Si l’institution possède une collection remarquable de sculptures-machines signées de l’artiste qui lui a donné son nom, c’est pour une exposition très singulière qu’il faut actuellement s’y rendre. Belle Haleine – L’odeur de l’art est le premier volet d’une série de manifestations consacrées aux cinq sens. Une idée née de l’œuvre même de Jean Tinguely (1925-1991), qui aimait à travers ses créations solliciter non seulement la vue, mais aussi l’ouïe, le toucher et l’odorat. «  L’exposition met l’accent sur le potentiel olfactif de notre perception esthétique, tout en soulevant les questions suivantes  : Quelle est l’odeur de l’art  ? Que se passe-t-il lorsque notre nez devient soudain le vecteur principal de notre expérience artistique  ? Des œuvres d’art peuvent-elles activer l’olfaction chez l’observateur sans dégager d’odeur  ? Les odeurs peuvent-elles être décrites et transcrites en images  ? Les odeurs peuvent-elles servir à l’expression artistique et à la créativité  ?  », expliquent les organisateurs de l’événement en préambule de la visite. Le nom de l’exposition a été inspiré par un ready-made de Marcel Duchamp intitulé Belle Haleine  : Eau de Voilette, réalisé à New York avec la complicité de Man Ray en 1921. L’artiste s’était alors emparé d’un flacon vide d’Un Air Embaumé des parfums Rigaud et en avait changé l’étiquette. Preuve, s’il en est, que les odeurs ou leur évocation n’ont pas attendu un élargissement de la définition de l’art pour faire leur apparition dans le champ artistique, même s’il est vrai que des moyens toujours plus importants pour les maîtriser favorisent aujourd’hui leur utilisation.L’objet d’un tabou : l’odeur de la femme

L’Olfactory Art Manifest de Peter De Cupere ouvre le parcours. L’artiste belge, qui réalise des installations olfactives depuis la fin des années 1990, s’interroge avec humour sur l’«  olfactionism  », l’«  olfactorism  » et l’«  olfactourism  »  ! Utilisant une mise en page et une typographie évoquant les publications Dada du début du XXe siècle. A quelques mètres de là, deux flacons s’exposent. La modestie de leur présentation est inversement proportionnelle à l’intérêt de leur propos. Tous deux renferment l’objet d’un tabou  : l’odeur de la femme. La Suissesse Claudia Vogel s’est apposée des bandes de gaz à différents endroits du corps dont elle a extrait une substance qui révèle son «  identité olfactive  ». La Canadienne Clara Ursitti a, quant à elle, créé une fragrance à l’aide des humeurs de son vagin, que chacun peut apprécier en reniflant une touche à parfum. «  Il y a clairement une idée politique derrière ces travaux, précise Lisa Ahlers, assistante de la commissaire de l’exposition Annja Müller-Alsbach. Les femmes sont éduquées à être propres. On attend plus d’hygiène de leur part que de celle des hommes dont la sueur, par exemple, est traduite comme un signe de virilité. Là, l’artiste nous confronte au réel.  » Des travaux radicaux qui en disent long sur une perception olfactive construite par l’environnement géographique, religieux, intellectuel… de la personne qui sent. Difficile de ne pas éprouver un sentiment de répugnance, mêlé d’un jugement d’impudeur, au contact de cet effluve. Conditionnés que nous sommes.

Valeska Soares, photo The Phillips Collection
Fainting Couch, Valeska Soares, 2002

Sur le mur blanc, quelques mots écrits en anglais sont signés Sissel Tolaas  : «  This is what my work is about  : It’s about tolerance. Nothing stinks – only thinking makes it so  !  » (Note  : «  Voilà de quoi parle mon travail  : la tolérance. Rien ne sent jamais mauvais – c’est le fait de le penser ou pas qui compte  !  ») Disons, pour faire court, que l’artiste norvégienne nous explique que rien n’empeste et que seul compte le fait de le penser ou non  ! Cette chimiste de formation nous invite à entrer dans une pièce vide de tout objet et à nous approcher des murs soigneusement divisés en onze lés qu’il suffit de frotter un à un pour découvrir l’odeur spécifique qu’ils renferment. «  L’artiste a collaboré avec le MIT à Boston, qui lui a fourni des échantillons de sueur d’hommes phobiques en crise qu’elle a travaillé de façon à pouvoir les donner à sentir.  » The Fear of Smell – the Smell of Fear (La Peur de l’odeur – L’Odeur de la peur) est à double détente. L’installation nous incite à réfléchir à tout ce que notre nez comprend et que nous ne voulons pas savoir. Dans la salle, les réactions sont parfois vives. Les narines en éveil, chacun se surprend à ne pas pouvoir contrôler sa répulsion ou son intérêt. Les langues se délient. Tous ont besoin de savoir si ce qu’ils ressentent leur est propre ou si le sentiment est partagé. Les comportements instinctifs interrogent à défaut d’inquiéter.Une intimité à jamais perdue

Deux portes plus loin, Jana Sterbak a disposé deux œuvres qui baignent dans une atmosphère crépusculaire embaumée de parfum. Une robe blanche, fine et transparente flotte au-dessus du sol. L’imaginaire bat la campagne et se stoppe net à la vue des poils d’homme accrochés dans le fin tissu au niveau de la poitrine. Les sens abusés, le visiteur se tourne alors vers deux pièces en verre translucide. Emprisonné à l’intérieur, l’odeur d’une personne. Une intimité à jamais perdue. Si proche et si inaccessible. En poursuivant, nous voilà chez Meg Webster. L’Américaine nous y accueille avec un lit de mousse aux accents olfactifs tout droit venus de la forêt des contes. Surpris que nous sommes de ne pas y découvrir une princesse endormie. Au mur, une série de monochromes faits à partir de poudres de café, de cumin, de cardamone ou de cacao. Non loin, il faut écarter un voile blanc pour accéder à l’espace consacré au travail de Valeska Soares. Un caisson de métal percé de trous invite le visiteur à s’allonger. L’odeur déjà forte en entrant s’intensifie à mesure qu’on s’en approche. A l’intérieur, des fleurs de lys. La tête posée sur un cylindre de tissu, le moment de détente se transforme en une expérience à la limite du soutenable. Même la Belle au bois dormant n’aurait pas attendu le baiser du prince pour se réveiller et filer  !

Sissel Tolaas, photo Peter Schnetz courtesy Musée Tinguely
The Fear of Smell – The Smell of Fear, Sissel Tolaas, 2006-2015
Les rêves de Tinguely au bord du Rhin

Ouvert en octobre 1996, le Musée Tinguely compte parmi les institutions culturelles suisses les plus importantes. Entièrement financé par l’entreprise pharmaceutique Roche, il est installé à Bâle, au bord de l’imposant Rhin et dans un agréable parc. Le bâtiment imaginé par l’architecte Mario Botta renferme le plus important ensemble d’œuvres de Jean Tinguely. Plus d’une cinquantaine de sculptures, mais aussi des travaux sur papier et de nombreux documents font de lui un lieu indispensable pour tous les chercheurs et amateurs de l’artiste suisse. «  Les sculptures de Tinguely s’adressent aux sens du spectateur de plusieurs manières, produisant des effets cinétiques, optiques, acoustiques, quelquefois même olfactifs et tactiles  », explique Roland Wetzel, le directeur du musée, dans le nouveau et très réussi catalogue de la collection. Ces pièces, pour certaines monumentales et pour toutes spectaculaires, fascinent. Parmi elles, les très réputées Méta Matics, dont la N°17 fut présentée sur le parvis du Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 1959, à l’occasion du vernissage de la première édition de la Biennale de Paris, inaugurée par André Malraux. Un film montre la sculpture-performance. Tinguely s’active autour de sa machine à dessiner actionnée par un moteur à essence. Les gaz d’échappement gonflent un ballon rouge et se mélangent à une fragrance de muguet. Quand, tout à coup, il fait éclater à l’aide de sa cigarette la baudruche et libère l’affreuse composition  ! Le public, médusé par un art qui le dépasse, n’en est pas moins content quand, dans un geste rapide, l’artiste tend à des inconnus un papier «  paraphé  » par le «  bras  » mécanique  ! «  Le rêve, c’est tout. La technique, ça s’apprend  », continue de nous murmurer Jean Tinguely à travers son œuvre.

Jean Tinguely, photo Peter Schnetz courtesy Musée Tinguely
Fatamorgana, Méta-Harmonie IV, Jean Tinguely, 1985
Avant de quitter l’étage, un petit tour s’impose dans l’immense salle consacrée à deux pièces d’Ernesto Neto. Comme à son habitude, le Brésilien habite l’espace avec élégance et originalité. Sous un «  couvre-chef  » géant tenu en équilibre par des contrepoids lestés de sable, le public hume sans retenue les stalactites molles en élasthanne remplies d’épices entre lesquelles il évolue. «  L’artiste a mis les épices qu’il considère comme “chaudes”, tels le gingembre et les clous de girofle, au cœur de sa pièce, puis, en périphérie, les “froides”, tels le poivre et le cumin  », détaille Lisa Ahlers. Avant de poursuivre sur la principale difficulté d’une telle exposition  : conserver à chaque œuvre sa spécificité olfactive, faire en sorte qu’elle reste juste. «  Les odeurs se superposent et se développent. Certaines, très fortes au début, perdent en intensité, d’autres au contraire apparaissent. Chaque travail doit pouvoir être contemplé sans être parasité.  » Une brume enrichie de phéromones

artout dans l’exposition, le personnel du musée veille avec discernement et attention. Justement, c’est l’heure d’aller «  recharger  » Hypothèse de grue  ! Ce long «  cou  », signé Carsten Höller et François Roche, crache de la fumée tel un dragon. Le visiteur est ici le cobaye d’une expérience. Il inhale une brume enrichie de phéromones sans savoir s’il y sera sensible ou de quelle manière il pourrait l’être. En groupe, les gens rigolent d’amusement et de gêne aussi. Ils savent que ces substances chimiques jouent un rôle dans l’attraction sexuelle. Vont-ils se jeter les uns sur les autres  ? Certes non, mais combien y auront pensé  ? La fin du parcours a été laissée à l’admirable travail de Cildo Meireles. Au bout d’un petit passage sans issue, cet autre artiste brésilien explore des horizons bien différents. Pour Volatile, il utilise la composition habituellement mélangée au gaz pour le rendre odorant et ainsi repérable. Ce parfum inquiétant, qui d’ordinaire signale un danger imminent, flotte dans une pièce en «  L  » très faiblement éclairée dont on ne perçoit pas le bout. Pour y entrer, il faut impérativement retirer chaussures et chaussettes. Les pieds nus délicieusement enfoncés dans un sol en talc, vous découvrez la petite flamme vacillante d’une bougie. Les sensations contradictoires, l’illusion du danger, la poésie du tableau forgent le caractère inoubliable de l’œuvre. Magnifique point final.

Ernesto Neto, photo Bettina Matthiessen courtesy Musée Tinguely
Mentre niente accade /@While nothing happens (détail), Ernesto Neto, 2008
Lire aussi notre e-magazine consacré à l’olfaction dans l’art contemporain. L’application pour tablettes numériques d’ArtsHebdo|Médias est téléchargeable gratuitement sur l’App Store et Google Play.

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