Marc Petit – In sculptura veritas

Marc Petit, courtesy le Clos des Cimaises, photo MLD

La grille est ouverte et déjà les premiers visiteurs font le tour du propriétaire. Aujourd’hui est un jour spécial pour le Clos des Cimaises : Mathilde et Jacques Harbelot inaugurent un espace permanent consacré à l’œuvre de Marc Petit. L’artiste est là. Dans l’ancien atelier du maître des lieux – pas d’inquiétude, le peintre s’est installé dans un splendide espace non loin –, une pièce a été érigée pour faire naître un espace sans lumière du jour, très intime, et un autre qui enlace le premier et permet la déambulation des visiteurs. Ainsi, impossible d’embrasser d’un seul regard l’ensemble des sculptures exposées. Il faut partir à la découverte et se laisser surprendre à chaque coin de mur. Ni angoissante ni violente, ni triste ni rassurante, l’œuvre de Marc Petit nous parle d’errance, de fuite du temps, des stigmates que la vie imprime, visibles et invisibles ; de nos espoirs et aussi de nos désespérances. Un mot pourrait la résumer : mélancolie. Mais cet écartèlement en l’homme ne signifie-t-il pas, chez cet humaniste, une forme de croisée des chemins, entre aspiration et verticalité ? L’ouverture de ce nouveau lieu destiné à cette œuvre profonde et exemplaire est l’occasion de mettre en ligne le portrait du sculpteur écrit en 2010 à la suite d’une visite à l’atelier.

Marc Petit est un artiste comme on en rencontre à l’enseigne de la postérité. De ceux que les critiques ont sublimé, que le temps a rendu inaccessibles et que la légende a fini de magnifier. Tout chez lui porte à la réflexion, à l’émotion. Alors que l’artiste parle de vie et de mort, de lumière et d’ombre, de sculpture et de dessin, le temps, qui s’étire, s’accélère, maîtrisé par des mains impossibles à oublier qui vivent d’une volonté propre et forgent le destin d’un héros à part. Marc Petit est un personnage de mythologie : fougueux, tempétueux et acharné à poursuivre son chemin. Il y a chez lui de l’Ulysse fidèle et aventureux, du Jason en quête d’inaccessible, du Sisyphe quand la recherche tourne court et de l’Orphée qui brave les Enfers par amour. Lui qui déclare vouloir vivre 150 ans doit se préparer à l’éternité. François Ollandini, qui lui a offert un musée, l’a très bien compris. Il sait que les gens viendront admirer les sculptures de son ami bien après que son propre nom est tombé dans l’oubli. Marc Petit est un ogre aussi dans la façon qu’il a de dévorer les gens qu’il aime. Jamais rassasié, il veut vivre chaque instant. « Quand tu embrasses ta femme, embrasse-la vraiment », exhorte-t-il. Une manière d’être au présent, dans chaque geste, chaque regard. L’énergie de l’homme n’a d’équivalent que sa sculpture. Le regardeur s’avance toujours vers une œuvre. Ce jour-là à Bosmie-L’Aiguille, c’est un homme qui ouvre la porte.

La poésie d’un gosse de sixième

« J’ai fait mes premières sculptures à 14 ans », tonne l’artiste. Mais la source du fleuve est plus lointaine. Marc est né dans une famille d’artisans. Son père, tailleur de pierre, et sa mère, couturière, se séparent quand il n’est encore qu’un petit enfant. « J’ai un souvenir de mon père me disant qu’il y a deux métiers dans la vie : sculpteur ou architecte. Est-ce que ça m’a marqué ? » A Cahors, où la famille est installée, le centaure du parc frappe l’imaginaire du gamin tout impressionné par sa taille. « J’ai revu cette sculpture récemment, ce n’est pas un chef-d’œuvre ! Franchement, il n’y avait pas de quoi s’émouvoir. » Pourtant, elle plante dans l’esprit de l’enfant une graine qui éclate à l’adolescence. A 14 ans, Marc entreprend d’attaquer des cailloux au tournevis pour appréhender la dureté de la pierre. Il s’achète quelques ciseaux à bois et sculpte sans rien y connaître. Influencé par des oeuvres découvertes dans une encyclopédie, il taille de petites pierres abstraites, pleines de vide. « Je m’amusais à faire des trous pour ainsi dire. Ce n’est que des années plus tard que je me suis rendu compte de l’importance du vide dans mon travail. Je me suis souvenu alors qu’il y était naturellement, dès l’origine, sans qu’on puisse dire que c’était une solution plastique. »[[double-hv180:6,7]]

Marc Petit, courtesy le Clos des Cimaises
Vue d’expo, Marc Petit
En classe de seconde, Marc Petit a pour professeure d’histoire-géographie une certaine madame Lorquin. Un jour qu’il lui confie vouloir devenir sculpteur, elle lui propose de le présenter à son mari, Premier Grand Prix de Rome. La première rencontre laisse un goût amer au jeune homme. Devant les pièces qu’il lui montre, Lorquin a la dent dure. Il cherche toutefois la formule adéquate : « C’est de la poésie d’un gosse de sixième », finit-il par lâcher. « Et il n’a plus voulu me voir pendant 3 ou 4 ans… Il était terrible mais j’en parle avec affection. J’ai eu de la chance de le rencontrer. » Si Marc a du mal à avaler la sentence, il n’est pas pour autant découragé. La fin de l’année scolaire approche et il annonce à sa mère qu’il va arrêter le lycée pour devenir sculpteur. Il achète quelques livres, se renseigne. « Pour moi LE sculpteur, c’était Michel-Ange », se souvient l’artiste. Il veut donc apprendre à tailler la pierre et s’inscrit à un stage. C’est là qu’il fait la connaissance de René Fournier qui le met en garde : « Oh là ! petit, on ne commence pas par la pierre mais par le modelage et les outils ! » A partir de ce jour, ce dernier devient son professeur. Il lui fait travailler la terre et le plâtre. « Il m’apprend le B.A. BA. Ce qui était très intéressant, c’est qu’il corrigeait mon travail une fois que je pensais l’avoir terminé. Il n’a jamais vu comment je me débrouillais pour monter mes sculptures. Une méthode qui m’a évité d’être formaté. Personne ne m’a jamais dit ‘‘fais comme ci ou comme ça”, personne ne m’a jamais imposé une étape avant une autre. J’ai bénéficié d’une grande liberté. » Dont Marc Petit mesure les conséquences à chaque fois qu’une de ses pièces ne tient pas. Face aux échecs, il réfléchit, il analyse et apprend.Les colères mémorables de Lorquin

A 18 ans, il quitte le toit familial et s’installe avec Cathy. « Je flirtais avec elle, je n’avais pas encore 14 ans ! » précise-t-il gaiement. La jeune femme a un métier, elle épouse l’homme, sa passion, et souhaite pourvoir aux besoins matériels du ménage autant de temps qu’il le faudra. « C’est une chance inouïe d’avoir eu quelqu’un qui m’offre le gîte et le couvert. J’en parle facilement aujourd’hui que ça marche bien, mais ne pas gagner un centime pendant 15 ans, ce ne fut pas facile à vivre. » Il y a les voisins qui ne comprennent pas. Ceux qui se demandent « Qui c’est ce flemmard ? » Car à l’époque, Marc Petit sculpte la nuit pendant que tout le monde dort. Il vit à contretemps. « J’aimais bien me coucher à 4 heures du matin et me lever à 4 heures de l’après-midi ! Je déteste le matin. Le matin, je ne comprends rien, je ne mémorise pas. Pas étonnant que j’aie été un cancre à l’école. Imaginez un peu, me faire faire des maths à 9 heures ! »

Alors qu’il fête ses 20 ans, Marc continue de travailler avec René Fournier et organise sa première exposition dans un local appartenant à une banque de Cahors. Pour l’occasion, il parvient à circonvenir Lorquin et le traîne à l’exposition. Le sculpteur fait le tour des pièces, annonce qu’il a celle abstraite en horreur mais qu’il n’a pas le temps et qu’il reviendra le lendemain… « Et il est revenu. Nous avons déjeuné et passé le reste de la journée ensemble. A partir de là, il s’est mis à corriger mon travail. Fournier m’avait dégrossi, appris ce que tout prétendant à la sculpture doit connaître. Lorquin m’a permis d’aller plus loin. » Ses colères sont mémorables et Marc Petit en fait les frais pour son plus grand bien. Un jour qu’il lui montre une sculpture, le maître dit « J’adore ça, jusque-là… » Il désigne alors les genoux du personnage et s’emporte : « Tu n’as pas le droit de laisser à l’abandon une partie de la sculpture, tu peux ne pas faire de torse, de tête, de pieds, de mains… mais si tu décides de faire un corps entier, tu dois tout traiter à égalité : genoux, bouche, nez, oreilles… Pour qui te prends-tu ? Tu portes la sculpture ! » Cette sévérité poussera l’élève toujours plus haut et la peur de mal faire ne le quittera jamais. « Même à 35 ans, alors que j’exposais à Paris et que ça commençait à marcher un peu, j’allais le voir avec la boule au ventre. Pourtant, je savais  qu’il aimait mon travail, il  avait  écrit  sur moi  des  choses  extraordinaires, mais  malgré ça je redoutais son jugement. Il aimait  tellement la sculpture. »

Marc Petit, courtesy le Clos des Cimaises, photo MLD
Vue d’expo, Marc Petit

Courtesy le Clos des Cimaises
Le grand bûcher, Marc Petit, 2005
Avec Lorquin, Marc Petit découvre l’œuvre de Germaine Richier. C’est la révélation. Le jeune artiste lui voue une véritable vénération. « Pour moi, Richier est le plus grand sculpteur du XXe siècle. Je suis certain qu’il y a sept à huit sculptures d’elle qui peuvent rivaliser avec les plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art », déclare-t-il. Il se souvient avoir vu La Feuille face à la mer, au musée d’Antibes, et d’en avoir eu les larmes aux yeux. Depuis toutes ces années, il regarde et regarde encore mais une part de mystère demeure. « Je comprends jusqu’à un certain point, puis je ne comprends plus ! C’est magique. Richier avait une espèce d’invention permanente, une liberté incroyable gagnée de bagarre en bagarre. Je me rends compte combien c’est difficile d’être libre quand on fait de la sculpture. On sait où il faudrait aller, mais il n’y a pas de recette pour y arriver ou alors ce sont celles des autres… » Un jour, Lorquin a dessiné trois jambes de même dimension : une de Rodin, une normale et une de Richier. «  Quelle est la plus grande ? »,  a-t-il  demandé  à Marc.  « Celle de Richier »,  a  répondu l’élève.  « A toi de chercher ta grandeur », exige alors le professeur.

Le risque aurait été de faire du Marc Petit

De son côté, Fournier laisse lui aussi des leçons indélébiles : « En sculpture, il faut faire venir la force de l’intérieur et qu’elle pousse vers l’extérieur, autrement tu feras toujours une sculpture molle. » La mollesse, la pire ennemie du sculpteur guette à chaque geste et les solutions peinent à être trouvées. « Quand on a peu de pratique, c’est un peu du chinois. On est les mains dans la terre ou dans le plâtre, on est comme des couillons ! Il faut faire tout en se respectant. » Car il ne s’agit pas là de copier Phidias ou quelqu’autre génie, mais bien de trouver sa voie. Marc apprend qu’il est impossible de tricher et qu’il doit faire attention à ne pas se perdre. La sculpture peut rendre fou. « Il y a des périodes terribles. Je me souviens d’un hiver, où j’allais chaque matin à l’atelier. Il faisait froid, je travaillais dix à douze heures et le soir je détruisais tout. Ça a duré plusieurs mois. Ma femme rentrait le midi car elle avait peur que ça finisse mal. » L’artiste essaie de faire monter en lui des souvenirs à même de l’entraîner de nouveau dans la création. « J’étais désespéré et je ne modelais plus que des choses ridicules que je jetais au fur et à mesure… » Au fond de l’impasse, il façonne une énième petite tête dans la cire et la colle, presque machinalement, sur un bout de bois ramassé là, dans la poussière. Eurêka ! Les Dérisoires venaient de prendre source sous son regard médusé par tant d’évidence. Cette simple association le relance complètement. Il produit dans cette veine une série de 57 petites sculptures, un travail à l’origine de tous les « bois » qu’il créera par la suite, et qui aujourd’hui encore porte des fruits. « Si je n’avais pas osé affronter cette épreuve, le risque aurait été que je me mette à faire du Marc Petit toute la journée. » Une idée insupportable. Dans l’atelier, il conserve deux pièces « faites malhonnêtement » pour qu’elles lui rappellent sans cesse « le résultat obtenu quand je me prends au sérieux et que je joue les cadors ! »

En 1984, Cathy et Marc s’installent à Bosmie-L’Aiguille dans la région de Limoges. Cathy y a trouvé un travail, Marc continue de manger son pain noir. Peu de gens s’intéressent à son œuvre et dans le meilleur des cas, les galeristes lui avouent tout net : « C’est magnifique ce que vous faites, mais vous ne vendrez jamais une sculpture, c’est trop dur. » Il sait, depuis qu’un journaliste de Sud-Ouest a qualifié ses personnages de « fantômes », que le public ne perçoit souvent que le côté sombre de son travail. Pourtant sur ce chemin escarpé, il ne sera jamais seul. Son entourage l’encourage, l’aide à persister dans sa voie. Il montre ses sculptures dès qu’il en a l’occasion mais ne vend toujours rien. Si le combat pour la reconnaissance est rude, l’événement qui marque cette période est de l’ordre de la famille, de l’intime. En une demi-heure, la femme de son enfance, celle qui le protégeait, va lui apprendre la vie. Marc Petit recueille le dernier souffle de sa grand-mère. « Dans ces moments-là, on ne parle plus mais on se dit beaucoup de choses. Elle m’a fait comprendre qu’il faut investir chacun de nos gestes, de nos élans, de nos mots comme s’il était le dernier. Je crois que ma sculpture cherche cet essentiel. »Courtesy le Clos des Cimaises

Marc Petit, courtesy le Clos des Cimaises
Vue d’expo, Marc Petit
A partir de ce jour, l’artiste va s’astreindre à vivre avec l’intensité de celui qui a compris l’éphémère de l’existence. Une règle qui marque la relation qu’il a avec ses proches mais aussi avec la sculpture. L’urgence s’installe. Non pas celle qui presse mais celle qui pousse à faire, à chercher, avec acharnement, à se réaliser. Mais quelle est donc cette quête ? « Je cherche la vérité, une vérité sans enjoliveurs ! Les freins servent, le moteur aussi, mais eux non. J’aimerais mettre dans ma sculpture ces freins, ce moteur, juste ce qui est indispensable. Je voudrais montrer la beauté tout en sachant que c’est une prétention. » La beauté selon Marc Petit, on l’aura compris, n’a rien à voir avec l’esthétique lisse et jeune communément répandue dans notre société. L’artiste, lui, traque les aspérités, les rides, les plis et les creux, tout ce qui dit ce que cet homme, cette femme ont vécu ; l’usure d’un corps tout au long d’une existence dédiée à la vie. « Evidemment que certaines personnes sont heurtées par ce que je montre et qu’elles ne veulent pas voir. Dans la mesure où je suis figuratif et travaille sur le corps, tout le monde se projette. Certains souhaitent ne pas devenir comme ça et moi j’essaie de leur dire que si ils y arrivent, ils seront beaux ! »

D’exposition en foire, il faut y croire et prendre des risques

L’année suivante Marc est lauréat de la Fondation de France. Les 25 000 francs du prix lui font l’effet d’avoir gagné au loto. Fort de cette manne, il en emprunte 25 000 autres pour fondre une dizaine de sculptures en bronze que la galerie MH Bou présente. « C’était vraiment la première fois que je montrais mon travail avec bonheur. Cette expo a très bien marché puisque, avec les retirages, 17 pièces ont trouvé acquéreur ! » L’épisode marque le début de la reconnaissance. Les premiers collectionneurs font leur apparition. « Ils sont fidèles. Peu nombreux sont ceux qui n’ont qu’une pièce. Je préviens toujours du danger… Soit on déteste mon travail et on ne veut pas le voir, soit on l’aime et on l’aime vraiment ! » Pour le prouver, l’artiste évoque alors cette femme d’une quarantaine d’années qui en voyant Le Pliant s’est détournée et a longé le stand de manière à soustraire la sculpture à son regard, mais aussi cette autre qui en voyant la même pièce est venue jusqu’à lui et l’a serré dans ses bras sans mot dire. Elle devait avoir un peu plus de 70 ans. De là à penser que l’on n’aime que ce qui nous ressemble… Les années passent, nous sommes en 1996. Marc Petit a 35 ans et continue de se battre. D’exposition en foire, il veut y croire. Il prend des risques, fait réaliser des pièces, avec la complicité de son fondeur, sans savoir si elles trouveront preneur. De Gand, il doit aller à Paris. Quand il arrive à Mac2000, le moral est bas. Le salon belge n’a rapporté que de quoi couvrir les frais. C’est alors que le miracle se produit : il vend 29 sculptures en dix jours. « Ça a été vraiment le début. L’année suivante, j’en ai vendu 32 et 40 un an plus tard. » Dans la foulée, l’artiste rencontre la galerie Arnoux à Paris et celle du Rat mort à Ostende. Le succès d’estime rejoint alors la réussite matérielle.Le détachement du grand âge…

Marc Petit peut souffler mais pas se reposer. « C’est plus agréable de travailler dans un certain confort. L’artiste maudit, ce n’est pas mon truc ! D’autant que la sculpture, ça coûte cher à fabriquer. Si aujourd’hui, je veux faire une pièce de 2 mètres de haut, je sais que je peux la fondre. C’est super ! Avant j’avais des sculptures qui me semblaient intéressantes, mais je n’avais pas les moyens de toutes les fondre. Si vous montrez dix pièces, vous avez une chance de vendre les dix. Si vous n’en montrez que deux, dans le meilleur des cas, seuls deux partiront… Ce n’est pas grave, mais c’est important. »

Au quotidien, Marc Petit mène une vie d’« employé de bureau », comme il aime à le préciser. Il accompagne un de ses fils à l’école pour 9 h. A 9 h 15, il est à l’atelier. A 13 h, il rentre boire un café, ne déjeune pas, et retourne à son ciseau jusqu’en fin d’après-midi. « C’est ma journée de base, obligatoire. Evidemment, souvent ça déborde ! » Quand le sculpteur doit s’absenter quelques jours, il ne laisse jamais l’atelier seul… « J’attaque une sculpture pour ne pas avoir à redémarrer dans le vide. J’ai une trouille bleue de ne plus y arriver. Je suis un laborieux. J’essaye de garder ma naïveté, ce qui implique de la curiosité, de l’inconnu, de la peur aussi. » Il est temps alors d’évoquer les sources d’inspiration.

Marc Petit, courtesy le Clos des Cimaises, photo MLD
Le grand bûcher, Marc Petit, 2005
Marc Petit, courtesy le Clos des Cimaises, photo MLD
Série Terra Maïre, Marc Petit
« Je ne suis pas un artiste inspiré ! Je crois qu’une sculpture a gagné sa vie quand elle me permet d’en faire une autre, d’aller plus loin et je m’acharne à ça. Quand je la regarde, je me demande comment la tête peut prendre plus d’ampleur, le bras s’allonger, le vide être mieux ressenti. Je travaille sur l’humain car j’ai besoin du sentiment. Certaines choses viennent de mon enfance, comme cet amour pour les personnes âgées. Le détachement qui arrive avec le grand âge donne une certitude, une puissance, une force. Le besoin de plaire disparaît, il n’y a plus le temps de jouer. »

S’il lui arrive encore, comme lorsqu’il était enfant, d’être traversé de visions grandioses, d’édifices aériens jetés entre deux rives, en signe d’union, Marc Petit n’a nulle obsession de la grandeur, de la taille de l’œuvre à accomplir. Il passe des petites aux grandes pièces sans plus de distinction. Seul sculpter compte. Certaines pièces comme Le Lit ou La Famille sont réalisées dans un état proche de la transe. Instants de grâce, et de la grâce à la foi… « Certains pensent que je l’ai sans le savoir mais je ne suis pas croyant. Cette croix qui revient dans mon travail n’est pas celle du Christ, c’est le B.A. BA de la sculpture : une forme horizontale qui s’oppose à une verticale. Il n’y a pas plus simple mais toute l’histoire de l’art essaye de résoudre cette opposition. Comment faire pour que chacune d’elles ait sa grandeur, qu’elles se servent sans se bouffer, qu’elles aient quelque chose à se dire, à partager. Comment unifier ces deux lignes opposées, voilà ce qui me préoccupe. » Marc Petit sculpte comme il courait plus jeune : en quête d’un second souffle. « Pour avoir le droit d’y arriver, il faut accepter d’en baver. Il faut affronter la sculpture et de temps en temps en profiter. »

« Dessine, dessine, dessine ! »

Dans ce corps à corps très physique s’immisce un beau jour le dessin. Jusqu’alors, l’artiste ne s’y soumettait que contraint et forcé par un Lorquin intransigeant : « Dessine, dessine, dessine ! » lui répétait le maître, mais jamais aucun croquis ne précédait l’ombre d’une sculpture. Pendant des années, l’artiste se contente d’être un bon élève. Jusqu’à ce jour de 2001 où, bercé par un texte de Jan Dau Melhau, il se laisse aller à esquisser une série de sculptures… La sensation est là, elle ne le lâchera plus. A 40 ans, vingt ans après sa première expo, Marc Petit présente ses dessins. La matière le fait basculer. « La sculpture est un marathon pour lequel il est nécessaire de ne pas se précipiter si l’on veut aller loin, avec le dessin c’est différent, il faut faire très vite. » Le danger est réel, pour Vortex, un texte  de  Joseph Danan  qu’il  doit  illustrer,  l’artiste  dessine  18 heures  par  jour et  perd  six kilos. « L’éditeur m’avait demandé 30 dessins, j’en ai fait 456 en 14 jours. Les premiers sont arrivés assez vite mais je sentais qu’il y avait encore à puiser. Et à un moment, je me suis dit ‘‘Je vais en faire 456’’. A la fin, je ne les regardais même plus, je les comptais 322, 323, 324… » Il donnera les 30 et conservera le reste. La peur est de nouveau sa compagne et il la couve. « Le dessin demande une attention permanente. Un trait de trop, et c’est fini ! En sculpture, vous ne pouvez pas foutre en l’air un très beau morceau en trois minutes. » Pour aiguiser sa vigilance, l’artiste se met dans des situations impossibles. Il s’installe sciemment sur une table trop basse pour renforcer le caractère d’urgence. Cathy lui a interdit de travailler le week-end. « Je suis un peu excessif, c’est bien qu’elle soit là », reconnaît dans un large sourire celui qui assure que dessin et sculpture se nourrissent l’un l’autre.

Le 18 octobre 2008 est inauguré à Ajaccio le musée Marc Petit, insigne honneur dont très peu d’artistes vivants sont gratifiés, et rêve réalisé de François Ollandini, collectionneur de l’œuvre avant de devenir ami de l’homme. Alors qu’il s’était porté acquéreur de plusieurs pièces importantes, il explique à l’artiste son souhait de créer la « Fondation Ollandini-Musée Marc-Petit » et ajoute : « Si tu refuses, je ne me vexerai pas. » Le cadeau est immense, à la hauteur de leur rencontre. Tout chez Marc Petit renvoie à l’humain, son histoire, ses sentiments, et au partage. « On raconte qu’il y a une fin à tout cela. J’ai réfléchi à notre condition. L’immortalité serait insupportable et la mort ne l’est guère moins. Notre situation est donc absurde. Cela apprend la légèreté, une légèreté qui aurait du poids ! »

Marc Petit, courtesy le Clos des Cimaises, photo MLD
Vue d’exposition. A droite, La Liquette grande, Marc Petit

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