Emily Wardill à Reims – Plongée en irrationnel

Emily Wardill, courtesy Frac Champagne-Ardenne

Ses films racontent des histoires à clés multiples à travers lesquelles Emily Wardill interroge les notions d’identité, de normes sociales, de langage et de communication. Le Frac Champagne-Ardenne accueille, jusqu’au 22 avril, la première exposition personnelle en France de la jeune plasticienne britannique, qui s’articule autour de deux œuvres filmiques  : Fulll Firearms et The Pips.

Charlie Chaplin, Rainer Werner Fassbinder et Peter Watkins comptent parmi ses tous premiers mentors. Cinéphile avertie, Emily Wardill se sert de l’image, mais aussi du son – auquel elle accorde une place essentielle –, pour aborder des thèmes d’ordre politique, sociologique, philosophique, voire psychanalytique, et décortiquer à travers eux la psychologie d’un individu, ou d’un groupe, évoluant dans un contexte social donné.

The Hands Of A Clock, Even When Out Of Order, Must Know And Let The Dumbest Little Watch Know Where They Stand, Otherwise Neither Is A Dial But Only A White Face With A Trick Mustache* est le titre pour le moins mystérieux et déroutant choisi par l’artiste pour intituler son exposition au Frac Champagne-Ardenne. Dérivé d’une citation de l’écrivain Vladimir Nabokov, il évoque l’imbrication du réel et de l’irrationnel, l’enchevêtrement de plusieurs fils narratifs et d’éléments sonores – souvent composés par elle-même – qui caractérisent le travail d’Emily Wardill.

Pièce centrale de l’exposition, Fulll Firearms (90′, 2011) raconte l’histoire d’Imelda, fille d’un fabricant d’armes. A la mort de celui-ci, elle décide d’utiliser son héritage pour faire bâtir une vaste demeure destinée à accueillir les fantômes – qui la hantent – des personnes tombées sous les balles des armes produites par l’entreprise paternelle. Construit tel un mélodrame, le film s’articule autour de la relation qu’elle noue avec l’architecte engagé pour mener à bien le projet – ses idées fantasques contrastant avec la rigueur et la précision nécessaire à la transcription de ses souhaits sous forme de plans – et du rapport qu’elle entretient à un groupe de squatters venus investir une partie de la maison, et en qui Imelda reconnaît les esprits qu’elle attendait. Ce personnage s’inspire directement de celui de l’Américaine Sarah Winchester, veuve du fils d’Oliver Fischer Winchester, créateur du célèbre fusil à répétition éponyme. Persuadée qu’une malédiction pesait sur sa famille (son unique enfant et son mari sont morts d’une maladie respectivement en 1866 et en 1881), elle s’était laissée convaincre par un médium de construire une maison pouvant abriter tous les fantômes des gens tués par la carabine Winchester  ; ce afin de les apaiser et de trouver la paix.

* Les aiguilles d’une horloge, même si elle ne fonctionne plus, doivent savoir guider la plus insignifiante des montres, sinon ni l’une ni l’autre n’est un cadran mais juste un visage blanc avec une drôle de moustache.

Emily Wardill, photo Martin Argyroglo courtesy Frac Champagne-Ardenne
The Pips, vue d’exposition@au Frac Champagne-Ardenne, Emily Wardill, 2012
Débutés en 1884, les travaux n’ont cessé qu’à sa mort, en 1922  : l’habitation comptait alors quelque 160 pièces, 10 000 carreaux de fenêtre, 17 cheminées et plusieurs curiosités tels des escaliers montant jusqu’au plafond, des portes donnant sur le vide, ou des fenêtres posées au sol. «  En tant qu’histoire, c’est déjà très intrigant, mais quand vous voyez la maison (NDLR  : que l’on peut encore visiter aujourd’hui), c’est juste délirant », confie Emily Wardill. En adaptant à notre époque l’histoire de Sarah Winchester, l’artiste aborde à la fois le thème de la paranoïa, du comportement d’un individu en situation de conflit, de la désillusion, mais aussi celui des méfaits des ventes d’armes. L’univers étrange et esthétique dans lequel évoluent les protagonistes, et où l’irrationnel prend peu à peu le pas sur la réalité, participe lui aussi à la tension qui émane du récit, dont toute lecture linéaire est rendue vaine par les innombrables ruptures et glissements orchestrés par l’artiste.

Le second film, The Pips (3’39’’, 2011), est construit pour sa part autour des notions de mouvement, de déplacement. Filmé en noir et blanc et projeté en boucle, il donne à voir le quotidien de la championne de gymnastique britannique Francesca Jones. D’un geste gracieux et sûr, elle manie le ruban  ; son corps s’étire en des mouvements souples faisant écho au tracé sinueux dessiné dans les airs par la bande de tissu. Il s’incline, se tord et se distord, jusqu’à finir par se disloquer complètement… Là encore, l’absurde vient s’insinuer dans une trame jusqu’alors simple et claire. Témoin stoïque de la déchéance des différents membres, le visage reste impassible  ; fort du mouvement du corps qu’il semble avoir absorbé, le ruban poursuit quant à lui son exploration de l’espace. Jusqu’à sortir du film… Au mur, plusieurs impressions jet d’encre sur feuilles de soie viennent en rappeler les ondulations.

Associant avec subtilité fiction et réalité, symbolique et rationnalité, Emily Wardill bouleverse les codes de narration et de visualisation – les images se superposent, disparaissent ou se fissurent, les éléments vocaux et musicaux s’entremêlent les uns aux autres –, tout en conviant le spectateur à interagir à partir de sa propre perception consciente et inconsciente du monde. « Ce que je veux avant tout, c’est faire passer des émotions », dit-elle simplement.

Emily Wardill, courtesy galeries Altman-Siegel (San Francisco), Standard (Oslo) et Jonathan Viner (Londres)
Lay it soft against your skin, Impression jet d’encre sur feuille de soie, boîte en bois, Emily Wardill, 2011

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