Biennale de Singapour (volet 2) – Un dragon d’Asie tout feu tout flamme

Jusqu’au 15 mai, la cité-Etat du Sud-Est asiatique vit au rythme de sa troisième biennale d’art contemporain. 161 œuvres de 63 artistes issus de 30 pays sont présentées sur quatre sites. ArtsHebdo médias vous propose de découvrir aujourd’hui la seconde partie de sa sélection.

Old Kallang Airport

En 1937, le long de la rivière Klang, Singapour inaugurait son premier aéroport civil, trois bâtiments blancs aux lignes arrondies, dignes représentants de l’architecture de l’époque. Entre la fin des années 1950 et 2009, les locaux furent utilisés par un mouvement citoyen affilié au parti au pouvoir, People Association. L’avenir de ces bâtiments est aujourd’hui incertain, car leur cachet architectural ne les sauvera sans doute pas de l’avidité des promoteurs immobiliers, qui ont déjà investi la rivière qui accueillait les hydravions… On ne peut que goûter son plaisir à visiter cet ancien aéroport, idéalement choisi pour convier les artistes à réfléchir au passage des frontières (réelles et métaphoriques), aux zones de transit, à ce qui constitue l’identité d’un lieu.

L’artiste bulgare Nedko Solakov a une peur bleue de l’avion, un comble ! Il a donc construit son œuvre par le truchement d’un jeune artiste et vidéaste singapourien, Liao Jiekai. Ce dernier a fait le voyage à Sofia pour être initié à la conception « solakovienne » de la création (un film présente cette rencontre, dans la bonne humeur). Résultat : un escalier en colimaçon commenté par des légendes manuscrites d’éléments anodins, comme un clou où l’artiste a dessiné un pendu, un crochet où il décrit un tableau qui n’existe pas, une addition dont la raison d’être est réinventée… jusqu’à s’inspirer d’une plume d’oiseau et d’un tas de poussière, que le service de nettoyage a fait disparaître par inadvertance… On se laisse séduire par cette œuvre éphémère qui incite à interroger les possibles et à donner du sens, fût-il absurde, à l’apparence du rien que l’on a sous les yeux.

L’Espagnol Ruben Ramos Balsa aime jouer avec les effets d’échelle et les décalages entre les époques. Ses photographies captent des nuages… en réalité du pop-corn saisi en gros plan. Ailleurs, il fait danser des ombres dans le bulbe d’une ampoule, diffuse des concerts de rue via des écrans de MP3 aux circuits électroniques mis à nu. La technologie de pointe est installée sur des meubles d’un autre temps, bon marché et fragiles. Musique, minimalisme, percussion des époques, ces pièces dégagent une poésie surannée qui suspend le temps.

Les « dessins gelés » de l’artiste polonaise Gosia Wlodarczak ont gagné les vitres de ce qui fut peut-être une salle d’attente. Réalisés en public, comme l’artiste aime à le faire, les traits blancs suivent des trajectoires inattendues, s’emmêlant, filant vers les bordures pour se nouer à nouveau, esquissant un objet que l’on pourrait reconnaître, un visage, un mot. Dessiner, pour Gosia Wlodarczak, consiste à « être présent dans l’espace, le temps et le langage », la main n’étant qu’un intermédiaire entre le trait d’un côté et l’esprit et le corps de l’artiste qui ressent son environnement de l’autre.

Gosia Wlodarczak, Commissioned by the Singapore Biennale 2011 Photo Singapore Art Museum
Frost Drawing for Kallang, Gosia Wlodarczak, 2011
Ruben Ramos Balsa Photo Singapore Art Museum
Orquesta de Musicos Callejeros, Ruben Ramos Balsa, 2007-2011

Dans un beau film empreint de tendresse pour ses figurants et acteurs, le réalisateur anglais Phil Collins évoque la sous-culture skinhead qui s’est développée en Malaisie après la diffusion d’un film de fiction australien sur ce mouvement né dans les années 1960 en Grande-Bretagne et fortement marqué par la culture ouvrière, la violence et le racisme. Malgré la douceur des images, notamment celles de papillons colorés venus se poser sur des vestes en jean et des crânes rasés, on ne peut s’empêcher de penser à la politique malaisienne d’aujourd’hui, qui demande à chacun de révéler sa « race », malais, chinois, indien ou caucasien.

Est-il incongru de trouver une droguerie asiatique dans un aéroport ? C’est la question posée par What a Difference a Day Made (2008), de l’artiste japonais Michael Lin qui a acheté le stock complet d’une boutique chinoise pour la recréer à Singapour. A la banalité des objets manufacturés, torchons, brosses, balais, l’artiste oppose la performance filmée d’un jongleur qui transmue ces objets de la vie quotidienne.

Les Danois et Norvégien Elmgreen et Dragset, habitués de ces décalages incongrus, eux qui ont implanté il y a quelques années une boutique Prada en plein désert du Texas, récidivent pour Singapour en installant au milieu d’un hangar à l’abandon une ferme bavaroise !

La salle réservée à l’artiste britannique Charles Sandison est plongée dans l’obscurité. Sur le mur, sur le sol, des cascades, des geysers, des rivières de pixels s’écoulent, des silhouettes gonflent, se désagrègent. Le visiteur flotte dans ce vide nervuré par des caractères en chaîne. Car ce sont des mots qui défilent, dans les quatre langues officielles de Singapour, le malais, l’anglais, le mandarin et le tamoul. Language as a Mirror of the World (2010) enveloppe le visiteur de sa peinture en mouvement, générée par des algorithmes jouant du hasard et de la configuration des lieux. Vertigineux.

La pièce de l’artiste mexicain Rafael Lozano-Hemmer est elle aussi obscure, mais le visiteur comprend vite que sa seule présence agit sur l’environnement. Des spots puissants projettent son ombre sur le mur, dans un faisceau d’abscisses, d’ordonnées, de fréquences radio et de noms de stations émettrices. Variant les distances et les déplacements, on joue comme on tourne les vieux modulateurs des radios d’avant le numérique, cherchant à stabiliser la fréquence entre les grésillements. Avec Frequency and Volume : Relational Architecture 9 (2003), le corps devient antenne, et la visite ludique.

Charles Sandison, Commissioned by the Singapore Biennale 2011 Photo Singapore Art Museum
Through a Glass Darkly, Charles Sandison, 2011
Phil Collins, Commissioned by the Singapore Biennale 2011 Photo Singapore Art Museum
the meaning of style, Phil Collins, 2011

Le travail de l’artiste étatsunienne Martha Rosler pour Singapour va plus loin dans la coopération. Curieuse de comprendre les impacts des forces sociales, politiques et culturelles sur la vie de tous les jours, notamment dans l’aménagement de l’environnement, elle a travaillé avec des communautés locales à la réalisation d’un jardin, au cœur du Old Kallang Airport. Jardin qui rend compte de la perception de l’ancien aéroport par les habitants de la ville. Ils ont ainsi installé un amas de valises sur un banc public.

A noter aussi A Reasonable Man in a Box (2010), cette autre installation de Jill Magid (qui expose aussi au Musée national de Singapour, voir l’article mis en ligne le 11 avril). Dans une pièce aux murs blancs, un texte de l’armée américaine explique qu’il n’y a aucune torture à placer un détenu (de Guantanamo) dans une boîte avec un insecte si le détenu sait que l’insecte est inoffensif. L’artiste projette sur l’autre mur l’ombre d’un scorpion géant. On file très vite, sans demander son reste !

Merlion Hotel

L’artiste japonais Tatzu Nishi a eu carte blanche pour la Biennale. Il a choisi d’installer une chambre luxueuse sur la Marina de Singapour, autour du Merlion, la statue à tête de lion et corps de poisson symbole de la ville. Dans la journée, chacun peut approcher au plus près la statue qui trône en plein milieu de la pièce. Le mobilier a été choisi par l’artiste, qui a dessiné les plans, le papier peint, placé une baignoire avec vue sur la baie et inscrit ses initiales dans le carrelage de la salle de bains.

Le soir, le lieu public devient privé car la chambre, dotée du même service qu’un palace, est réellement occupée. Autant d’hôtes qu’il y a de nuits jusqu’à la fin de la Biennale et le démontage de la chambre. Chacun d’eux a gagné ce privilège en répondant à la question : pourquoi souhaitez-vous passer la nuit dans la chambre éphémère du Merlion Hotel ? On aurait certes aimé connaître la réponse.

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