Elisabeth Walcker et Jörg Hermle à Antony – Deux vies de peinture

Elisabeth Walcker et Jörg Hermle

La Maison des arts d’Antony, espace consacré à la création artistique par la municipalité, accueille actuellement une exposition de peinture à double effet  : au rez-de-chaussée, les villes, les arbres généalogiques et les histoires oniriques d’Elisabeth Walcker, au premier, les hommes de pouvoir, les pelouses du Luxembourg et les remarquables légendes de Jörg Hermle. L’un près de l’autre, ici comme dans la vie, les deux artistes sont pour la première fois réunis à l’occasion d’une manifestation d’envergure. Une soixantaine d’œuvres sont réparties sur deux étages  ; chacun mettant en exergue un univers qui célèbre la peinture tout en affirmant sa singularité.

«  Nous aurions pu alterner les toiles, mais très vite le choix d’avoir chacun son espace s’est imposé. Nos peintures ont des points communs – un dessin très vivant et une étude de la lumière, notamment – mais sont aussi très différentes. La mienne opère essentiellement par visions allégoriques, tandis que celle de Jörg porte un regard plus direct sur la société  », précise d’emblée Elisabeth Walcker. L’hôtel particulier, qui accueille la Maison des arts d’Antony, propose donc deux accrochages pour une même exposition intitulée Expressions peintes, le théâtre de la vie. Une option prise pour laisser s’épanouir au mieux chacun de ces mondes et faciliter l’appréhension des deux œuvres par le public. Au rez-de-chaussée, est installé le travail d’Elisabeth Walcker, à l’étage, celui de Jörg Hermle. Si tous deux s’attaquent avec force à leurs sujets, la forme et l’approche diffèrent. La peinture d’Elisabeth, avec un trait tout en courbes et des teintes souvent légères, apprivoise en douceur le regard jusqu’à lui faire découvrir au fil de son errance une foule de détails. La peinture de Jörg se dévoile sans attendre, grâce à des couleurs captivantes et à la netteté d’un dessin sans équivoque. Osons un raccourci  : la première exige une tête dans les nuages et la seconde, des yeux bien ouverts. Une telle phrase ne saurait évidemment réduire l’étendue de la gamme des sentiments provoqués par l’une comme par l’autre. Présenter deux œuvres côte à côte est toujours un exercice périlleux. La tentation de la comparaison est grande, mais toujours vaine. L’objectif de Valérie Cornette, directrice du lieu d’art et commissaire de l’exposition, est d’ailleurs très clair  : il ne s’agissait en aucune manière de présenter le travail d’un couple d’artistes, mais bien deux œuvres séparément. «  Je connaissais celle de Jörg depuis des années et j’avais depuis longtemps le souhait de l’exposer. Quand j’ai découvert le travail d’Elisabeth, je me suis dit que ce serait une bonne idée de les inviter tous les deux à partager en même temps les cimaises de la Maison des arts. Nous avons choisi les toiles ensemble. Au rez-de-chaussée le parcours est thématique, alors qu’à l’étage il est plutôt chronologique. Les deux artistes présentant tout deux une sélection de pièces réalisées ces cinq dernières années  », explique-t-elle.

Histoire avec paroles

«  C’est ce que je disais vouloir faire. Mais ce n’était pas bien vu chez moi, parce qu’évidemment la vie d’artiste…  » Interviewée et filmée par Véronique Godé, Elisabeth Walcker dévoile au fil des images son envie de créer, son parcours, ses thèmes de prédilection. L’atelier aux murs blancs, la toile posée sur le chevalet, l’artiste en blouse noire maculée de couleurs. La caméra regarde par-dessus l’épaule et capture les traits qui se superposent. Quelques explications et les accords de John Coltrane nous emportent bien au-delà du regard. La peintre parle de la lumière, de l’enrichissement de la matière, de la distance du dessin par rapport au réalisme… Elle tourne les pages de ses carnets de croquis. Des personnages surgissent, des expressions, des attitudes, des paysages urbains aussi. Et nous voilà projetés dans la peinture, au cœur du récit et des changements d’échelle. Des histoires aux tons bleus, jaunes, roses… Le son sans pareil de Miles Davis résonne. Et l’histoire se poursuit sur la crête de ses notes.

Elisabeth Walcker, Orevoproduction 2015
Elisabeth Walcker, Dessin peinture (capture d’écran), vidéo, 2015
Elisabeth Walcker
Vue d’exposition, Elisabeth Walcker, Thème des arbres généalogiques

A droite de l’entrée, une dizaine de toiles racontent la ville selon Elisabeth Walcker. Il ne s’agit pas ici de paysages urbains, mais de récits qui parlent de femmes et d’hommes. «  Quand on est dans un travail, on fait souvent une série de tableaux pour approfondir l’exploration. Dans tous, il y a une recherche de l’humain. J’aime les récits. Les changements d’échelle y participent. Il y a de grands personnages et, derrière, de petites scènes. Des amoureux dans le coin, dans le noir. J’ai fait le choix d’une peinture figurative. J’apprécie l’abstraction, mais j’ai ce petit besoin qui chantonne de raconter des histoires.  » Dans la pièce d’à côté, des arbres ont poussé. De leurs branchages, surgissent des têtes ou de ces dernières un tronc. «  Ce thème est apparu à une époque précise. J’avais eu des deuils dans ma famille et l’impression d’une forêt qu’on abat. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à gribouiller des arbres généalogiques, témoins de ma réflexion sur la transmission, la perte des êtres chers, le deuil et, plus généralement, sur la famille. Le temps, aussi.  » La troisième salle est consacrée à l’imaginaire. Une grande toile en noir et blanc s’impose. Une silhouette masquée émerge d’un environnement de lumière et de fleurs, entourée d’êtres au visage diaphane. Des insectes fuient. Poussés, peut-être, par le souffle de l’apocalypse. Elisabeth Walcker peint des mondes fantastiques plein d’inventions, de références, littéraires notamment. Elle joue avec la lumière et met en scène avec le talent d’un dramaturge. «  Quand je débute une toile, je ne sais pas ce qu’il va advenir. De tous les dessins que je réalise au jour le jour, ressurgissent des situations, des expressions… J’attaque souvent au fusain. Cela me permet d’effacer, de reprendre et de donner une sensation de matière avant même que j’applique des couleurs, des grains de sable… Une technique mixte en quelque sorte.  » Le tourbillon du jugement dernier emporte avec lui les âmes et les corps sous le regard indifférent de diablotins aux orbites vides. Une femme au visage à demi effacé nous observe. Un train s’éloigne…

Par la puissance du pinceau

L’escalier, lui, mène directement à l’étage. Quelques marches pour reprendre sa respiration, faire taire tous les bruits de l’intérieur et ouvrir une page blanche dans sa mémoire pour y inscrire de nouvelles découvertes. L’espace dédié aux peintures de Jörg Hermle est en enfilade. Il part du palier et y revient. Entrez donc par la droite  : quelques toiles de la série dite «  verte  », celle que l’artiste entama juste après la réalisation d’un livre compilant plus de trente ans de peinture, y sont accrochées. L’ouvrage, paru en 2008, faisait le point sur son travail et demanda deux ans de labeur. «  A la suite, j’ai eu envie d’aller ailleurs, vers d’autres couleurs, de travailler différemment. » Le peintre pose alors l’animal au centre de la toile. Eléphant, otarie, pélican, orque… deviennent les sujets de fantasques contes toujours inquiétants et amusants à la fois. La mort rôde. Des enfants jouent avec elle sans même s’en rendre compte. Inévitable, quand on sait qu’elle peut apparaître sous la forme d’une balle au nez rouge  ! Suivra une autre série dite «  terre de Sienne  », de même inspiration mais à la couleur dominante différente. Puis sur un même panneau, deux toiles reviennent avec force sur des éléments de prédilection de l’artiste  : le café et la foule. Nous voilà donc transportés sur un des flancs du Golgotha. Jésus et les deux larrons assistent impuissants à la pause déjeuner de nombre de nos contemporains, totalement indifférents à cette scène vieille de quelque 2 000 ans. «  J’avais envie de peindre une crucifixion depuis longtemps, depuis le jour où j’en ai découvert une horrible dans une superbe église romane du Lot. Je m’étais mis en tête de faire une contreproposition  ! Mais la vision du triptyque classique qui s’imposait à moi me gênait et m’empêchait de passer à l’acte. Il me fallut attendre une bonne dizaine d’années et une visite au musée pour arriver à mes fins. C’est à la cafétéria où j’observais des gens s’empiffrer à proximité d’une crucifixion, que j’ai eu l’idée de la toile que vous observez aujourd’hui.  » Mais attention, n’attendez aucune fidélité à la réalité. La scène enregistrée par l’œil a été digérée. Elle a muté par la puissance du pinceau. L’essentiel n’est jamais dans la vraisemblance du sujet, mais dans la peinture, sa composition, ses couleurs, sa lumière, sa facture.

Elisabeth Walcker
Vue d’exposition, Elisabeth Walcker, Thème de la ville
Jörg Hermle
Vue d’exposition, Jörg Hermle
Jörg Hermle
Vue d’exposition, Jörg Hermle

Dans la salle suivante, des foules silencieuses s’affichent, installées sur des pelouses. «  Au Luxembourg, il y a des carrés d’herbe vides et d’autres pleins. Les uns sont interdits car il faut laisser au gazon le temps de repousser. Les autres sont autorisés et donc saturés. Je n’y avais pas pensé avant, mais c’est un peu une parabole  : la liberté ne s’épanouit que si des interdits le lui permettent. Dans le cas présent, sans l’obligation d’un temps de repos pour chacune des parcelles, tout le monde se retrouverait les fesses dans la gadoue  !  » Quelques mètres plus loin, les hommes de pouvoir écrasent de leur haute stature le reste de l’assemblée. Bouffis d’eux-mêmes, ils parlent et les autres écoutent, applaudissent, se laissent manipuler ou s’endorment peut-être. A côté, des scènes en noir et blanc décrivent l’addiction de tout un chacun à son téléphone portable. Regard rivé sur l’appareil, les gens s’ignorent. Le café n’est plus un lieu de convivialité où l’on aime se retrouver, mais un refuge pour des individus obnubilés par leur écran de téléphone. La vision de ces existences en suspension est pathétique. «  Ce n’est pas une critique, juste un constat  », dit simplement l’artiste qui, en guise d’au revoir, nous conte encore quelques légendes extraites de son monde extraordinaire. «  Parfois, je me laisse complètement aller. La peinture se développe librement sans devenir précise. Chacun y voit ce qu’il veut.  » En traversant le jardin, nous apercevons l’affiche qui réunit en une image les peintures d’Elisabeth Walcker et de Jörg Hermle. Demain, les enseignants d’Antony feront leur connaissance et pourront leur poser autant de questions que nécessaire. Comme nous, ils observeront chaque toile pour tenter d’en transmettre le goût et se les repasseront en esprit comme autant de souvenirs chéris.

Jörg Hermle
Série Pelouses du Luxembourg, Jörg Hermle

A deux pas de la station du RER

Créée en 1992 par la municipalité, la Maison des arts d’Antony organise jusqu’à sept manifestations par an. «  Trois grands thèmes reviennent chaque année  : la photographie en novembre, l’ouverture sur le monde en février et les grandes tendances artistiques en avril  », précise Valérie Cornette. L’an dernier, un accrochage d’œuvres signées Jesús-Rafael Soto mettait à l’honneur l’art cinétique vénézuélien, répondant ainsi à une des exigences de l’institution  : permettre la découverte de cultures étrangères à travers l’art. Une mission destinée notamment aux scolaires, ainsi qu’aux séniors. Deux populations qui bénéficient d’actions spécifiques, menées par l’équipe de la Maison des arts. Détail important  : l’institution se situe à quelques dizaines de mètres seulement d’une station de RER ! 

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