Lille Art Fair – Incubateur de collectionneurs

Photo Maxime Dufour courtesy Lille Art Fair

Initiée en 2008, Lille Art Fair ouvre mercredi soir les portes de sa sixième édition, dont ArtsHebdo|Médias est partenaire. Résolument pluridisciplinaire et fondée sur des notions d’échange et de rencontre, la manifestation accueille cette année plus de 120 galeries et éditeurs français et internationaux, et reçoit pour invité d’honneur Hervé Di Rosa. Foire dans la foire, la Print Art Fair – consacrée à la gravure et à l’édition d’art – est l’un des rendez-vous attendus de la manifestation, tout comme celui organisé par le YIA – jeune salon parisien dédié à la scène émergente de l’art contemporain –, ou encore l’exposition Norev-Over – qui rassemble des artistes européens et chinois s’appuyant notamment sur le numérique. Forte du succès rencontré l’an dernier – plus de 20 000 visiteurs et une hausse de 25 % du nombre de participants –, la Lille Art Fair s’affiche sûre d’elle et ambitieuse. Son directeur Didier Vesse a accepté de se prêter au jeu des questions-réponses.

ArtsHebdo|Médias. – D’où vous vient votre passion pour l’art contemporain ?

Photo Maxime Dufour courtesy Lille Art Fair
Didier Vesse.

Didier Vesse. – Je suis « tombé » dans l’art très jeune. Lorsque j’avais 11-12 ans, je collectionnais les timbres représentant des œuvres d’art ; adolescent, je multipliais les visites d’exposition, allais le samedi jouer les apprentis chez un encadreur et ne demandais en cadeau que des livres d’art. Ma première expo, je l’ai organisée à 17 ans pour rendre hommage au professeur qui nous accueillait dans un atelier d’arts plastiques extrascolaire. J’ai également eu la chance de faire assez tôt de très belles rencontres, parmi lesquelles celles de Jacques Prévert et de Jean-Michel Folon – respectivement pendant et juste après mes années de lycée. Je vouais à l’œuvre du second une véritable passion. Il représentait pour moi ce lien entre la poésie, l’aquarelle, la douceur, l’art de l’affiche et de la communication par l’image. Il fut l’invité d’honneur – à titre exceptionnel car posthume – de la première édition de Lille Art Fair dont j’ai eu la charge, en 2010.

Quel rôle l’art doit-il jouer, selon vous, dans notre société ?

L’art doit être partout. Il est source d’échange et de rencontre, et a cette capacité essentielle à (ré)éduquer et/ou (ré)insérer. Il amène de la beauté.

Vous avez eu un parcours pour le moins éclectique. Comment vous a-t-il conduit à l’organisation de foires d’art contemporain (à Nîmes puis à Lille) ?

J’ai en effet eu un parcours parsemé de multiples expériences, qui ont contribué à forger le directeur de foire que je suis devenu : après un passage par les Beaux-Arts de Paris, j’ai été successivement animateur – dans des villages vacances –, décorateur de théâtre, menuisier, courtier en livres et en estampes et, enfin, galeriste pendant quinze ans dans le Gard et dans l’Hérault – d’abord à Sommières, puis Montpellier, Aigues-Mortes et Pézenas. En tant que tel, je participais à des foires d’art contemporain, la St’Art de Strasbourg notamment, et c’est ce qui m’a donné envie d’en monter une dans le Sud de la France. L’aventure d’ARTéNIM a démarré en 1999 sur une belle rencontre – encore une ! – avec le directeur du Parc des expositions de Nîmes, qui organisait déjà une manifestation autour de l’artisanat et des antiquaires et a été séduit par l’idée d’y adjoindre l’art contemporain. Le soutien apporté par le directeur du quotidien régional Midi-Libre, José Frèches, fut décisif pour la recherche de partenaires. Pour l’anecdote, le fils de ce dernier est devenu galeriste et participe à la Lille Art Fair cette année ! Ça a été un projet extraordinaire, une aventure fabuleuse qui s’est malheureusement terminée tristement, à la veille de la dixième édition.

Quand avez-vous rejoint l’équipe lilloise ?

C’était à l’automne 2009. Les circonstances étaient douloureuses tant pour l’équipe d’ici, qui venait de vivre la disparition d’Olivier Billiard (NDLR : initiateur de la foire d’art contemporain de Lille et ancien directeur de St’Art), que pour moi-même, qui sortais difficilement de l’épisode nîmois. En même temps, cela constituait aussi un point de rencontre intéressant. J’avais, par ailleurs, un vécu d’exposant à Lille Art Fair, puisque j’avais participé à ses deux premières éditions ; je connaissais les locaux et j’avais une idée de ses atouts comme des points faibles à améliorer. Ça s’est joué à peu de choses, mais ils m’ont écouté et m’ont fait confiance.

En quoi l’organisation de la foire de Lille diffère-t-elle, ou pas, de celle de Nîmes ?

A Nîmes, j’étais parti de zéro pour bâtir la manifestation. Lorsque j’ai rejoint l’équipe de Lille Art Fair, elle avait déjà deux éditions à son actif. De façon générale, monter une foire, c’est quelque chose d’un peu fou, qui demande une énergie phénoménale : on travaille jusqu’à un an en amont sur un événement qui dure quatre jours et demi. Ce qu’il faut, c’est lui donner une âme. La manifestation lilloise n’est pas une foire comme les autres : c’est en partie dû à mon histoire, à ma relation aux autres, mais c’est aussi lié à l’état d’esprit qui régnait déjà ici. Il existe dans le Nord une convivialité naturelle et des gens exceptionnels.

Comment définiriez-vous votre rôle en tant que directeur ?

J’ai toujours eu le goût de la rencontre, de l’échange, l’envie de faire découvrir des choses aux gens, de susciter en eux l’envie de devenir collectionneur. Je suis une sorte de passeur, de rassembleur, mais aussi un bourreau de travail, et l’énergie qui m’anime au quotidien, je parviens à la communiquer aux autres ; cela me paraît être essentiel à ce poste. J’ai également beaucoup travaillé sur l’idée de la collection – Pourquoi devient-on collectionneur ? Comment faut-il s’y prendre ? – et il est de ma responsabilité de créer un événement où vous trouverez de belles choses, qui suscitera des envies d’achat, peut-être de nouvelles vocations. Une foire n’a sa place dans le temps que dans la mesure où elle crée des collectionneurs. Or, tout le monde l’est un peu. J’ai découvert cela en exerçant le métier de courtier : en entrant dans l’initimité des gens, on s’aperçoit qu’il y a toujours un poste sur lequel on dépense plus d’argent. C’est cette sensibilité qu’il faut toucher.

La Print Art Fair est une spécificité de la manifestation lilloise. Comment se projet est-il né ?

La Print Art Fair est une foire dans la foire. Elle est née de mon rapport au monde de l’imprimerie, qui fait partie de ma vie depuis que je suis gamin : j’aime le papier, les odeurs de l’impression, les machines, la relation avec les techniciens. C’est aussi une manière d’inviter, aux côtés des galeristes, d’autres acteurs du monde de l’art que sont les éditeurs, véritables producteurs. Beaucoup d’artistes sont attirés par l’estampe : certains ont été révélés grâce à elle ; d’autres s’y essayent alors qu’ils sont déjà connus. Cela peut permettre de faciliter un premier achat – une lithographie étant moins chère que l’œuvre originale – et de montrer que l’on peut entamer une collection avec peu de moyens. Plusieurs ateliers sont prévus, ce sera un endroit très vivant de la manifestation.

Cette notion de foire dans la foire est-elle propre à Lille Art Fair ?

Absolument. Je ne sais pas si j’y parviendrai, mais j’ai pour projet de faire de Lille Art Fair une manifestation originale dans son concept : une foire capable d’accueillir des consœurs, qui assume plusieurs identités. Les événements « off », à Paris, sont en général créés par des gens qui se sont vus écartés par d’autres. Outre la Print Art Fair, nous recevons cette année le YIA* (Young International Artists), qui présentera une vingtaine d’artistes – chacun accompagné par une galerie – de la scène émergente française et internationale.* Le YIA a été lancé à Paris, en 2010, parallèlement à la Fiac.

Quelles sont les autres spécificités de la manifestation lilloise ?

Il s’agit d’une foire profondément pluridisciplinaire, qui s’intéresse à toutes les techniques et à toutes les formes actuelles d’expression artistique. Le choix de l’invité d’honneur est lié à ces caractéristiques. Cette année, il s’agit d’Hervé Di Rosa, un plasticien selon moi proche de la jeunesse – n’oublions pas que les jeunes sont les acheteurs de demain –, qui a travaillé sur toutes les techniques et a beaucoup voyagé. D’autre part, plusieurs espaces dédiés à la sculpture bénéficient d’éclairages scéniques tels qu’en utilise le théâtre. Nous accueillons aussi le projet Norev-Over, une exposition sino-européenne rassemblant quatorze artistes photographes et vidéastes qui s’appuient sur le numérique et la performance. Côté tarifs, nous essayons de proposer une gamme assez ouverte : un éditeur paie un prix moins élevé qu’une galerie classique. Une jeune galerie aussi, c’est notre manière de la soutenir. Etre un bon galeriste, ce n’est pas une question d’âge, il y en a qui « savent » très tôt ; autant les mettre tout de suite dans le bain, et rien de tel pour cela qu’une foire. Nous encourageons également à faire le pari du « solo show », soit ne présenter qu’un seul artiste. Le risque est plus élevé, mais c’est tellement plus beau !

Allez-vous chercher les galeries pour leur proposer de vous rejoindre ou bien le mouvement est-il inverse ?

J’ai commencé par aller chercher les galeristes, notamment lillois, pour certains brouillés avec la jeune foire – on ne pouvait quand même pas espérer faire une foire dans une ville sans impliquer sérieusement ses galeries… A plus grande échelle, j’ai mené un patient travail de terrain, qui a payé. Cette année, nous avons dû refuser du monde.

Lille Art Fair avait pour ambition de devenir un vrai lieu de rencontre international. Les acteurs étrangers sont-ils, comme espéré, au rendez-vous ?

La foire est située dans une zone rêvée en termes de géographie, au cœur du triangle Bruxelles- Londres-Paris, et cela participe à son identité. Vingt galeries belges sont présentes cette année ; elles étaient douze l’an dernier. Elles ont vraisemblablement rencontré un public. La plupart des galeristes disent que le public est intéressant, qu’il pose les bonnes questions. Cela signifie que le travail de formation a été fait. Bien évidemment, il y en a toujours pour déplorer que les prix soient trop bas et le public pas assez sélectionné. C’est un équilibre extrêmement compliqué, mais nous sommes parvenus à l’atteindre.

Comment se sent-on à l’approche de l’ouverture de « sa » foire ? Inquiet ou impatient ?

Ça n’est pas « ma » foire. C’est un important travail d’équipe. Nous vivons tous un peu sur un nuage suite à la belle réussite de l’année dernière, qui a vu le nombre de participants et du chiffre d’affaires augmenter de 25 %. A la veille de cette sixième édition, il y a beaucoup de petits détails à régler, mais je suis passionné et fébrile : je sens que ça monte en puissance ; les gens se préparent. Moi aussi : je rentre en entraînement – je suis obligé d’apprendre à marcher dans la foire, à m’y repérer ! J’aime particulièrement le moment du montage : tous les métiers sont là, représentés par 400 personnes d’origines variées. A un moment donné, cela devient juste, et beau. J’aime cet instant où l’espace est prêt, vierge. J’y suis toujours – ce ne fut pas sans mal, mais aujourd’hui, ma présence est acceptée –, au démontage, également. J’ai besoin de dire au revoir.

Le cœur est-il lourd lorsque les portes se referment ?

La fin peut aussi être un bon moment. Cela se gère avec le temps, et il n’est pas impossible que je passe la dernière soirée à déambuler dans les allées, pour commencer à décélérer doucement. Si les participants témoignent de leur plaisir et nous adressent des compliments, alors nous remonterons sur notre nuage.

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