Marseille-Provence 2013 – L’ici et l’ailleurs à la Friche

Danica Dakic, FLC VG Bild Kunst (Bonn), courtesy Marseille-Provence 2013

L’exposition Ici, ailleurs convie une quarantaine d’artistes du pourtour méditerranéen à une réflexion sur l’exil, le voyage et l’identité. Cette manifestation inaugure également l’année européenne de la culture à Marseille et en Provence (Marseille-Provence 2013) dans un espace rénové pour l’occasion à la Friche la Belle de Mai.

Avec la Friche, une ancienne fabrique de tabac occupée depuis plus de 25 ans par des associations, l’art a trouvé un lieu idéal et « sans équivalent », à la fois « de production, de promotion et de diffusion », selon les mots de son directeur, Alain Arnaudet. De fait, même si certains regrettent la fin d’une époque de marginalité institutionnelle, cet espace emblématique de la culture à Marseille s’est imposé comme un lieu d’échanges au cœur de la Belle de Mai, un quartier populaire de la cité phocéenne. La Friche entend bien profiter de « l’année capitale » pour donner une nouvelle envergure à son existence, avec comme preuve les aménagements réalisés par l’architecte Matthieu Poitevin : la construction du « Panorama », posé en porte-à-faux au-dessus du vide et jouant le rôle de belvédère sur une terrasse aérienne de 7000 m2 ; ou encore la réhabilitation de l’ancienne factorerie du XIXe siècle en un lieu d’exposition de 4300 m2 sur trois étages, baptisé la « Tour ». Ces bâtiments accueillent l’exposition Ici, ailleurs,un « grand collage de propositions » de 39 artistes du pourtour méditerranéen, des « voisins » venus « à titre individuel », selon Juliette Laffon, la commissaire.

Équilibrisme entre les cultures

Mounir Fatmi, courtesy galerie Hussenot (Paris), Paradise Row (Londres), ADAGP
Voyage de Claude Lévi-Strauss (détail), Mounir Fatmi, 2012.

L’exil, le voyage, l’identité, les thèmes majeurs de la manifestation sont connexes et mis en exergue par l’œuvre d’ouverture, Le Voyage de Claude Lévi-Strauss (2012), une « évocation onirique » du célèbre ethnologue par Mounir Fatmi. Des images contemporaines de Marseille, Casablanca et New York, diffusées sur trois écrans, rappellent le départ de France, en 1941, du savant pour les Etats-Unis pour échapper aux lois raciales de l’Allemagne nazie. Les films sont entrecoupés d’images d’Indiens amazoniens jouant de la flûte dans une clairière fraîchement coupée : le Brésil fut le terrain de prédilection de l’auteur de Tristes tropiques, ouvrage dans lequel il raconte notamment les conditions difficiles de sa traversée de l’Atlantique et dans lequel il fait part de son travail d’ethnologue, celui d’un équilibriste entre les différences culturelles.

Yazid Oulab voit l’identité au travers du prisme du repli sur soi, de la fermeture aux autres. « L’ennemi, c’est soi-même », explique-t-il. Un soi-même qui se protège de l’extérieur – ou est-ce l’extérieur qui se protège de soi, comme l’œuvre peut le laisser croire ? La Halte (2013)manifeste la recherche spirituelle pour « combattre la violence en nous-mêmes » : dans un bunker sombre et silencieux, les murs sont tapissés de tissus de camouflage, les meurtrières sont équipées de miroirs, pour « regarder à l’intérieur de soi », un fusil est transformé en flûte, « arme » de méditation dans la tradition soufie.

Les portraits en clair-obscur aux visages toujours plongés dans l’ombre de Hrair Sarkissian constituent une œuvre émouvante de l’exposition Ici, Ailleurs. Unexposed (2012)présente les descendants d’Arméniens convertis à l’islam au moment du génocide ottoman de 1915 et redevenus chrétiens en secret. Ils vivent une double mise à l’écart, de la part des Arméniens, qui se méfient d’eux, et de la part des Turcs musulmans, qui n’admettent pas que l’on abjure sa foi.

Sculptures de verre fondu

Transmettre en abyme (2012), l’installation vidéo de Zineb Sedira, se fonde sur l’obsession du photographe Marcel Baudelaire, qui ne ratait jamais un cliché d’une arrivée ou d’une sortie du port de Marseille, et dont les images sont devenues la propriété des archives Detaille. Plus de 2000 clichés sont utilisés par l’artiste qui, en jouant sur la mise en abyme d’un fonds photographique dans un autre fonds photographique, place au premier plan le rôle de l’archiviste dans la conservation et la transmission de la mémoire.

Mona Hatoum, photo Clémentine Crochet, courtesy Marseille-Provence 2013
Cellules, Mona Hatoum, 2012-2013.

Virgo Mater (2012),l’œuvre de Javier Pérez, représente la Vierge enceinte, un choix rare dans l’iconographie chrétienne. La résine quasiment translucide de la sculpture confère à la Vierge un aspect éthéré, immaculé et presque inquiétant. Mona Hatoum, qui a pris par ailleurs possession de la chapelle des Pénitents noirs, à Aubagne, dans le cadre de l’exposition Ulysse (s), propose à La Friche son œuvre Cellules (2012-2013), ensemble de sculptures en verre fondu enfermées dans des cages de métal. La commissaire Juliette Laffon, parmi les nombreuses évocations possibles, y voit « un cœur palpitant sur le point de s’échapper d’une cage de fer ». Lara Favaretto, avec As if a ruin (2012), n’a pas le même élan optimiste. L’artiste évoque les révolutions arabes et les lendemains de fête qui déchantent : son cube de confettis agglomérés s’effrite lentement, mais sûrement.

Lara Favaretto, photo Vipul Sangoi, courtesy galerie Franco Noero (Turin)
As if a ruin, Lara Favaretto, 2012.

Si ces œuvres ont la Méditerranée comme point commun minimal, parfois unique, d’autres sont remarquables aussi pour la relation instaurée avec les Marseillais, dans un travail plus en phase avec ce que l’on peut attendre d’une année de la culture. C’est le cas d’ORLAN, qui, poursuivant son « travail sur l’hybridation », a réalisé Repère(s) mutant(s) (2012), un ensemble de portraits photographiques de tout récents citoyens français de Marseille, puisqu’ils sortaient de la cérémonie d’accueil dans la citoyenneté française. Son installation vidéo de cinq heures – une métaphore du temps nécessaire pour obtenir la nationalité – fait défiler très lentement sur les visages une superposition de tous les drapeaux des pays d’origine, de sorte que l’on ne reconnaisse pas l’original et que la couleur de la peau varie selon le filtre.

Scène de théâtre

Mohamed Bourouissa, avec son projet L’Utopie d’August Sander, s’inspire de l’ambition de ce photographe de dresser un portrait de l’homme allemand. L’artiste a proposé à des demandeurs d’emploi marseillais de « devenir un monument »  : il utilise à cette fin des images scannées de leur profil pour créer dans son studio mobile (son fab-lab, ou laboratoire de fabrication) des figurines à leur effigie, grâce à des imprimantes en trois dimensions. Résidus (2012)est un échantillon de cette collection de silhouettes en résine de polyester, et Stand (2012)une photographie du marché aux puces des Arnavaux, à Marseille, où les sculptures ont été mises en vente, dans l’idée d’interroger notamment la notion de valeur d’une œuvre d’art contemporain. Enfin, Cité (2012),de l’artiste Danica Dakic, est une vidéo réalisé à la Cité radieuse, à Marseille. Imaginée par Le Corbusier, cette « unité d’habitation » est la première des cinq que l’architecte réalisa. Danica Dakic a fait du toit de l’immeuble une scène de théâtre pour les enfants de trois à cinq ans de l’école maternelle du quartier. Vêtus de tuniques de couleurs, les enfants s’amusent sur ce toit, qui est aussi leur cour de récréation, et laissent imaginer la manière dont l’espace et l’histoire de ce lieu influencent la façon dont ils se l’approprient.

ORLAN, courtesy Marseille-Provence 2013 et galerie Michel Rein, ADAGP
Repère(s) mutant(s), ORLAN, 2012.
Contact
Crédits photos