Hommage à Henri Ughetto – Une œuvre en signe de conjuration

Galerie Françoise Souchaud

En 1995, dans Que vive la mort (1), Ughetto se souvenait : « J’ai fait mon premier mannequin en 1945 âgé de 4 ans. C’était un mannequin de ma mère, couturière, sur lequel j’ai dessiné une dame avec des craies de couleur. J’ai réutilisé ce mannequin 20 ans après (…) J’ai fait mon deuxième mannequin en 1965 à 24 ans. Les premiers mannequins, peints en rose, étaient couverts de grosses gouttes de sang et d’objets de récupération, outils, poupées, crucifix, fleurs de cimetières (…) » Ainsi commence l’histoire d’un artiste compteur de gouttes qui s’est éteint il y a peu à Lyon, sa ville natale, à l’âge de 69 ans.

Henri Ughetto commence à peindre à l’âge de 14 ans et expose ses peintures pour la première fois deux ans plus tard. En 1962, il tombe malade. Trépané à l’âge de 22 ans, il ne se réveille pas. Le 11 août 1963, le corps médical le déclare mort. S’ensuit un mois de coma, une année d’amnésie. En 1965, il réalise le premier mannequin allégorique, on les nommera plus tard les mannequins imputrescibles.

Cette œuvre d’assemblages, somme aléatoire de petites boursouflures mortifères, semblait évidente, facile à comprendre puisque née au retour d’un premier voyage sur les rives du Styx. Tout se complique lorsque l’artiste décide de « peindre » œufs et corps des gouttes de son propre sang.

« Je peins les gouttes avec un rituel aidé par la comptabilité. Elle agit comme un métronome. Les gouttes fleurissent en étoiles pétales autour de centres : bout d’œuf ou téton du sein. Je m’arrête au nombre convenu, il m’est indispensable de compter les gouttes pour plusieurs raisons.

1 – pour m’encourager comme le facteur cheval comptant les 200 000 cailloux de son palais,

2 – pour donner un rythme à l’acte de peindre,

3 – pour faire le vide autour de moi et de mon acte,

4 – pour me donner un chiffre, but à atteindre ou des limites à dépasser. (2)

( J’ai peint jusqu’à ce jour 21 mai 2004, 28 430 000 gouttes de sang — Pas compté de 1965 à 1970 — Premier million de gouttes de sang peint en 4 ans — Dix premiers millions peints en 15 ans — Dix millions peints en 9 ans). »

Unique, multiple, la goutte de sang dans l’art stigmatise. Elle fait écho à toute la peinture religieuse chrétienne depuis les origines de la représentation christique, motif idéalement symbolique de la blessure, de la douleur, mais aussi de la rédemption. L’image sanguine la plus énigmatique de l’histoire culturelle occidentale est celle imaginée par Chrétien de Troyes dans la grande aventure initiatique de Perceval cheminant vers le Graal. Trois gouttes de sang d’une oie sauvage pourchassée et blessée par un faucon tombent sur le manteau neigeux de l’hiver avant la rencontre du jeune héros avec les chevaliers de la Table ronde. Souvent sur- interprétée ; symbole du désir, portrait analogique de Blanchefleur, il s’agit surtout d’une image hallucinée, vision onirique à la charge aussi symbolique qu’allégorique, image de désincarnation fantasmagorique. Plus loin des clichés sémiotiques, le sang s’écoulant, entre autres fluides corporels, reste dans l’œuvre écrite, dessinée, interprétée et jouée de Jan Fabre l’expression même du vivant. C’est ce que nous retiendrons.

Les célèbres mannequins imputrescibles, les masques funéraires, les seins, engloutis sous des poupées, des fruits, des légumes, aliments ou fleurs en plastique, d’œufs également peints du sang de l’artiste ont formé l’épicentre d’une des œuvres les plus singulières de ces cinquante dernières années.

Henri Ughetto, photo Bernard Bonhomme
Galerie Françoise Souchaud
Les Jeanne d’Henri Ughetto

Tous ces objets, condamnés à une peine de mots, imaginés par Ughetto pendant 45 ans éprouvent le langage avec lequel nous sommes habitués à parler d’art, celui qui nous permet d’ériger quelques légendes. Comme le disait fort justement Alfred Pacquement pour inaugurer un discours d’hommage à Dado qui eut lieu le 25 janvier à la chapelle Saint-Luc de Gisors : « L’histoire de l’art n’est pas toujours bienveillante avec les artistes les plus indépendants, avec ceux qui développent une œuvre en marge des tendances les mieux identifiées  », entendons celles qui résistent aux « ismes ». Henri Ughetto n’a pas échappé à cette règle. Ce sang, le sien, n’est-il pourtant pas la synapse qui relie Ughetto à Michel Journiac et à la genèse du body art ? L’œuvre d’Ughetto a, d’autre part, souvent été qualifiée d’obsessionnelle, on la retrouve parfois dans la sainte chapelle de l’art brut. L’artiste ne manquait pas de rappeler Philippe Dereux et le facteur Cheval.

Dans un entretien avec l’artiste daté du 29 mars 2008 intitulé Le baroque révolté (3), Damien Chanterelle parvenait pourtant enfin à inscrire l’ughettisme dans l’histoire de l’art. « Formes et souffle baroque » soulignés, la puissance esthétique de l’œuvre, l’absence d’anecdotes et de suffisance (ou facilités) décorative triomphaient. Ughetto dont l’œuvre était ronde, courbe et circulaire, ascendante, avouait alors : « J’ai la haine pour le parallélépipède rectangle et les lignes droites, surtout horizontales, me dépriment (…) La ligne droite, la recherche des accords de couleurs m’ennuient. La ligne droite, c’est l’esprit cartésien, l’église en boîte, le cercueil ; la ligne courbe, c’est la vie. C’est aussi l’infini ( ?), l’anti-rationalité, la créativité. Elle est beaucoup plus complexe que la ligne droite et donc incontrôlable. J’utilise les courbes entrelacées et des couleurs pures sans vouloir les harmoniser, par instinct et contre l’enseignement académique. Tout cela était présent bien avant mes mannequins, avant 1965, dans mes peintures. » (4)Guillaume Treppoz qui s’était également entretenu avec l’artiste lyonnais avait pensé que les œuvres d’Ughetto devenaient « des choses qui, par leur intensité, dépassent allégorie et symbole. Ce sont des conjurations. » (5)

Au fond, les gouttes de sang ponctuant le corps des mannequins et la surface des œufs provoquent l’étrange effet que l’« objet » sue, respire, s’anime plus qu’il ne saigne. Les memento mori d’Ughetto étaient peut-être atteints d’un syndrome plus réjouissant encore et qui nous mènent, au-delà de la mortalité, vers la résurrection. Entre souvenir et célébration. Françoise Souchaud, galeriste lyonnaise, évoquait, il y a peu, l’artiste en ces termes : « Henri Ughetto a développé une œuvre d’une puissance très singulière, à la conjonction d’Eros et Thanatos, échappant à tous repères d’ordre esthétique, compulsive et obsessionnelle certes, mais irréductible à la seule analyse psycho-pathologique. Une œuvre totalement ouverte, poétique, séraphique : celle d’un cœur pur, à la fois distante, irréelle, céleste, très imprégnée d’humanité et profondément engagée dans la vie terrestre. L’amitié et l’attention qu’il donnait à ses amis étaient une preuve absolue de son amour pour l’autre. »

(1) Ughetto, Journiac, Chabot, Que vive la mort, édition Espace Gralin, Nantes, 1995.

(2) Id.

(3) http://www.performarts.net/ejournal/I-PerformArts/artistes5.html

(4)Id.

(5) Henri Ughetto, entretiens avec G. Treppoz, Fage, 2005.

Henri Ughetto, photo Bernard Bonhomme
Œuvres signées Henri Ughetto

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