Paul Friedlander à Wolfsburg – Lumières atemporelles

Paul Friedlander courtesy Phaeno

Il excelle dans l’art cinétique et ses sculptures de lumière possèdent des pouvoirs hypnotiques. Brillant et original, cet anglais est également un scientifique fou de cosmologie. Paul Friedlander participe actuellement à l’exposition collective Licht.Schatten.Farbe., présentée au musée des sciences Phaeno, à Wolfsburg en Allemagne. A cette occasion, nous mettons en ligne le portrait écrit pour Cimaise (284).

«  Bienvenue à la maison du chaos. » Le message est double. Primo, l’arrivée en avance n’a pas laissé aux hôtes le temps de se changer ni de débarrasser du plancher les jouets qui le jonchent. Secundo, il fait référence au mouvement qui a permis à Paul Friedlander de faire connaître ses sculptures cinétiques au grand public, en 1990. Il était alors à la tête d’un groupe d’artistes et de scientifiques qui exploraient la théorie du chaos, prônant l’hypothèse selon laquelle il est toujours possible de rencontrer l’inattendu au milieu des phénomènes les plus ordonnés : allusion au fameux « effet papillon », qu’affectionnent tant les météorologistes, comme aux systèmes déterministes des mathématiciens. Cela devient vite compliqué, mais autant s’y faire d’entrée : tout, dans l’univers de Friedlander, émane de la science avant de devenir art. Quant aux pouvoirs hypnotiques de ses sculptures, ils ne cachent rien de spirituel, ni de mystique. L’homme a beau adopter un style vestimentaire hippie, apprendre la guitare « pour jouer du Bob Dylan » et « vivre ses moments les plus intenses dans la nature », son esprit se nourrit de choses rationnelles, de formules compliquées et d’une réflexion approfondie sur l’existence ou non du commencement du temps. « J’ai toujours eu une idée précise des mouvements des années 60 et 70. J’étais attiré par les gens parce qu’ils me semblaient plus sensibles et plus humains que le reste de la population, mais mes convictions m’empêchaient d’adhérer à leurs démarches. Je n’étais pas du genre à aller me réaliser en Inde ou travailler dans une ferme biologique. Je crois que mon entourage, à l’époque, me voyait plutôt comme une sorte de physicien excentrique. »

Après avoir abandonné le vaste atelier d’artiste de ses débuts au bord de la Tamise, il vit aujourd’hui dans un quartier résidentiel plutôt chic de Londres. Son espace de travail, qui ressemble étrangement à celui d’un menuisier, tient dans un coin du salon. Certes, un grand dégagement sous plafond jusqu’au deuxième étage lui permet de déployer des sculptures de 6 mètres de haut. Mais sinon, la maison est largement et joyeusement occupée au quotidien, notamment par sa fille cadette Natam, sept ans et demi, que Paul Friedlander élève avec sa compagne  Voravanna,  designer  spécialisée  dans les installations  de lumière. « Un enfant a besoin de temps, de tolérance, de confiance et de certaines opportunités pour jouer et être créatif. Nous sommes contre les restrictions. » Ses deux grands enfants, Naomi et Jack, d’une précédente union, ont bénéficié de la même éducation. Paul Friedlander aussi d’ailleurs, mais il garde des souvenirs mitigés de sa propre enfance.

Paul Friedlander
Vue d’exposition@à Gijon (Espagne), Paul Friedlander, 2004
Enfant précoce, il se sent très tôt « différent des autres et du monde en général ». « A la maison, cela ne posait aucun problème, mes parents m’ont toujours compris et ont défendu mon droit à être différent. A l’école, en revanche, c’était très dur. Mes camarades de classe me trouvaient étrange, j’avais peu d’intérêts en commun avec eux. C’est là aussi que j’ai vécu mon premier conflit avec l’autorité : je refusais de participer à la prière matinale, cela n’avait aucun sens pour moi. » Lui, s’évade dans la cosmologie, rêve d’étoiles et bâtit des vaisseaux spatiaux dans le jardin familial, à Cambridge. « Mes rêves de voyages dans l’espace et les sciences physiques sont profondément ancrés en moi et ont inspiré toute ma vie. » Aîné d’une fratrie de trois, il est le seul à accompagner ses parents aux Etats-Unis, à l’âge de deux ans. Son père Gerard, brillant mathématicien, y est invité comme chercheur à l’université de New York. A son retour, effectué à bord du Queen Mary, Paul Friedlander est pleinement converti aux « choses grandes et mécaniques » telles qu’il les a découvertes outre-Atlantique. Rien d’étonnant donc à ce que cette révélation l’amène à réaliser aujourd’hui d’imposantes sculptures (jusqu’à plus de 13 mètres de haut).

Brillant en maths et en physique au lycée, il poursuit dans cette filière à l’université. Sa passion pour la cosmologie va se trouver néanmoins battue en brèche par la théorie du Big Bang. « Je préférais, et je préfère encore, le modèle de la création continue. Je suis optimiste et ne peux pas me résoudre à imaginer que le temps ait un commencement. Le temps est éternel, il ne peut pas y avoir de début et il n’y aura pas de fin. » L’histoire du Big Bang le travaille tant qu’il hésite à poursuivre un cursus scientifique. Une exposition, à Londres, va alors provoquer en lui un véritable choc, au point que tout s’éclaire, dans tous les sens du terme… « Ce jour-là, j’étais allé voir une exposition à la Hayward Gallery, intitulée Kinetics. J’avais 20 ans et elle a changé ma vie. Je suis tombé en extase devant les créations de Nicolas Schöffer. Je suis rentré en sachant ce que je voulais faire de ma vie. Je m’y suis mis tout de suite. Dès la fin des cours, je travaillais sur la cinétique. » 

Paul Friedlander
Dark Matter, Paul Friedlander, 1998
Le mouvement enchanteur

Très tôt, Paul Friedlander s’est mis en quête d’apprivoiser le mouvement et les illusions d’optique – éléments essentiels de l’art cinétique. « La 3 D ne me suffisait pas. J’ai voulu quelque chose de réel, non pas solide mais translucide, fait de lumière et capable de se transformer. » A force d’expérimentations, l’artiste a fait deux découvertes capitales : les propriétés chaotiques du fil tournoyant et la lumière « chromastrobique » (chromastrobic light), une lumière qui change de couleur si vite que l’œil ne peut le percevoir. Un grand nombre d’œuvres sont ainsi créées : un ou plusieurs fils tournoient entre deux miroirs et sont illuminés par une lumière chromastrobique. Le résultat en sont des formes légères, imprévisibles et intrigantes, qui s’animent et se modifient. Alors, la question que l’artiste nous pose nous apparaît dans sa redoutable simplicité : comment des formes si complexes peuvent-elle surgir d’éléments aussi simples ?

Paul Friedlander
Timeless Universe, vue d’exposition@à Valence (Espagne), Paul Friedlander, 2006
Sa fascination pour le père de l’art cybernétique est restée intacte. Aujourd’hui encore, il conserve de précieux contacts avec Eléonore, la veuve de l’artiste français. Une fois le cycle scientifique universitaire achevé, il entame des études d’art qui l’amènent à une amère déception. Il trouve les enseignants « peu intelligents », regrette l’arrivée du conceptualisme comme seul art « vrai », ne comprend pas que ce monde soit réglementé « par des modes plutôt que par la beauté des choses ». Il achève son cursus, puis part à Londres vivre dans un hangar entouré d’autres artistes. Il y invente des objets destinés à un usage commercial, mais se fait le plus souvent flouer et voler ses idées. Il se dirige alors vers les productions théâtrales et les concerts, où il gagne sa vie en s’occupant de la régie lumière. Il invente de nouvelles procédures, expérimente différentes techniques, mais regrette les restrictions qu’on lui impose. C’est ainsi qu’à 36 ans, il abandonne tout et se consacre, enfin, entièrement à l’art cinétique.

« Il existe des mondes parallèles »

L’expérience « Chaos » constitue le véritable point de départ de sa carrière artistique. Se succèdent ensuite les expositions et les commandes, les distinctions et les conférences. Il est invité au M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology) pour présenter ses créations et réalise ainsi son rêve d’enfant. Son nom figure au Who’s Who ? depuis 2002 et ses programmes informatiques, « générateurs de graphiques », téléchargeables depuis son site Web, connaissent un réel succès. « J’ai appris la programmation tardivement, tout seul et c’est une activité que j’adore. Je l’utilise désormais non seulement pour créer, mais aussi pour le simple plaisir de fabriquer des logiciels. » A le voir courir à travers la maison, en quête des rideaux noirs indispensables pour que naissent ses sculptures au milieu du salon ; à voir ensuite le mal qu’il a à « éteindre » ses créations, on l’imaginerait investi à 100 % dans son art. Il n’en est rien. A peine a-t-on le dos tourné qu’il feuillette le dernier numéro d’une revue scientifique pour voir si son article a bien été publié.

Parmi ses projets, certains ne sont pas des sculptures. Il imagine ainsi que bientôt, lui et quelques autres scientifiques seront en mesure de dialoguer avec le futur. « Concrètement, je pourrai recevoir un coup de fil de moi-même du futur. Certains faits récents tendent très sérieusement à accréditer cette possibilité. Cela sous-entend qu’il existe des mondes parallèles, mais ça, j’en suis persuadé depuis longtemps. » Passer pour un fou ne le dérange pas. « Je suis profondément rationnel, mais je sais aussi que bien des choses demeurent inexplicables. Il y a des limites à la raison. On ne peut pas avoir réponse à tout, même s’il s’agit de domaines où la logique prévaut. Et heureusement. Car ne pas savoir, c’est ce qui nous fait avancer… »

Paul Friedlander
Paul Friedlander, 2006

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