Andréas Dettloff à Paris – Symboles et détournements

Andreas Dettloff

L’exposition Les chemins de la déportation, regards néo-calédoniens, organisée dans le cadrede « 2011, année des Outre-mer » par l’artothèque de Nouméa, est actuellement présentée au Musée du Montparnasse à Paris. Peinture, sculpture, vidéo, installation, photographie, collage, gravure sur bambou… sont au rendez-vous. Autant de disciplines qui servent avec intelligence le difficile thème de la déportation. Une trentaine d’artistes de Nouvelle-Calédonie ont répondu à l’appel d’Alain Janet, commissaire de l’événement. « Leurs travaux ont permis d’avancer vers une plus grande reconnaissance de l’histoire de chaque communauté, vers une meilleure compréhension de l’histoire de ce pays », précise-t-il. A cette sélection est venu s’ajouter un invité de Polynésie française, Andréas Dettloff. Comme à son habitude, cet artiste emblématique de l’art océanien contemporain, superpose signes et symboles des sociétés occidentale et polynésienne.Une série de huit assiettes réalisées à la façon des faïences hollandaises de Delft (réputées au XVIIe siècle pour leur décor bleu) évoque celles vendues, un peu partout dans le monde, dans les magasins de souvenirs. Avec La Vaisselle du bagne, Andréas Dettloff joue comme à son habitude avec les codes. Un dessin presque naïf et un humour bien trempé exaltent la liberté de créer et d’agiter les consciences. A l’occasion de la présentation de cette œuvre à Paris, ArtsHebdo médias met en ligne le portrait de l’artiste réalisé pour Cimaise (n°281).

Andreas Dettloff

Né en 1963 à Iserlohn, petite ville industrielle allemande, Andréas Dettloff est issu de la prestigieuse Ecole des beaux-arts de Düsseldorf où a enseigné Joseph Beuys, l’homme qui, après-guerre, a été un des protagonistes majeurs de l’avant-garde européenne. « A cette époque, avec les professeurs formés par Beuys, on pouvait tout oser, on avait tous les droits. » Il y acquiert la conviction que l’art est partout et, surtout, que « l’art a un message ». Il complète sa formation par divers voyages d’études dans le Pacifique (Australie, Ile de Pâques) jusqu’à ce que sa passion pour les pirogues traditionnelles polynésiennes le conduise à Tahiti, en 1989, où il fonde une famille et s’installe définitivement.

Sur les traces de l’ancienne culture

A Tahiti, Dettloff fait le constat du décalage entre le mythe et la réalité, celle du développement urbain et de l’emprise de la société de consommation. En réaction, il se plonge dans les livres et les témoignages de l’ancienne culture maorie : « Vraiment cela m’a passionné, j’avais le sentiment que tout allait disparaître et j’étais affligé pour cet art merveilleux. » Il est alors convaincu que, dans cette partie du monde, l’art peut encore remplir une mission, faire réagir la société. « Il est peut-être possible de sauver une partie de la culture ancienne grâce à l’art contemporain, et notamment le sens, c’est-à-dire la perception de la vie qu’ont les gens d’ici. En Polynésie, regarder vers le futur, c’est regarder en arrière, c’est une démarche typique de ce peuple (…) J’ai voulu traduire cela, bien qu’étant étranger. Le résultat est une confrontation entre moderne et ancien ». Une démarche qui lui vaut aujourd’hui de représenter l’art contemporain polynésien dans des manifestations en Nouvelle-Zélande, aux Samoa ou encore, à Paris, comme pour l’exposition Latitudes 2005 – Terres du Pacifique.

Andreas Dettloff

 

Andreas Dettloff

A l’occasion de cette manifestation, Andréas Dettloff a exposé une œuvre qui illustre bien son cheminement artistique : une accumulation, comme un clin d’œil à Arman, de quinze pneus, de tailles différentes, sculptés à la gouge de motifs de tatouages marquisiens qui reprennent des modèles sauvés in extremis, à la fin du XIXe siècle, par un médecin allemand passionné d’ethnographie, Karl Von den Steinen, alors que le peuple marquisien et sa culture se meurent. Outre son souci de réhabiliter l’art traditionnel, il prouve que celui-ci n’est pas réservé aux matières nobles. Et c’est grâce à ce recyclage qu’il parvient à valoriser le passé par le truchement d’un élément symbole d’une société vouée à la consommation et oublieuse de ses racines. Les trois vidéos (Mad Max à Tahiti, La danse du pneu, Tatoo me) situées au cœur de l’installation et qui animent l’ensemble au son rythmé d’un toere (tambour polynésien), sont révélatrices de son approche « iconoclaste » : règne terrifiant de la voiture, vahiné/Barbie, tamouré devenu spectacle pour touristes. Le tatouage, en tant qu’ornement, empreinte ou symbole culturel, circule à travers les trois films dont la projection en boucle n’est pas sans évoquer la conception cyclique du temps océanien. Dans le catalogue de présentation, Régine Cuzin, commissaire de l’exposition, résume ainsi l’originalité de cette démarche dans le contexte océanien : « Figure de proue de l’art contemporain qui émerge aujourd’hui en Polynésie française, Andréas Dettloff juxtapose les signes et les symboles emblématiques des sociétés occidentale et polynésienne pour, sinon les fustiger, au moins les réinterpréter avec ironie. »

Faire « bouger les choses »

L’ironie, l’humour, le rire font en effet partie intégrante de ses œuvres et sont autant de portes d’accès proposées à un public parfois peu familiarisé avec l’art contemporain. Personnalité joviale et ouverte, Dettloff tient résolument à se démarquer du regard qu’il juge « condescendant » jeté sur les îles du Pacifique, encore trop souvent réduites aux « stéréotypes construits par l’Occident pour son propre usage » (lire Roger Boulay, Cannibales et vahinés, Editions du Chêne 2005). Sa démarche créatrice se distingue donc radicalement de celle des « peintres-cocotiers » dont les œuvres emplissent les galeries de Papeete. Le mélange d’images symboliques de ces univers aux antipodes est devenu désormais « sa signature » : tête de Mickey sur casse-tête marquisien, objets hétéroclites (lames de rasoir, sparadrap, brosse à dents…) sur crânes-trophée, tikis-peluche sexués, photomontages et dessins anachroniques et cocasses (guerrier armé d’un kalachnikov marquisien, « bon sauvage » revu par Disney …). Les titres des œuvres sont au diapason : Bateau pour partir et revenir (une pirogue dont la proue et la poupe sont inversées), Miss Marquises (une Barbie blonde tatouée), La pêche facile (une pirogue à balancier-boîte de conserve)… D’un point de vue formel, même s’il aborde toutes les formes d’expression, il avoue sa prédilection pour les supports océaniens, sur lesquels il « greffe » des signes emblématiques du monde moderne. « C’est devenu un mode de réflexion. » Dans ses créations, notamment graphiques et photographiques, il n’hésite pas à brasser les références aux cultures marquisienne, kanak, maorie, papoue… pour « s’affranchir de la notion de territoire » et se garder de tout « communautarisme ». Attitude partagée par beaucoup d’artistes du Pacifique Sud qui se sentent avant tout des « Océaniens », des Pacific Islanders. Mais ce qui semble motiver fondamentalement l’artiste, c’est la conviction que l’art contemporain peut faire bouger les choses, de part et d’autre. En 2000, à la Biennale de Lyon, il a exposé sa série des crânes-trophée.

Andréas Dettloff a la conviction que l’art contemporain peut « apporter quelque chose à Tahiti, changer les comportements », subvertir aussi quelques tabous, et ainsi élargir le champ de création des jeunes artistes locaux. D’où son appel vibrant à la mise en place rapide de réelles structures de formation. « Malgré la richesse de notre région, nous n’avons pas d’Ecole des beaux-arts. Les jeunes sont obligés de s’expatrier pour apprendre et ils ne peuvent pas baigner dans leur propre culture. C’est désolant ! »

Andreas Dettloff

Les crânes-trophée

« A Tahiti, la mort n’est pas appréhendée de la même manière qu’en Europe. Elle fait partie de la vie. Les cadavres sont exposés dans les maisons et cette proximité permet de comprendre l’art ancien d’orner les crânes d’ancêtres. Un crâne sur noix de coco peut faire peur à certains, mais ce qu’il dégage est si profond qu’il accroche le regard et la réflexion au-delà de l’appréhension ; en cela il entre de plain-pied dans l’art contemporain. »

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