Ronald Ophuis à Paris – L’universelle responsabilité

Il faudrait, pour l’œuvre du Néerlandais Ronald Ophuis, inventer une terminologie nouvelle dans le prolongement des assauts réalistes qu’a déjà connus l’histoire de l’art, tant elle n’a pas d’antécédents, si ce ne sont des tableaux isolés souvent qualifiés de «  romantisme noir  » et si l’on excepte les représentations de corps suppliciés, livrées par les peintures d’histoire et religieuse depuis des siècles. Peut-être poursuit-elle, aussi, cette aventure singulière de la vérité comme objectif du témoignage qui souffle, par exemple, sur la peinture militaire française sous la IIIe République et qui tend – avant les comptes-rendus de la guerre de 14-18 – à représenter la réalité des champs de batailles en introduisant de nombreux cadavres permettant ainsi d’en finir avec la propagande et l’hagiographie. Goya, Gros et Géricault avaient déjà inauguré ce procédé – on se souvient volontiers, d’ailleurs, du travail préparatoire au Radeau de la Méduse et de l’atelier près de l’hôpital Beaujon, d’où provenaient les cadavres autrement immortalisés dans Les membres (1818) et Les têtes (1819). Invité à participer à la Biennale d’art contemporain de Busan, en Corée du Sud, Ronald Ophuis expose également son travail sur les cimaises de la galerie Bernard Ceysson, à Paris, jusqu’au 7 décembre.

Ronald Ophuis a recours à la photographie, voyage et se rend sur des lieux qu’il appréhende pleinement, rencontrant des témoins d’évènements désastreux. «  Mon travail consiste à créer et à peindre des événements fictifs mis en scène dans mon studio, explique-t-il. Les acteurs en reconstruisent le déroulé en face d’une caméra. Avant de commencer, je fais des recherches et je lis beaucoup de choses sur l’événement, des comptes-rendus, et je regarde des images. J’essaie de visiter les endroits que je vais reconstruire et de prendre des photos de l’environnement dans lequel l’histoire a eu lieu. Je parle aux gens qui étaient vraiment là et qui ont vécu l’événement que je veux montrer dans ma peinture. Je collectionne les vêtements qu’ils portaient ou qu’ils ont faits pour moi. » La série Srebrenica, par exemple, est ainsi née d’une immersion en Bosnie-Herzégovine en 2003. Du point de vue de l’image, l’œuvre de Ronald Ophuis livre brute la violence de notre monde, massivement relayée par les médias à travers une actualité qui diffuse ce qu’a pu engendrer la seconde moitié du XXe siècle et le début du XXIe en Europe – notamment jusqu’à l’indicible torture potentiellement perpétrée par les déportés entre eux au sein des camps. Ses thèmes de prédilection sont la guerre, la torture, le meurtre, la violence gratuite, les actes de barbarie picturalement «  fantasmés  ». Comment vivre avec une telle œuvre  ? Peut-on sortir indemne d’un face-à-face avec le travail de Ronald Ophuis  ? «  Est-il possible d’éduquer une communauté sociale d’êtres humains, si nous ne pouvons pas éprouver les sentiments d’autres peuples  ?, interroge quant à lui l’artiste. Nous prenons rarement part à des événements et sommes peu témoins de l’histoire de l’autre. Comment éprouver de la compassion pour nos familles, nos amis, nos collègues, pour ceux que l’on aime ou pour des étrangers  ? Comment pouvons-nous nous mettre dans la peau de notre adversaire ou de la génération qui nous a précédé  ?  »

Ronald Ophuis
Ronald Ophuis
La question de la violence en peinture, diversement appréhendée par d’autres formes d’arts visuels, a régulièrement soulevé une quantité de questions et d’interrogations. «  Enfant, je regardais souvent les images de la vie du Christ pendant la messe. Au-dessus de l’autel, un Christ crucifié avait été installé, tandis que de belles stations du XIXe siècle me donnaient l’envie de connaître cette sensation d’être suspendu à la croix, de supporter ces tortures, d’entendre la sentence de la condamnation à mort, d’être pur et de se sentir un héros. Mais aussi d’imaginer ce que cela ferait d’énoncer cette condamnation, de clouer quelqu’un à une croix. Ce que je voudrais faire avec mes “témoignages peints”, c’est permettre au spectateur de s’identifier autant à la victime qu’au responsable du drame. Afin de le questionner sur son identité, sa pensée et son comportement.  » Jean Rustin avait, avant lui, justifié sa figuration – jugée insoutenable par de nombreux regardeurs –, dans un texte intitulé A corps perdu, en invoquant la cruauté des images christiques  : «  J’ai conscience qu’il y a derrière ma démarche d’aujourd’hui, derrière cette fascination du corps nu, vingt siècles  – et bien plus – de peinture, surtout religieuse. Vingt siècles de Christs morts, de martyrs torturés, de révolutions sanglantes, de massacres, de rêves brisés, et que c’est bien dans le corps, dans la chair que finalement s’écrit l’histoire des hommes et peut-être même l’histoire de l’art.  »

Notre nature révélée

Le rôle de la peinture, de nos jours, est-il de s’accaparer les récits souvent insoutenables énoncés dans les médias, qui n’en livrent paradoxalement que de rares images  ? Ne faut-il pas que l’art pictural bouscule autrement les consciences qui, aujourd’hui, façonnent et activent incessamment un monde en proie au chaos  ? Proche de la manière dont le cinéma déroule une trame narrative en débutant au cœur d’une action qui sera ensuite clarifiée, Ronald Ophuis compose des séquences picturales où la matière, le traitement des motifs liés entre eux en un tout que l’on appelle encore le tableau, le travail de la lumière et les accroches de couleurs vives des vêtements – col rouge, chemise jaune, pantalon bleu, etc. – créent parfois un déplacement du regard, une issue toutefois sans salut. Le peintre représente, trahissant par le biais d’« anecdote » la nature d’agissements qui dépassent le contenu et dont il nous appartient de faire le constat, à moins qu’il ne se fasse malgré nous. Car il s’agit aussi d’un dispositif qui nous permet, en tant que spectateur, de mettre à l’épreuve la nature de notre cœur en regard des évènements. En réussissant à ne glisser aucune appréhension morale dans ses «  récits  », Ronald Ophuis nous rappelle les cauchemars d’un monde livré à des milliers de combats qui barbarisent les peuples, tout en nous laissant le soin d’éprouver en nous la fascination, le rejet, le dégoût, la révolte, le refus, comme la révélation de notre nature même et de nos aspirations profondes. Voir ou ne pas voir  ? A quel monde souhaitons-nous vraiment appartenir  ? En sommes-nous les acteurs ou de simples spectateurs  ? L’artiste concourt à répondre à Busan à cette question initialement posée par Olivier Kaeppelin dans le contexte de la Biennale intitulée Inhabiting the world (Habiter le monde). Et c’est cela que fait finalement naître en nous la peinture de Ronald Ophuis  : la responsabilité. La conscience d’une responsabilité commune et universelle.

Ronald Ophuis courtesy Bernard Ceysson
Flowers. Arab Spring, huile sur toile (40 cm x 30 cm), Ronald Ophuis, 2014

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