Ai Weiwei à Taïwan – Artiste en absence

Photo at Taipei Fine Arts Museum, 2011

C’est sa première grande exposition dans le monde chinois. Pourtant, Ai Weiwei, toujours assigné à résidence à Pékin, n’a pas pu se rendre au Fine Arts Museum de Taipei, à Taïwan, qui présente, pendant trois mois, 21 de ses œuvres dont une inédite. De cet empêchement, l’artiste a fait un manifeste artistique et politique dans le titre même de l’événement : Ai Weiwei, Absent.

On ne prête qu’aux riches, rien de surprenant donc que la première grande exposition des œuvres d’Ai Weiwei dans le monde culturel chinois puisse être interprétée comme une nouvelle provocation de l’artiste contre les autorités de Pékin. Avec des arguments plus que recevables. D’abord parce que l’hôte de l’exposition est le musée des Beaux-Arts de Taipei, capitale de l’île de Taïwan, dont la Chine refuse de reconnaître la souveraineté. Puis parce qu’Ai Weiwei, assigné à résidence dans la capitale chinoise, a fait de son incapacité à être présent à Taïwan un objet artistique d’autant plus visible qu’il est le titre même de l’exposition : Ai Weiwei, Absent. « Dans une exposition, la présence de l’artiste n’est pas nécessaire », écrit Ai Weiwei à cette occasion, poursuivant : « Je ne pense pas que mon absence aura un quelconque impact sur l’exposition elle-même. Si elle en a un, cela voudra dire que cette absence est nécessaire. L’absence est le statut actuel de mon art et de ma personne, et une partie de ma situation culturelle. Ce statut dote l’exposition d’une signification particulière. » Quatre-vingt-un jours dans les geôles de la police chinoise n’auront au moins pas fait changer Ai Weiwei sur ce point : sa vie et son œuvre demeurent, pour lui, une seule et même chose (à propos de sa conception de l’art, lire aussi L’artiste bâillonné).

Quasiment une rétrospective

Ai Weiwei, Absent propose une vision transversale et complète de son œuvre. Privé de sa liberté de mouvement, c’est par courriels qu’Ai Weiwei a procédé à l’installation de 21 de ses pièces. Celles-ci témoignent de la quasi-totalité de sa vie d’artiste, de 1983 à 2011, et offrent un panorama de ses thèmes favoris déployés sur des supports multiples, de la photographie à la sculpture en passant par les installations vidéo. Chacune d’elles interroge les rapports complexes entre passé et présent, notamment dans leur dynamique de mutation et dans leurs collisions. C’est ce dont témoignent la centaine de photographies choisies dans la série 1983-1993 New York East Village Period et celles, en miroir, de la série 1993-2001 Beijing East Village Period (à propos du travail photographique de l’artiste, lire aussi Ai Weiwei, sculpteur social)

Courtesy of the Yuz Foundation, Jakarta ; photo at Taipei Fine Arts Museum, 2011
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Photo at Taipei Fine Arts Museum, 2011
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Inspiré par Duchamp et ses readymades, Ai Weiwei aime à détourner la valeur d’usage d’un objet. Appliqué au contexte chinois et au rapport particulier de l’artiste à l’Histoire, cela donne Through, imbrication de meubles et de piliers récupérés dans des temples de la dynastie Qing avant leur destruction par la modernisation radicale et forcenée de Pékin. Ou encore Grapes, œuvre constituée de tabourets datant de la même époque. Dans une logique proche, l’artiste va faire usage des techniques traditionnelles chinoises de travail de la céramique pour mouler des pastèques (Watermelon). Avec Coca-Cola Vase, c’est une antiquité véritable (dynastie Han, 202 av. J. C. – 220 ap.) qui se retrouve marquée – profanée voudrait-on dire – par le sigle d’une marque de soda mondialement connue.

1200 vélos pour une installation

L’œuvre monumentale Circle of Animals/Zodiac Heads a voyagé depuis Londres, puis aux Etats-Unis, où elle retournera après son escale taiwanaise. Ces douze têtes appartenant aux animaux du zodiac chinois sont des réinterprétations des sculptures réalisées au XVIIIe siècle par deux jésuites européens de la cour de l’empereur Qianlong. Elles étaient intégrées à une fontaine-horloge construite pour les jardins – à l’européenne – du Yuanming Yuan, le palais d’été de Pékin.

Réalisé pour Ai Weiwei, Absent, Forever Bicycles est l’œuvre la plus récente de l’artiste. Cette installation de très grande taille est un nouveau détournement de l’objet bicyclette. Plus de 1200 vélos culminent à une dizaine de mètres de hauteur. Les cadres, les roues, les guidons réassemblés forment un réseau labyrinthique où le regard s’égare. Nouvelle référence à Duchamp, certes, mais surtout évocation de la direction inconnue prise par une société chinoise où le vélo symbolise – encore – le moyen de déplacement par excellence.[[encadré]]

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