Luc Andrié à Genève – Crissements, mélodies et vibrations

La Villa Bernasconi présente, à Genève, une carte blanche à Luc Andrié. Plutôt que d’investir les lieux avec ses œuvres, le peintre suisse a choisi d’inviter douze complices, artistes, mais aussi un écrivain et un historien, pour une production de bruits de fond. Littéralement symptomatique, politique, douce et révoltante, celle-ci ouvre les frontières des disciplines et parcourt ce qui agite la culture et l’art aujourd’hui. Le dispositif échappe au formalisme en aménageant une forme d’intimité pour le visiteur. Ça marche merveilleusement bien  !

«  J’ai réuni des esthétiques borderline et une peinture qui se laisse aller à toucher, celle de Bram van Velde. L’expo transporte des pollutions qui sont dans l’air et produit des bruits qui sont des déconstructions de sens et de langages, pour reconstruire…  », explique Luc Andrié. Nous voilà invités dans une grande maison bourgeoise, déjà contemporaine pour son époque – elle a été construite en 1928. Les œuvres apprivoisent les lieux et leur donnent vie à la façon d’un mobilier de famille. Au programme  : ambiance tonitruante au rez-de-chaussée avec maquettes de guerre, portraits photos grand format et mobilier design, remue-ménage des formes au premier étage et légèreté au second niveau. Luc Andrié a mis en place un «  parcours à digérer les pollutions  ». On passe d’une pièce à l’autre, monte les escaliers, s’attarde devant les œuvres. C’est intrigant et très confortable. Etrangement, on se sent un peu chez soi dans cette imposante demeure. Pourtant, ce qu’on y voit est discordant, cruellement réel, émouvant ou juste saugrenu. Evocation de l’enfance et des règles du savoir, l’abécédaire du critique d’art et écrivain Jean-Yves Jouannais scande le parcours sur le principe du labyrinthe où l’on perd la notion d’auteur. Les 26 dessins sont les pages du livre de coloriage destiné à «  libérer les interprétations  » que l’écrivain a conçu pour sa fille de trois ans.

Autre bruit de fond  : une allusion aux marges, avec des photos troublantes de Myr Muratet qui saisit les gens de la rue comme des héros de cinéma, ou la joie sur les visages de ceux qui vivent la misère au quotidien. On se trouve en décalage avec ce qu’on croit voir. L’innocence et la fraîcheur d’une humanité laissée pour compte font vaciller nos repères. Et puis il y a la guerre, très présente chez Luc Andrié – qui est né en Afrique du Sud –, qui surgit ici ou là. Les maquettes de Nicolas Bloudanis rappellent que les navires de guerre portent des noms extraits de la mythologie grecque, comme si l’armée pouvait être poétique. Les chrysanthèmes au fusain d’Alain Huck évoquent une métaphore d’Hiroshima et posent la question de l’après. Comment survivre à la folie  ?

Alain Huck, photo David Gagnebin-de Bons
Chrysanthemum, fusain sur papier, Alain Huck, 2013
Myr Muratet, photo C. Bel
Laurent et Patrick, Paris-Nord, Myr Muratet, 2004
On aborde alors l’infime, l’indéterminé, le diffus qui se propage. Les gouaches sur papier de Stephan Landry – disparu en 2010 –, qui semblent laissées à l’état de notes inachevées, une installation d’arceaux en aciers et socle de béton de Nicolas Muller, les paysages de tapisserie, fleurs séchées et bibelots de Sandrine Pelletier qui exhalent le tendre, le désuet et le kitsch comme un écho aux maisons de famille. Et puis, il y a la mort qui rôde, la disparition, l’effacement. On en revient à l’art et à ses formes  : quelle approche de la couleur, comment peindre aujourd’hui, que deviennent la figure, la nature morte et les motifs, comment raconte-t-on encore des histoires  ? Giulia Essyad, Tina Schwitzgebel-Wang et Juliana Stadelmann esquissent leurs réponses avec des vidéos à rebours ou en empruntant le mode du jeu vidéo.

Au fil du parcours, des liens se tissent entre les médiums, les points de vue s’exposent, fond et forme s’enchevêtrent jusqu’à se fondre. Est-ce là une approche de la légèreté  ? Celle du chef-d’œuvre de feu le peintre néerlandais Bran van Velde Sans titre. Paris, rue Gît-le-Cœur ou du chien de Luc Andrié, représenté recouvert d’une centaine de couches de peinture – fruit de deux mois de travail – jusqu’à ce qu’il devienne presque invisible, évanescent, profondément enfoui et pourtant si présent. La peinture, toujours, avec les toiles ultrasensibles de Jessica Russ, très douce, fluide, dans laquelle le figuré s’efface et s’échappe dans l’écho et le reflet. C’est très beau et extrêmement touchant. On ressort de cette exposition avec une étrange sensation de palpitation, celle du temps présent  : une forme de résonance indicible qui dit l’époque que nous vivons.

Luc Andrié exposait cet été une série de dix-neuf tableaux intitulée Bolaño, rendant compte de sesconciliabules silencieux avec l’écrivain chilien, au Mamco, à Genève  ; ses Bruns étaient quant à eux présentés au centre d’art contemporain Le Circuit, à Lausanne, des portraits du peintre en slip qui avaient déjà été remarqués, il y a cinq ans, au Printemps de Toulouse.A la Villa Bernasconi, il écrit une formidable partition pour apprendre à entendre les bruits de fond.

Sandrine Pelletier, photo C. Bel
Paysage, Sandrine Pelletier, 2009

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