S. Teddy D. – L’appel aux armes

Installé à Yogyarta, berceau de la culture et des arts indonésiens, S. Teddy D. expose pour la première fois à Paris, à l’invitation de la galerie Wallworks. Si le dessin et la peinture constituent le socle de son œuvre, l’artiste aime aussi jouer à projeter en trois dimensions le cours de ses pensées. Sculpture, installation et performance viennent ainsi compléter la démarche du plasticien indonésien, qui s’inspire de ses propres expériences pour dénoncer la violence des relations humaines comme la perversion du pouvoir.

«  Mes travaux en deux dimensions sont mon souffle, ceux en trois dimensions mon âme.  » Chez S. Teddy D., l’expression artistique n’est rien moins que vitale ! A l’inverse, c’est au cœur de ses souvenirs d’enfance et au fil de ses expériences de vie que prend source son inspiration. Stevanus Teddy Darmawan naît à Padang, sur l’île indonésienne de Sumatra, en 1970. Il est le deuxième d’une fratrie de quatre garçons et doit ses prénoms à l’influence des Etats-Unis, qui, en pleine guerre froide, soutiennent le régime établi quelques années plus tôt par Suharto. Son père est un officier de l’armée indonésienne et la famille vit au rythme de ses mutations d’un bout à l’autre de l’archipel. «  Sur le coup, quand il fallait partir d’un endroit, ce n’était pas drôle, mais ça m’a permis de faire de nombreuses rencontres et d’acquérir une certaine aisance en la matière : il m’est vraiment facile d’échanger avec des personnes que je ne connais pas. Et comme j’ai un côté romantique, je suis toujours resté fidèle à mes amis. Du coup, j’en ai beaucoup, de tous genres et de tous âges !  », explique-t-il en souriant.

Enfant, il passe des heures à dessiner. «  Je fabriquais aussi mes propres jouets, des voitures et divers autres véhicules, car, à l’époque, les familles modestes n’avaient pas les moyens de s’offrir autre chose que de petits jeux traditionnels.  » Bon élève, il passe facilement le cap du collège, puis celui du lycée, et s’engage ensuite dans des études d’architecture et de design, qu’il part suivre à Solo, au centre de Java. «  Je ne connaissais alors pas vraiment la peinture. C’est à l’école de design que j’ai rencontré plusieurs artistes qui m’ont donné envie de me diriger vers les arts plastiques.  » A 23 ans, heureux d’avoir enfin trouvé sa voie, il rejoint les bancs de l’Institut d’art de Yogyarta, lieu historique de culture et de création artistique indonésiennes, situé à quelques dizaines de kilomètres de Solo. Tout d’abord inscrit aux cours de peinture, il s’intéresse aussi à la sculpture, participe à des projets de performance, confirmant une curiosité jamais démentie pour toute forme d’expression artistique.

A l’été 1997, il participe aux manifestations initiées, sur fond de crise économique, par les étudiants contre le régime. Il fait partie, quelques mois plus tard, des fondateurs du groupe Taring Padi, qui voit en l’art un mode d’expression politique et de critique sociale. Les affrontements durent jusqu’en mai 1998, date à laquelle le président Suharto démissionne, après 32 ans passés à la tête du pays. L’épisode laisse des traces douloureuses. «  Il était alors très dangereux d’exprimer ses opinions politiques, plus spécialement si elles étaient défavorables à l’armée. Trois de mes amis ont purement et simplement disparu, du jour au lendemain. Ils ne sont jamais revenus…  » Le regard sombre un court instant, avant de retrouver de l’éclat à l’évocation du rôle des artistes. «  Je pense qu’ils ont toujours eu une fonction d’analyse de la société et de ses problèmes. Ce sont eux qui ont réagi parmi les premiers contre la domination étrangère à l’époque coloniale, puis, par la suite, contre le pouvoir autoritaire.  » Un engagement évident. «  L’artiste se doit de parler de justice, de vérité, de rappeler les gens à la réalité.  »

S. Teddy D., photo S. Deman
S. Teddy D., 2011
S. Teddy D., photo S. Deman
Œuvre sur papier, S. Teddy D., 2011
Après les événements de 1998, S. Teddy D. sait qu’il n’y a plus de de marche arrière possible et qu’il ne pourra vivre d’autre chose que de son art. Une certitude qui laisse l’ensemble de sa famille pour le moins circonspecte, si ce n’est fort inquiète. «  Chez moi, on ne s’intéressait pas vraiment à l’art, car celui-ci n’avait pas d’utilité. Etre charpentier était utile – d’ailleurs, j’aurais fait un bon charpentier ! – Et mes parents, comme l’auraient fait tant d’autres, s’inquiétaient pour mon avenir.  » Face à sa détermination, ils finissent par à accepter son choix, «  sans pour autant le soutenir !  ». Et aujourd’hui ? «  Ils ne comprennent toujours pas vraiment mon travail. Il faut dire que je suis contre le militarisme, or mon père est un soldat. Il fait son boulot, obéit aux ordres, suit les codes de la société traditionnelle indonésienne. En bref, il n’est tout simplement pas envisageable d’avoir une discussion sur le sujet… J’en ai pris mon parti. Cependant, ils sont heureux de mon succès. Il y a quelques jours, ils ont même fait six longues heures de route dans l’unique but de venir me souhaiter bon voyage avant mon départ pour la France.  »

Mensonge et destruction est le titre de l’exposition qui lui est consacrée par la galerie Wallworks. Il recouvre ce thème récurrent de l’antimilitarisme qu’il vient d’évoquer, illustré ici par une série de sept tanks en résine, alignés dans le vaste sous-sol comme attendant d’être passés en revue. Sur chacun d’eux est inscrite la date d’un conflit particulier – de 1917 à 2003 –. Le rouge dont ils sont recouverts est celui du sang, clair si récemment versé, quasiment noir si depuis longtemps séché. «  1917 évoque pour moi l’entrée de l’humanité dans l’ère de la guerre moderne… 2003 fait référence à la guerre d’Irak déclenchée par les Américains  », précise l’artiste. Un peu à l’écart, un huitième tank, daté pour sa part de 2011, lui a été inspiré par la situation actuelle en Syrie et, plus généralement, «  par le Moyen-Orient et les mouvements encore en cours dans la région  ». Celui-là est de couleur argentée «  comme le sont les balles en train d’être tirées…  » Les habitacles ont la forme d’un buste arrondi de bonhomme, les tourelles sont remplacées par une tête ronde et lisse, le canon, si l’on poursuit dans la même logique, se devrait d’être un nez ; sauf qu’il s’agit ici d’un phallus, façon explicite de dénoncer le machisme allant de pair avec l’instinct guerrier et la soif de pouvoir.

Sur un mur se déploie le fruit d’un autre détournement d’images : des dizaines d’armes blanches pointent ensemble vers le ciel leur lame en forme de poing serré. «  Cette installation est la métaphore d’une foule en marche et prête à lutter pour ses droits. » Bien qu’admiratif du progrès, qui améliore le confort, S. Teddy D. ne peut s’empêcher de s’interroger sur ce monde industriel, qui «  nous rend la vie plus facile, mais oublie d’en préciser le prix, parfois lourd à payer  : destruction de l’environnement, conflits… Chacun voit midi à sa porte. La vérité de l’un n’est pas forcément celle de l’autre. C’est pourquoi j’évoque le mensonge dans mon œuvre.  » 

S. Teddy D., courtesy National Portrait Gallery de Canberra
Refound line, tuyaux de cuivre, installation présentée à Canberra@(Australie), S. Teddy D., 2011
S. Teddy D.
Circle of death, aluminium, S. Teddy D., 2009
Dans ses dessins et peintures, qui couvrent les cimaises de la galerie, revient un motif particulier. Il s’agit d’un visage, le sien, tracé de quelques coups de crayon à la fois fluides et précis. L’autoportrait constitue chez lui une véritable base de travail. «  Je commence par moi pour raconter une histoire, donner mon avis, manifester un désir ou une obsession. J’interroge ma propre individualité sur des thématiques d’ordre social, historique, familial ou environnemental, avant de donner à mon questionnement un plus large écho. Le “micro” devient le “macro”.  » Et de reprendre l’exemple de son aversion pour l’armée. «  Il s’agit bien au départ de quelque chose de personnel : mon père est officier, enfant je ne lisais que des livres de stratégie, car c’est tout ce qu’il y avait à lire à la maison, et je vis dans un pays où l’armée a longtemps eu deux fonctions : l’une purement militaire, l’autre d’ordre socio-politique. Comme beaucoup d’autres, je souhaite que les soldats restent cantonnés à leurs baraquements.  »

A 41 ans, S. Teddy D. ne cache pas son pessimisme. «  En Indonésie, comme ailleurs sur la planète, nous sommes régulièrement confrontés à des catastrophes naturelles. Quel besoin avons-nous de rendre les choses pires encore ?  » Père d’une fillette de trois ans et demi, il veut cependant croire en la capacité de la génération à venir de «  faire bouger les choses  ». Installé dans la banlieue de Yogyarta, il a baptisé sa maison et son atelier «  Art Merdeka  » (Art libre). Et avec Theresia Agustina, sa femme elle aussi plasticienne, ils en ont fait un lieu d’accueil et d’aide destiné aux artistes. Il est par ailleurs l’un des instigateurs de plusieurs rendez-vous artistiques pluridisciplinaires*, qui réunissent des artistes locaux et internationaux autour de thèmes environnementaux. «  Ce que j’exprime et réalise ne changera sans doute pas le monde, mais j’espère néanmoins apporter quelque chose à la réflexion globale sur notre futur à tous. J’essaie d’alerter les esprits.  » Soit de remplir son rôle d’artiste.

* Tels le Forest Art Festival organisé à Blora, en 2005, ou le Mata Air Festival, lancé l’année suivante à Salatiga. Les deux événements ont eu lieu à Java.

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