A Montbéliard – Le temps bleu de Sarkis

Sarkis, photo (détail) Marc Cellier

Accompagnés de noms illustres écrits au néon, des visages anonymes d’une époque révolue ont envahi les cimaises du Musée du château des ducs de Wurtemberg, à Montbéliard. Mémoires personnelles et collectives se rencontrent ici, au son d’une mélodie captivante. Pour Les pôles des aimants, Sarkis – récemment choisi pour représenter la Turquie, son pays natal, lors de la 56e Biennale de Venise en mai prochain – a investi l’espace avec une partition à la fois visuelle, sonore et sensible, où formes, matières et époques dialoguent au présent.

En une fin de matinée, au Musée du château des ducs de Wurtemberg. Posées directement sur le mur des lettres noires en capitale forment des mots. Entre chacune d’elles, un espace inhabituel perturbe la lecture. L’œil intrigué cherche à reconnaître d’éventuels acronymes, à remplir les blancs d’une voyelle ou d’une consonne, à percer le mystère de cette drôle de typographie. Sarkis-Les pôles des aimants rétablit le cerveau souvent plus discipliné que joueur. Toute exposition, avant d’être une expérience, est un titre. Le magnétisme de celui-ci induit une action. Aidé toutefois par une mince flèche et un «  1er étage  » explicite, qui enjoignent au visiteur de grimper l’escalier. Là, l’encadrement d’une porte limite l’horizon à un rectangle vertical et bleu. La lumière du jour s’efface. Place à l’œuvre de Sarkis. Plongées dans une atmosphère irréelle, des pièces aux murs blancs et au parquet bien ciré se laissent arpenter en enfilade. Les noms de tous ceux qui reposent aujourd’hui au Panthéon sont accrochés au-dessus d’une centaine de tirages photographiques représentant des Montbéliardais immortalisés entre 1900 et 1930. Disposés à l’intérieur des 500 m2, quelques objets viennent parfaire la mise en scène. Dans un bain vivant d’azur et de notes, tous les éléments de l’exposition sont reliés les uns aux autres et, dans un large dialogue, ne forment qu’une seule et unique pièce. Une réalité quasi magique qui s’impose.Dépasser le cadre strict du bâtiment

Si l’artiste n’aime pas donner de mode d’emploi, il est friand de flash-backs. Le premier évoque la Respiration, qu’il offrit au Panthéon parisien du 7 juin au 14 novembre 2000. «  Quand j’ai été sollicité pour réfléchir à une intervention à l’intérieur du bâtiment, ma première réaction a été de décliner l’invitation. Le lieu me répugnait. La mort y était trop présente. Puis, j’ai pensé au Cri de Munch.  » Depuis de nombreuses années, Sarkis apprend du peintre norvégien. Ce n’est pas le personnage qui hurle, assure-t-il, mais les animaux de l’abattoir tout proche qui expriment leur terreur. La figure est poussée au silence tandis que des cris témoignent du supplice et se répercutent comme une onde de choc dans le paysage. Pour la nécropole parisienne, il lui fallait donc déployer un dispositif qui dépasserait le cadre strict du bâtiment et soulignerait la présence de la vie dans cet édifice consacré à honorer des disparus. Ainsi, sa main a-t-elle interprété le nom de chacun des éminents «  panthéonisés  ».  De Louis Braille à Jean Moulin, en passant par Alexandre Dumas, Jean Jaurès, Victor Hugo, Marie et Pierre Curie, pour ne citer qu’eux. «  Je ne voulais pas copier un trait, mais créer des signatures comme autant de cardiogrammes. Offrir au Panthéon le sien.  » Soixante-douze furent alors réalisées en néon et accrochées dans la coupole, qui laissait échapper leurs pulsations bleues par toutes ses ouvertures. Le tout accompagné de sons enregistrés de par le monde. Du vagissement d’un nouveau-né à l’ambiance captée autour du Taj Mahal. «  Chaque belle architecture possède sa propre voix.  » Après l’événement, l’artiste qui ne «  jette presque rien  » a entassé les pièces dans son atelier. Sans préméditation mais avec conviction. Le «  substrat  » de l’installation qui nous occupe aujourd’hui y dormait donc depuis près de 14 ans.

Photo MLD Inviter Sarkis, c’est dans un premier temps se rendre dans son atelier, à Villejuif. Y découvrir les milliers de choses qui parlent entre elles. Des objets pour la plupart anonymes, mais qui respirent toujours. Ils sont récents, comme ces figurines du Seigneur des Anneaux, ou très anciens, comme ce crocodile de plusieurs millions d’années. Statuettes, paire de bottes, vêtement en tissu, harmonica, bol tibétain… Certains ont une valeur marchande, d’autres non. La question n’est pas là. La culture englobe tout. Elle n’est ni populaire, ni élitiste, ni ancienne, ni contemporaine. Elle est. L’artiste aime tisser des liens dans l’espace mais aussi jeter des ponts entre les époques. Chaque réalisation mérite d’être reconnue comme vivante. Nouveau flash-back. Nous sommes en 2010 et le Centre Pompidou l’invite. «  Je sentais que certains endroits étaient malades, que les œuvres y étouffaient.  » Sarkis choisit donc d’intervenir dans plusieurs espaces pour permettre à l’air de circuler et à l’ensemble de trouver un nouveau souffle. Le parcours démarre à la bibliothèque Kandinsky avec une sculpture composée de près de 250 livres – de Platon à Derrida – en capacité d’être consultés, puis se poursuit, dans la salle Breton, avec une installation qui instaure une conversation entre différentes œuvres et se termine, au quatrième étage, avec de grands vêtements cérémoniels en feutre de couleur disposés pour dialoguer avec Plight, œuvre de Joseph Beuys en majeure partie composée de la même matière, mais de couleur grise. L’interdiction de pénétrer à l’intérieur de cette dernière oblige Sarkis a alerter dès qu’il le peut : «  Elle est en train de mourir. C’est inacceptable  ! » Certaines conditions de conservation et d’exposition tuent les œuvres plus sûrement que le temps. Telle est une des convictions fortes de l’artiste qui s’emploie à conjurer le sort dès qu’il le peut.Chaque proposition est unique

Comme un architecte arpente un terrain, examine un environnement, hume l’air dans lequel se dressera bientôt l’édifice qui lui a été commandé, Sarkis aime à sentir les lieux. Il ne s’agit pas tant de découvrir l’espace qui lui sera imparti que de comprendre sa réalité intrinsèque et ses éventuels besoins. L’œuvre n’existe pas de manière isolée. Elle n’est jamais le fruit du hasard mais toujours celui d’une réflexion concernée à la fois par l’existant et son histoire, la connaissance et ses références, la pratique artistique et ses esthétiques, l’intelligence et ses sensibilités. Si Sarkis déclare ne pas avoir «  d’image de marque  », c’est pour souligner l’importance de l’authenticité et de l’originalité de chaque démarche. Sa préoccupation n’est jamais de rendre reconnaissable son travail au premier coup d’œil. Il s’autorise donc à convoquer tous types de médiums et à les travailler de diverses manières. L’objectif n’est pas d’appliquer une recette, mais de faire du sur mesure. Chaque proposition est unique. «  Le public se demande très souvent comment j’en suis arrivé à présenter ce qu’il découvre. C’est le résultat de ce que je considère toujours comme une commande spécifique. Chaque exposition répond à une sollicitation spéciale.  »

Casser la logique des chiffres

A Montbéliard, les collections renferment quelque 600 000 pièces. Un déploiement exceptionnel qui ne pouvait que l’inspirer. «  Parmi tous les objets, je suis tombé sur des images d’anonymes qui ont tout de suite déclenché l’idée de l’exposition  : faire venir le Panthéon ici, l’ouvrir à tous, dire qu’il peut exister partout.  » Issus d’un fonds de 6 000 plaques photographiques, 96 clichés sont alors sélectionnés pour accompagner les signatures en néon des grands hommes. L’entrée de nouveaux locataires l’oblige à en réaliser quatre supplémentaires, auxquelles il ajoute la sienne. Non pas celle de l’artiste mais celle de l’homme. Ainsi, son patronyme de naissance est accroché au-dessus de l’entrée de l’exposition. Tout en évoquant la pratique des architectes, cette présence agit tel un clin d’œil. Jolie manière d’entrer au Panthéon, tout de même  ! Surplombant les tirages numériques collés à même les murs, les signatures illuminent l’espace de leur respiration bleutée. Aucune correspondance n’a été souhaitée entre les célébrités et les sans noms. Pas question non plus d’illustrer les uns avec les autres, ou inversement, mais simplement de les faire se fréquenter, se frotter, s’éprouver. «  Le feu démarre par la friction des choses entre elles et, alors, le temps s’ouvre. Un résident du Panthéon n’est pas associé à un anonyme. Il fallait casser la logique des chiffres. Idem pour le rapport hommes/femmes. Ces dernières sont majoritairement représentées dans les photographies.  »

Sarkis, Musées de Montbéliard
Les pôles des aimants, Sarkis, 2014

La mise en scène est à la fois précise et ouverte, comme toujours. Revenue du passé, une poignée de Montbéliardais nous contemplent. D’une taille quasi équivalente à la nôtre, ils s’offrent sans pathos à notre curiosité. Chaque photo est comme un focus. Elle ouvre sur un visage, un quotidien, une époque et nous renvoie à nos propres albums photographiques. Naît alors, dans cet environnement, le sentiment d’être un peu comme en famille. Disséminés dans les salles, quelques objets attirent l’attention. Tout d’abord, cette vertèbre cervicale de mammouth, trouvée dans la région et restaurée selon la technique du kintsugi, comme l’a souhaité Sarkis. Installé sur un ancien établi d’horloger en bois, l’os a été réparé grâce à une laque végétale recouverte de poudre d’or – à l’instar d’une céramique japonaise du XVe siècle. «  L’art du Kintsugi a instauré une esthétique nouvelle, élevant littéralement le niveau plastique des pièces en développant l’idée de réincarnation, accédant ainsi à une renaissance de la pièce originelle. Quand Sarkis puise dans la collection de Montbéliard, isole un objet, le déplace et lui confère un sens nouveau, il ne fait pas autre chose. Sa démarche correspond en tout point à cette forme de sacralisation et de réincarnation  », explique Aurélie Voltz, directrice des musées de Montbéliard et commissaire de l’exposition.

Placées à distance respectueuse les unes des autres, quatre chaises, dont trois alsaciennes reconnaissables notamment au dessin singulier de leurs dossiers, invitent à faire une pause. Est-on autorisé à s’asseoir  ? A n’en pas douter. L’artiste incite toujours à l’interaction, même minime. L’œuvre n’existe que par les relations qu’elle crée, entre ses divers éléments, mais aussi avec ceux qui la visitent. Elle demande une certaine attention. «  Il m’arrive d’être jaloux d’autres disciplines artistiques. Quand vous lisez un livre, vous êtes concentré, quand vous allez au théâtre, vous vous taisez, quand vous allez au concert, vous écoutez. Toutes choses difficiles à obtenir pour l’art plastique  », souligne Sarkis.Encore un vœu exaucé

Il nous faut donc stopper notre déambulation, prendre le temps d’ouvrir les yeux et les oreilles. Car Les pôles des aimants est également une installation sonore. «  Vous entrez dans un espace, dans une architecture et vous en entendez le son. C’est comme un vent et je voulais qu’il naisse d’éléments concrets appartenant au musée.  » Là encore, le vœu de l’artiste est exaucé. D’une part, il découvre la collection de boîtes à musique, conservée au musée d’Art et d’Histoire de la ville, et, d’autre part, l’école de musique installée dans l’enceinte du château. C’est là qu’il fait la connaissance du compositeur Jacopo Baboni Schilingi, qui y enseigne et qui accepte de composer une mélodie à partir des airs des neuf boîtes à musique choisies par l’artiste. Une gageure  ! Car, pour contenter Sarkis, le musicien a conscience qu’il lui faut créer sans traduire la pensée de ce dernier, mais en la faisant exister dans le domaine musical. Il faut que les deux créations se respectent tout en s’harmonisant. Une réussite. La mélodie étreint l’espace, s’amplifie puis s’atténue. Elle passe de pièce en pièce comme une brise qui caresse ou un coup de Sirocco qui cingle. Enivré de son, le visiteur s’adonne au moment.Un phénomène de dissipation temporelle

Un fauteuil roulant et un monocycle parés de plumes d’oie font naître un ultime flash-back et nous entraînent en 2012, à Rotterdam. Sarkis est alors l’invité du musée Boijmans Van Beuningen, qui lui a confié les 5 000 m2 d’un ancien hangar à sous-marins. Pour s’y promener, il est possible d’emprunter divers moyens de locomotion, comme les deux présents à Montbéliard. Ballads est un vrai succès. «  Le lendemain de l’ouverture, j’ai su que je pouvais partir. L’exposition n’avait plus besoin de moi. Deux couples de mariés s’y faisaient photographier  !  » Ainsi en va-t-il de l’œuvre de l’artiste à la fois une et plusieurs. Qui se donne et en partie échappe à ceux qui ne connaissent pas toute l’histoire. Découvrir ce travail est comme s’engager sur un chantier de fouilles archéologiques. Il faut en explorer chaque millimètre carré pour tenter de ne pas passer à côté d’un indice, d’un signe. L’essentiel serait-il alors de tout savoir pour tout comprendre  ? Certes non, car l’art de Sarkis est une invitation universelle au voyage. Il faut s’y perdre pour y découvrir l’inattendu. Pris entre les pôles des aimants, il faut faire l’expérience du phénomène de dissipation temporelle  ! Appréhender ce «  temps très élargi  », comme le décrit l’artiste. Le corps en immersion dans la lumière bleue, l’esprit en mouvement dans la musique, suspendons la course de l’existence pour s’offrir un instant au présent. «  Vous marchez sur le Temps  », indique un petit panneau dans une salle consacrée à la géologie du Pays de Montbéliard et située juste au-dessus de l’exposition. Décidément, le hasard n’existe pas. 

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