A Quimper, Bayeux ou Vienne – La mode est au face-à-face

Tracey Emin, courtesy Lehmann Maupin, Bildrecht, Vienna 2015

La mode est à la comparaison. Depuis quelques années, les expositions présentant artistes vivants et maîtres du passé fleurissent un peu partout en France et en Europe. Une importante exposition permettant aux contemporains de se mesurer à l’art de Pablo Picasso est actuellement en cours de préparation à Paris, pour l’un des lieux les plus prestigieux de la capitale. Ce qui est devenu un syndrome pourrait être, en réalité, un triple symptôme de l’art vivant et de la création contemporaine  : celui, tout d’abord, d’un ego surdimensionné des artistes à l’heure de toutes les starifications et de revendications qualitatives, à hauteur de tel ou tel maître  ; celui d’une justification des choix et sélections parmi le nombre croissant d’artistes – cependant restreint quant à ceux capables de supporter le vis-à-vis avec les icônes de l’histoire de l’art. Celui, enfin, peut-être plus honorable, de mettre un peu d’ordre dans le chaos ambiant, sur fond de crise économique, de scandales réguliers liés à l’argent et à quelque utilisation outrancière précisément dans le domaine de l’art contemporain.

Dans un contexte où tout se présente, s’achète, se monnaye, s’échange, se valorise, alors que la critique d’art a bel et bien disparu par principe d’autocensure et que le système d’évaluation et de validation est passé du corps scientifique des historiens de l’art et des conservateurs à celui des commissaires-priseurs et des collectionneurs de renom, se confronter aux maîtres pourrait être une autre façon d’accéder à la reconnaissance en affirmant une filiation. Et si, dans un dernier espoir, ce type de face-à-face, des jeunes et des anciens, permettait aussi de rétablir le fil conducteur qui relie le présent au passé, afin de mieux comprendre l’actualité  ?

Namur, Bayeux, Quimper, Auvers-sur-Oise, Hambourg et Vienne supportent la comparaison sous toutes ses formes et dans tous ses états. Le dialogue avec la mort prendra occasionnellement des accents burlesques, à hurler trois fois «  Beetlejuice  » si l’on fait l’effort de se souvenir de l’excellent film de Tim Burton (1988) et de l’inoubliable prestation de Michael Keaton qui rejoint le sujet de cette évocation. Trop souvent, toutefois, l’exercice propose de mesurer l’impact et le poids des grands maîtres de l’art moderne auprès du grand public actuel  : Pablo Picasso (1881-1973) et Salvador Dali (1904-1989), qui se déclinent déjà à l’infini depuis plusieurs décennies, sujets et personnalités intarissables, ont cependant été abordés nouvellement respectivement à la Deichtorhallen de Hambourg et au Radar de Bayeux. En Allemagne, où l’exposition Picasso dans l’art contemporain s’est tenue du 1er avril au 12 juillet, le maître était cité, exploré ou suivi par d’autres modernes et certains de nos contemporains  : une soixantaine d’artistes parmi lesquels Art and Language, Georg Baselitz, Jean-Michel Basquiat (1960-1988), Erwin Blumenfeld (1897-1969), Sophie Calle, George Condo, Robert Doisneau (1912-1994), Marlene Dumas, David Hockney, Jasper Johns, Paul Klee (1879-1940), Jonathan Monk, John Stezaker, A. R. Penck, Cindy Sherman ou encore Joel-Peter Witkin. Pablo Picasso a posé la problématique de la forme, de l’objet et de sa représentation en l’éloignant de canons classiques et admis en Europe depuis la Renaissance. L’exposition présentait cependant un florilège de citations, de représentations du maître, d’œuvres «  à la manière de  », le tout divisé en six sections  : «  Picasso et l’art allemand  », «  Picasso global  », «  Guernica et l’art contre la guerre  », «  Picasso vu par des artistes femmes  », «  En contact direct avec Picasso  » et, enfin, «  L’art de l’appropriation  ».

Jan Fabre, photo Pat Verbruggen, Angelos
Tragédie grecque, Jan Fabre, 2010
Jonathan Monk, courtesy Galleri Nicolai Wallner
Waiting for Famous People@(Pablo Picasso), Jonathan Monk, 1995
Dali n’est pas en reste. Le Radar, à Bayeux, accueille jusqu’au 20 septembre l’exposition collective Les Moustaches Radar – Résonances daliniennes dans l’art contemporain. Là, les écrits de l’artiste catalan emblématique du surréalisme – notamment des extraits du journal intime – sont mis en résonance avec les sculptures, installations, toiles et dessins d’une vingtaine de plasticiens actuels, parmi lesquels Fantine Andrès, Gilles Barbier, Ghyslain Bertholon, Eric Duyckaerts, Sébastien Gouju, Léa Le Bricomte, Farida Le Suavé, Eric Madeleine, Fabien Mérelle, Philippe Ramette ou encore Anna Tuori. A Auvers-sur-Oise, c’est Vincent Van Gogh (1853-1890) qui inspire un collectif, dans le cadre du 125e anniversaire de sa disparition. Intitulée The Van Gogh Experience, la manifestation présentée jusqu’au 20 septembre au château d’Auvers propose une «  approche immersive, sensible et décalée des 70 derniers jours de l’artiste à Auvers-sur-Oise.  » Le collectif d’artistes sélectionnés par Arnaud Rabier Nowart – il est composé entre autres de Kiland, King’s Queer, Konte Rast et Steve Wells – revisite la fin tragique du célèbre peintre à travers, pêle-mêle, les paysages numériques de Nicolas Olvezos, les vidéos en light painting de Konte Rast, les anamorphoses d’Arnaud Rabier Nowart ou encore les vidéos, photos et projections de King’s Queer qui transpose en son les œuvres du maître. Eric Angels, plasticien vidéaste, et Aurore Jesset, psychanalyste et écrivaine, participent à cette étonnante interprétation.

Une double interrogation s’immisce entre les lignes de ces programmations. La citation ou la ressemblance suffit-elle à établir une comparaison intelligente et cultivée  ? Ne faut-il pas dépasser cette dimension strictement visuelle de la «  copie  », «  à la manière de  », pour poser à nouveau la question du sens et permettre au regard sur la création contemporaine de se développer à l’aune d’un passé dont il est précisément question  ? A quel système de valeurs seront, par ailleurs, vouées les œuvres réalisées dans le cadre de commandes alimentant la nécessité «  spectacle  » introduite ces dernières années dans les arts visuels  ?

Jos de Gruyter et Harald Thys, courtesy galerie Micheline Szwajcer
Les Enigmes de Saarlouis@(capture d’écran vidéo), Jos de Gruyter et Harald Thys, 2012
Pas de deux au Musée Paul-Dini

Didactique et éclairante, l’exposition Doubles, proposée cet été – jusqu’au 20 septembre – par le Musée Paul-Dini de Villefranche-sur-Saône, offre une lecture inédite de l’histoire de l’art en mettant en regard des œuvres – essentiellement picturales – de différentes époques pour aborder des enjeux existentiels et des questions de représentation. «  Autoportraits  », «  Duos  », «  Gémellité  », «  Recto-verso  » et «  Diptyque  » sont les cinq thématiques autour desquelles s’organisent le parcours et qui s’articulent entre elles au gré de motifs répétés tels que l’image et son reflet, l’original et la copie, l’envers et l’endroit, le format d’une œuvre. Parmi les toiles contemporaines à découvrir ou à revoir  : Autoportrait à la pivoine d’Alain Chevrette, portrait en pied sur un fond neutre d’un artiste dont la moitié inférieure du corps semble prête à s’effacer, L’Homme coupé I de Daniel Tillier, image tronquée d’un penseur divisé, ou encore Saute moutons d’Andrée Philippot-Mathieu, montrant comment deux êtres peuvent prendre appui l’un sur l’autre pour se dépasser. Quant à l’art du revers  ? Hubert Munier s’en est fait une spécialité. A l’endroit, ses tableaux présentent des sujets peints avec beaucoup de réalisme dans une facture classique. Au dos, ils recèlent une accumulation de traces et d’écrits – chiffons usagés, étiquettes collées, etc. – dévoilant la vie secrète de l’artiste. Une exposition à voir de préférence à deux, pour se prêter aux jeux des regards et des troubles de perception, que le regard de l’autre provoque et que les artistes mettent ici en œuvre. Carine Bel

Fabien Mérelle, courtesy galerie Praz-Delavallade
Bouture, Fabien Mérelle, 2014
Une exposition ambitieuse, Alfred Jarry Archipelago, La Valse des Pantins I, se tient quant à elle jusqu’au 30 août à Quimper et pourrait initier davantage de rapprochement entre la littérature et les arts visuels. Cette manifestation collective qui réunit Pauline Curnier Jardin, Ante Timmermans, Pauline Boudry & Renate Lorenz, Goldin + Senneby, Harald Thys & Jos de Gruyter, William Kentridge, Shelly Nadashi, Dan Perjovschi, Roee Rosen, Benjamin Seror, Yoan Sorin, Emmanuel Van der Meulen, Kara Walker et Julien Bismuth se déroule selon plusieurs séquences, dont la première se tient au centre d’art contemporain Le Quartier. Elle propose de présenter les caractères singuliers de l’auteur d’Ubu roi décelés au cœur de la création contemporaine. Il serait souhaitable de voir à l’avenir une exposition basée sur le même principe explorant dans l’art européen depuis les années 1960 l’influence de Louis-Ferdinand Céline, par exemple.

Namur, l’impertinente

Jan Fabre (né en 1958) s’affiche, de son côté, comme une évidence salutaire. On se souvient d’une de ses dernières expositions parisiennes à la galerie Daniel Templon, Gisants (Hommage à E. C. Crosby et K. Z. Lorenz), en 2012. Egalement écrivain et performeur, Jan Fabre a toujours questionné ses origines et antécédents, son nom étant revendiqué comme celui de l’entomologiste Jean-Henri Fabre (1823-1915), prestigieux ancêtre légendaire – ou non – ayant influencé de son aura l’œuvre de l’artiste belge le plus controversé de sa génération, et l’un des plus provocateurs. La comparaison tombe, par conséquent, à point nommé avec Félicien Rops, l’auteur de Pornocrates – représentant une femme nue, masquée et promenant un porc en laisse –, ayant fait autant scandale en son temps que La Tentation de saint Antoine du même auteur – la même année  : 1878 –, que le théâtre, par exemple, de Jan Fabre plus d’un siècle plus tard  : L’Histoire des larmes (2005) ou encore Je suis sang (2001). Le Musée Félicien Rops de Namur est l’auteur de cette proposition intitulée Facing Time qui s’étend en ville jusqu’au 30 août, proposant un parcours urbain aux couleurs des deux créateurs belges, sauvages, impertinents et libres.

Dans la même veine, l’exposition qui propose de mettre en relation Tracey Emin et Egon Schiele clôt ce bref aperçu des manifestations construites sous forme de dialogues entre les époques. Where I Want to Go se tient au Leopold Museum de Vienne jusqu’au 14 septembre et présente quelque 80 œuvres principalement érotiques de la plasticienne anglaise, née en 1963, aux côtés des célèbres œuvres sur papier d’Egon Schiele, prématurément décédé en 1918 dans la capitale autrichienne et qui, en son temps, avait scandalisé son entourage par son traitement du corps nu, érotique et masturbatoire, inscrit dans le vide que représente un support laissé «  vierge  » en apparence. Issue du groupe dit des Young British Artists, Tracey Emin n’est pas la seule femme artiste à travailler sur le corps sexualisé  ; elle est probablement la plus célèbre. Souvent sur papier, ces saynètes ainsi traitées de manière «  classique  », rapidement dessinées, comme saisies sur le vif et d’après nature, rejoignent les expressions féministes liées à l’émancipation encore récentes des femmes dans ce domaine. Des néons et des installations complètent l’exposition autant que le sujet, abordant les thèmes de la circulation et des liens corporels, de la solitude aussi. Tracey Emin aurait tout aussi bien soutenu la comparaison avec Auguste Rodin. Mais chez elle comme chez Egon Schiele, au-delà de toute ressemblance purement visuelle, le papier et la toile brûlent du désir furieux de jeter la réalité charnelle de la figuration et de ses modèles à la vue des publics.

Andrée Philippot-Mathieu, photo Didier Michalet, courtesy Musée Paul-Dini
Saute moutons, Andrée Philippot-Mathieu, 1985

Cet article est à retrouver dans le numéro spécial Eté 2015 de l’e-magazine pour tablettes numériques ArtsHebdo|Médias. Quelque 300 événements d’art contemporain y ont été sélectionnés par notre rédaction en France et en Europe. Il suffit pour cela de télécharger gratuitement notre application sur l’Appstore ou sur Google Play.

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