Denis Pouppeville à Marseille – Le révolté docile

Denis Pouppeville, courtesy galerie Béatrice Soulié

Une œuvre crépusculaire constellée de fulgurances  ; féerique et baroque, facétieuse ou sarcastique, magique toujours. Une peinture venue d’un temps où la vie pouvait ressembler à un théâtre d’ombres, somptueuse et crapuleuse. Et lorsque la nuit enfante songes et mensonges, parfois les princes comme les peintres qui s’y aventurent, revêtent des hardes comme pour mieux s’envelopper de ses mystères. Les toiles récentes de Denis Pouppeville sont à découvrir à la galerie Béatrice Soulié, à Marseille, à compter de ce samedi 6 juillet et jusqu’au 3 août. A l’occasion de cette exposition intitulée Le cabaret de la sardine, nous mettons en ligne un entretien réalisé en 2010 par l’historienne de l’art Charlotte Waligora.

Charlotte Waligora. – Le petit peuple que vous présentez a considérablement évolué. A la fin des années 1970, il n’était pas rare de voir dans votre peinture un seul personnage sur fond noir, bonhomme fantomatique aux yeux ronds et lumineux qui nous regarde parfois interloqué. Petit à petit tout a changé. Vous êtes passé de la toile au papier, de la peinture à une mixité technique délirante où tout est permis, à de plus petits formats et à toute une histoire…

Denis Pouppeville. – Je crois, qu’autrefois, mes peintures étaient des présences… Des êtres qui sortaient de la nuit et se situaient entre abstraction et figuration. Finalement peut-être n’étaient-ils pas complètement finis, pas complètement nés. Je crois n’avoir pas trop mal réussi ces tableaux-là, mais à un moment ce type de peinture m’entraînait de plus en plus vers de l’abstraction et en réalité, l’abstraction – que j’aimais beaucoup – finissait par m’ennuyer. J’avais la prétention de vouloir être assez unique et tous les copains faisaient de la peinture abstraite très belle, très élégante, superbe. Au fond, abstrait ou figuratif n’a pas un sens énorme car l’important, au bout du compte, c’est la peinture. Pour revenir à cette époque, j’ai beaucoup dessiné dans les journaux pour gagner ma vie et je me suis trouvé avoir un goût assez forcené pour la caricature, le dessin de presse et même l’illustration, notamment celle du xixe siècle. Là, il y a des sujets, des anecdotes, de la figuration qui comptent presque plus que la plastique. Quoique… Les dessins de Chaval, par exemple, sont plastiquement parfaits. Réintroduire de la figuration et des histoires, montrer ces êtres humains qui font à peu près n’importe quoi, qui sont mes contemporains, qui sont moi-même, aussi. Tout cela me permettait de relier ma peinture à quelque chose de plus vivant, d’à la fois fantasmé, mais aussi que je pouvais observer. Je me suis mis à dessiner comme un dingue. Je produisais pour la presse où l’on me donnait des sujets avec lesquels il n’était pas facile de faire rire ; en même temps, ça me permettait souvent de développer un monde plus personnel de dessins de tout petit format, d’exalter une espèce de fantaisie qui naissait, malgré moi. Au fil du temps, c’est ce qui s’est imposé parce que j’étais bien là-dedans. Je ne pouvais pas retourner aux peintures abstraites. Tout cela était complètement sorti de ma tête.

Naissance d’une histoire qui se met en place. Il se passe beaucoup de choses dans vos œuvres. J’avais déjà parlé de «  chroniques imaginaires de gens ordinaires  ».

Oui, c’est ça, exactement ça. D’ailleurs, j’aimais bien dire à l’époque  : «  Je suis un peintre anecdotique  ». D’abord parce que je savais que ça ferait chier tous les peintres, que c’est ma sauvagerie, et que je n’ai jamais vu la vie autrement qu’une succession d’anecdotes. J’aime beaucoup la peinture classique, ancienne. Prenons l’exemple de Nicolas Poussin. Il y a une construction plastique fabuleuse. Picturalement, c’est absolument parfait, mais il nous raconte aussi des anecdotes. C’est un tissu d’histoires. J’aime bien quand Paul Klee dit qu’il fait de l’abstraction avec de la mémoire. C’est un petit serpent qui passe par le jardin que Klee traverse tous les matins pour aller à son atelier. Après on le voit dans les tableaux… Ça, c’est la mémoire.

Denis Pouppeville, courtesy galerie Béatrice Soulié
A Dunkerque, encre de Chine, aquarelle et huile sur papier@(96 x 147 cm), Denis Pouppeville, 2009
Jubilation est un terme que vous employez souvent. Il y a, chez vous, la jubilation de la peinture.

Voilà  ! Ma prétention serait d’aboutir à ça… En réalité, modestement, j’essaye d’aller dans ce sens. La peinture me fait jubiler, la couleur me fait jubiler, le dessin me fait jubiler, le rythme me fait jubiler. J’aime me distraire comme ça. Alors raconter des histoires c’est très bien, être un peu littéraire ça ne me pose aucun problème mais en réalité ce que j’aime c’est qu’au bout du compte il y a un rapport à la couleur, au dessin, à la composition qui doit être… J’adore Chaïm Soutine, par exemple, et ce qui me fascine chez lui, c’est cette jubilation permanente qui lui permet d’ailleurs d’éviter le tragique.

Vos personnages ont vraiment des gueules, ces «  gueules de tarés, de pauvres  », parfois d’idiots mais surtout d’inconscients, à vrai dire d’«  innocents  »…

Ils sont inventés de toutes pièces, mais finalement pas tant que ça. Quand je prends le métro par exemple, je les vois mes personnages  ! Comme eux, j’ai mes petitesses, mes petits soucis  : il faut payer ses impôts, ma femme me trompe, la machine à café ne marche plus, il faut que j’aille chercher une baguette de pain… Finalement, l’animation de la vie, c’est beaucoup de petites choses. Ça m’étonnerait quand même qu’un jour on m’enterre sous l’arc de Triomphe comme un héros… Parfois, je passe par des crises de misanthropie parce que je suis facilement révolté… Mon vieux copain Jacques Menier me disait toujours, toi tu es un «  révolté docile  ». Ça me convient bien.

Romain Gary qui dans La nuit sera calme évoque d’une certaine manière le petit jeu du «  moi je  » et la relation avec toute une série de «  je  » dit  : «   Si tu veux comprendre la part que joue le sourire dans mon œuvre – et dans ma vie – tu dois te dire que c’est un règlement de comptes avec notre «  je  » à tous, avec ses prétentions inouïes et ses amours élégiaques avec lui-même. Le rire, la moquerie, la dérision sont des entreprises de purifications (…) la source même du rire populaire et de tout comique est cette pointe d’épingle qui crève le ballon du «  je  », gonflé d’importance (…) le comique est un rappel à l’humilité.  » Il dit un peu plus loin qu’il est allé au-delà de la haine, là où se situent les éclats de rire…

Le rire satanique  ! Un rire plus satanique que divin. Quoique… Dans le rire, il y a peut-être quelque chose de divin. Là, ce n’est pas le rire du Grand Sérieux. C’est le pied de nez au jeu de billes dans la cour de récréation, aux premières amertumes que l’on éprouve quand on est gamin et quand on joue aux billes, parce qu’il y a toujours un type plus fort que vous. Le pied de nez aux premières amertumes et à celles qui vont suivre. C’est aussi le rire de la conscience de notre propre condition.

Denis Pouppeville, courtesy galerie Béatrice Soulié
Le pas fini, huile sur toile (130 x 97 cm), Denis Pouppeville, 2011

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