Ivan Messac à Aix-en-Provence – La liberté de changer

Ivan Messac

Associé dès ses débuts à la Figuration narrative, Ivan Messac n’aime rien tant que de prendre des chemins de traverse. Sa quête le mène tour à tour de la peinture à la sculpture, en passant par la vidéo et, parfois aussi, l’écriture. Alors que la Villa Tamaris lui consacrera une vaste rétrospective à l’automne prochain, il est actuellement, avec Hervé Di Rosa, invité d’honneur de la 8e édition de Sm’Art, Salon méditerranéen d’art contemporain, qui se tient à Aix-en-Provence jusqu’au lundi 6 mai. Retour sur un parcours à la diversité revendiquée.

«  Mon père était ingénieur à la SNCF et ma mère, institutrice. Mais en fait, c’est un faux portrait de ma famille  !  », annonce malicieusement Ivan Messac lorsqu’on l’interroge sur ses origines. Un portrait réducteur tout du moins, tant l’influence de ses autres proches – parmi lesquels un photographe, un sculpteur et une violoniste – fut déterminante sur le cours de sa vie. «  Excepté sans doute mon grand-père paternel, Régis Messac* – dont le nom figure sur la liste des écrivains morts pour la France inscrite au Panthéon –, ils étaient de modestes artistes, dont personne ne retiendra le nom aujourd’hui, mais ils m’ont donné beaucoup  : l’envie, le goût, la conviction, aussi, qu’il était possible de devenir artiste.  »

Né en mars 1948 à Caen, Ivan Messac est le deuxième d’une fratrie de trois – il a une sœur aînée et un frère cadet. De son enfance, il se rappelle l’insouciance  : «  La ville était alors en pleine reconstruction. Comme tous les enfants de cette époque-là, j’étais heureux de me balader dans les trous creusés par les bombes et de ne pas savoir ce qu’avait été la guerre.  » A l’âge de douze ans, il part avec sa famille s’installer à Nanterre, où il fera toutes ses études secondaires. Son lycée est voisin du tout jeune théâtre des Amandiers. Curieux, il y «  traîne en permanence  ». Le fondateur et directeur des lieux, Pierre Debauche, lui fait jouer quelques petits rôles. «  Ma mère m’imaginait déjà suivre les traces de Jean-Paul Belmondo  !  » Et quand, à 17 ans, il lui confie son désir de s’orienter plutôt vers la peinture, elle a cette «  belle phrase  » à jamais gravée, avec tendresse, dans sa mémoire  : «  Mais alors, quand seras-tu célèbre  ?  » Son père, lui, l’autorise par principe à faire ce dont il a envie, mais sans pour autant l’encourager  : «  Il désapprouvait, d’une certaine façon, mais si on en prenait le risque, il ne s’y opposait pas.  »* Arrêté à Coutances en 1943 pour ses activités politiques, Régis Messac est déporté en Allemagne. Il disparaît en 1945.

Ivan Messac
T’as d’beaux bleus tu sais !, acrylique sur toile (100 x 100 cm), Ivan Messac, 2010
Fort d’une certitude enfouie et plein d’audace – «  Je crois que quand on a le sentiment d’avoir quelque chose à exprimer, on y va sans trop se poser de questions  » –, le jeune homme s’engage dans la voie picturale. A 19 ans, il participe à ses premières expositions et multiplie les rencontres – parmi elles, Bernard Rancillac, Jacques Monory ou encore Peter Klasen. «  Je dois beaucoup plus aux rencontres et aux gens de ma famille qu’aux écoles  », estime-t-il. D’ailleurs, il évitera soigneusement de passer par la «  case  » Beaux-Arts, préférant s’inscrire en philosophie. «  Je pensais sincèrement n’avoir rien à apprendre en allant aux Beaux-Arts. Néanmoins, je n’avais pas la présomption d’estimer tout savoir et pouvoir tout faire moi-même. A mes yeux, la philo constituait une formation intellectuelle souhaitable pour un artiste.  » S’il est à l’époque très heureux de son choix, il avoue qu’il ne conseillerait pas cette voie aux jeunes d’aujourd’hui. «  Il est difficile, ensuite, de se défaire du poids de l’université, qui vous forme mentalement. Pour moi, ça a été une vraie lutte, surtout face à la toile  : ça peut être encombrant.  »

En 1971, Ivan Messac quitte Nanterre pour rejoindre un atelier qui lui a été attribué à la Cité des Arts, près de l’Hôtel de Ville de Paris – aujourd’hui, il est installé rue de Charonne, dans le XIe arrondissement. A 23 ans, il est associé, depuis quelque temps déjà, aux acteurs – tous ses aînés – de la Figuration narrative. Une étiquette qui fut, tout au long de l’évolution de sa démarche, tour à tour bénéfique et parasite, salutaire et restrictive. Pour l’heure, il n’y accorde pas vraiment d’importance et poursuit sans entraves sa réflexion picturale… qui peu à peu l’amène à appréhender la sculpture, en introduisant des volumes dans ses toiles, d’abord, avant de réaliser ses premières pièces en carton. Nous sommes au début des années 1980. «  J’étais devenu sculpteur sans bien m’en rendre compte, alors que je ne voulais pas l’être quand j’étais môme. Car, j’avais vu des sculpteurs autour de moi et m’étais dit  : ces gens-là ont un vrai boulet au pied, car il faut de la matière, des engins, des locaux adéquats.  » Mais «  l’envie d’y aller  » s’était faite irrépressible. La commande publique, en l’invitant à expérimenter d’autres matériaux, lui offre la possibilité de développer ses recherches. Le marbre devient bientôt sa matière de prédilection. «  Résultat des courses, il y a 23 ans, j’ai été obligé d’acheter un atelier de la taille d’une usine – à Sens, en Bourgogne –, un chariot élévateur, un pont roulant, etc. Et je me suis rendu compte que c’était, en effet, un vrai boulet  !  », relève-t-il avec humour. Une vingtaine d’années s’écoulent pendant lesquelles l’artiste a déposé les pinceaux. Non par dégoût, ni rejet  ; le besoin, simplement ne se fait plus sentir. «  Mentalement, c’est peu compatible avec la peinture. Pour moi, on peut être peintre et faire quelques sculptures, mais l’inverse est rarement constaté.  » Le dessin, par contre, devient un fidèle compagnon. «  Je n’ai jamais autant dessiné que quand j’étais sculpteur. »

Ivan Messac
Un tambourin mais pas une pipe, acrylique sur aluminium@(260 x 158 x 70 cm), Ivan Messac, 2012
Ivan Messac
Mini-maxi, polystyrène, papier et acrylique (20 x 23 x 10 cm), Ivan Messac, 2004
Mais à l’aube des années 2000, son corps rappelle cruellement à Ivan Messac ses limites. L’épaule droite est abîmée  ; il doit revenir à des pratiques légères et, peu à peu, retrouve le chemin de la peinture, agrémenté de détours par la vidéo et l’écriture. En 2003, il publie une fiction intitulée Fédor Klepsévitch, artiste fanioniste – édité par la Villa Tamaris. Quelque vingt ans plus tôt, il s’était fait l’auteur – sous le pseudonyme de Xavier Mariani – d’un roman policier, Les enfants de la mort, publié aux éditions Sanguine. «  Je suis un artiste qui écrit de temps en temps, comme il y en a beaucoup, dit-il modestement. Je ne me suis jamais pris pour un écrivain. Peut-être que dans l’enfance, voire l’adolescence, cette option m’a attiré. Par l’intermédiaire de mon oncle Ralph, qui était journaliste, j’eus l’occasion de croiser beaucoup de gens – dont Léo Mallet et Jean Yann, qui comptaient parmi ses amis –  ; j’aurais pu être tenté. Mais pour cet oncle, qui était le dépositaire de l’œuvre de son père, Régis, nul membre de son entourage ne pouvait être autorisé à s’engager sur cette voie. L’écrivain de la famille, c’était le grand-père  !  »Un inlassable questionnement

L’histoire des siens est évoquée de manière récurrente dans son œuvre. Son père, indépendamment d’avoir été employé à la SNCF, était traducteur pour l’armée américaine. Après la guerre, il partira un temps aux Etats-Unis, mettre son savoir-faire au service des chemins de fer du réseau Amtrak. «  C’est une chose qui compte pas mal pour moi, parce qu’on a failli être Américains.  » Auparavant, Régis Messac était allé enseigner à l’université McGill de Montréal entre 1924 et 1929 – «  mon père a été élevé au Canada  ». En ce moment, Ivan Messac développe un projet lié aux images des trains américains, qui le «  fascinent  ».  » Dans les années 1970, il s’était appuyé sur celles d’Indiens d’Amérique (Minorité absolue, 1971-1973) pour mener sur la toile un travail réflexif sur la question des minorités et du génocide. Son inspiration, l’artiste la puise également dans un questionnement permanent de la peinture comme de la sculpture. «  C’est une façon que j’ai d’avancer.  » Depuis 2012, par exemple, il réalise des pièces découpées en aluminium (En 2 D). «  Je tente par là de résoudre un problème inhérent à la sculpture, qui est celui, notamment, de l’encombrement et du poids. (…) J’essaie de trouver une solution qui permettrait de faire des sculptures tellement plates qu’elles seraient comme des tableaux. »

Dans son cheminement, le plasticien s’accorde une liberté la plus grande possible. D’ailleurs, c’est ainsi qu’il conçoit, plus largement, la fonction de tout artiste, qui se doit «  d’incarner une certaine forme de liberté. Non pas de faire n’importe quoi, mais d’être libre avec lui-même, de ne pas devenir esclave de sa propre œuvre. D’autant que l’on change au cours d’une vie – et heureusement  ! –  ; je me dis que je peux encore changer, moi aussi, même si le marché ne le souhaite pas vraiment. Je me l’autorise.  »

Ivan Messac
Texaco (série Minorité absolue), acrylique sur toile (92 x 73 cm), Ivan Messac

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