Jean-Marc Brunet à Trizay – Dans l’instant

L’abbaye de Trizay, en Charente-Maritime, accueille actuellement peintures et gravures de Jean-Marc Brunet. Pour l’occasion, ce «  magicien de la couleur qui explose et jaillit, rampe et coule, éclate, ruisselle, chante et hurle quelquefois  », comme le présente son ami et poète Jean Orizet, a accepté de se livrer au jeu des mots.

Histoire de l’art

«  Je me suis installé à Paris à l’âge de 20 ans, avec comme bagages mes paysages à l’aquarelle, persuadé qu’on “m’attendait”  ! Très vite, je me suis aperçu de mon ignorance, tant en pratique qu’en histoire de l’art. Visites des musées, études des grands maîtres, livres et belles rencontres ont peu à peu réduit ces lacunes. A force de peinture, j’ai quitté la figuration pour une abstraction géométrique. La découverte de la seconde école de Paris, les moments passés dans les ateliers de mes aînés, un apprentissage acharné ont conforté ce chemin qui m’engageait progressivement dans une abstraction plus lyrique. Un peintre au XXIe siècle ne peut ignorer, et doit prendre en compte, l’histoire de l’art. La grande difficulté est d’oublier face à sa propre toile cette charge historique. Privilégier l’instant et, seulement ensuite, donner sens à son travail.  »

Peinture

«  Il y a la pratique de la peinture et le regard sur la peinture. Pour la première, depuis 1999, je travaille uniquement à l’huile sur toile, papier ou carton. Il est difficile de mettre des mots sur des sensations. La peinture, c’est le plaisir intense des sens, le rapport intime qui se crée dans le quotidien de l’atelier. Pour le second, regarder la peinture n’est pas une question de bagage, mais une question d’éveil. Malheureusement, il y a un nombre impressionnant de peintures décoratives, de faiseurs et de surenchères violentes dans l’art contemporain.  »

Sénégal

«  C’est une destination privilégiée. En particulier le village de Dielmo (situé près de la frontière avec la Gambie). Les paysages sont magiques, la brousse où les mangroves rythment le regard. J’y trouve d’autres lumières. La vibration des terres rouges, des sables blancs enchantent l’œil en permanence. Les hommes, les femmes et les enfants sont beaux. Bien entendu, le Sénégal, c’est aussi l’ami et regretté Ousseynou Sarr avec qui j’ai partagé plusieurs années de compagnonnage. Il m’a ouvert les portes de son atelier, livré ses secrets et a enchanté mes soirées. Il est regrettable que les instances sénégalaises ne rendent pas hommage à l’un de leur premier artiste peintre.  »

Ecole

«  Même si j’ai dessiné très tôt, je suis totalement autodidacte. Quand je m’installe à Paris, je découvre rapidement, donc, mes innombrables lacunes techniques comme ma méconnaissance de la peinture. L’étude des grands maîtres et le travail dans les ateliers d’artistes étaient nécessaires. Il me fallait agir, faire, produire, soumis à l’autorité de la peinture. J’avais cette impression que les écoles ne me le permettraient jamais, ou certainement pas à la hauteur de mes rêves.  »

Atelier

«  J’ai deux ateliers qui se jouxtent, l’un consacré à la peinture, l’autre à la gravure. La journée s’organise dans un va-et-vient permanent. Passant de la verticalité à l’horizontalité, de la plaque à la toile, de la presse au pinceau… Deux ateliers aux atmosphères différentes, deux lumières, deux laboratoires, deux chapelles. Passer de l’un à l’autre permet d’entretenir un rythme de la création, d’alimenter la réflexion, d’oublier l’échec et d’essayer “de rester vierge même dans un acte répété”. L’atelier est mien, seul quelques proches et amis fidèles passent le seuil de la porte, où boire un verre devient alors indispensable  !  »

Jean-Marc Brunet
Eloge de l’envol, Jean-Marc Brunet, 2011
Poésie

«  J’ai réalisé de nombreux hommagesà la poésie à travers des gravures, monotypes, livres-objets et dessins. Protégé par le regard des poètes, l’édition de livres, pages de couverture, enluminures sont une source d’inspiration. J’accompagne régulièrement les amis et poètes, Jean-Marc Natel, Jean Orizet, Michel Butor, Bernard Noël, Jean-Yves Clément et beaucoup d’autres, qui mettent en lumière ma peinture. D’ailleurs, vont paraître prochainement, aux éditions Æncrages & Co et chez Le Passeur Editeur, deux nouveaux recueils peinture et poésie.  »

Couleurs

«  Une notion complexe dans l’apprentissage de la peinture. La couleur peut tronquer le regard et exclure le geste, la forme et la matière. Je préfère penser ombre et lumière, chaud et froid, d’autant que j’attache de l’importance à la pratique du dessin. En général, je le réalise à la pierre noire, c’est-à-dire en noir et blanc. Néanmoins, la résonance de la couleur m’intéresse dans les dessous, les premiers passages sur la toile, au même titre que les premières traces. Donner de la mémoire au jus de térébenthine, comme au geste. De plus, le point rouge de Corot ou les toiles de Monet peuvent vite frustrer un peintre.  »

Inspiration

«  L’inspiration est multiple  ; il y a déjà quelques réponses avec le Sénégal et la poésie. Peindre est tout d’abord une nécessité. Je n’ai pas besoin de prétexte, c’est pour cela que je ne suis pas figuratif, peut-être. Cependant, je me réfère à la nature, quand je voyage ou que je me promène dans ma région, je m’attache aux lumières changeantes, aux couleurs des terres, des arbres, aux vents, aux sons… Laborieux dans mon travail, je peins, dans la même journée, plusieurs toiles de différents formats, dessins et gravures, que j’abandonne et reprends à de nombreuses reprises au cours d’une année ou plus. Certaines peintures me posent plus de soucis que d’autres, bien entendu, mais cette manière s’est imposée. Le temps donne sens à l’acte de peindre et apporte des moments heureux.  »

Gravure

«  C’est l’atelier gravure avec ses odeurs d’encres, la presse taille douce, la sensualité du papier et les plaques récalcitrantes. Je me répète, une autre atmosphère, un autre rythme. Je ne suis pas graveur, je suis un peintre qui grave. Je ne maîtrise pas les techniques nobles et ancestrales des grands graveurs de notre temps. Le regard et l’intervention sur les plaques sont liés intimement à ma peinture. Les préoccupations sont les mêmes et changer d’outils, tourner la presse sont des instants essentiels.  »

Liberté

«  Seuls certains philosophes sont autorisés à répondre à cette question. Un peintre est-il libre  ? Il a, comme tout individu, à rendre des comptes aux institutions, supporter les lourdeurs administratives, la bêtise humaine, la violence d’un monde dit moderne. Seul l’antre de l’atelier est un espace de liberté  : se tromper, recommencer, abandonner, jouir, pester… En dehors de la peinture décorative ou “bling bling”, peindre est une liberté où toutes les aventures sont possibles et où tout devient un formidable recommencement.  »

Jean-Marc Brunet
Murmure, Jean-Marc Brunet, 2011

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