Haude Bernabé et Arnaud Franc à Paris – Effusion d’énergie

Haude Bernabé a fait du fer et de l’acier les matières premières d’un univers à la fois puissant et poétique, généreux et intime ; Arnaud Franc articule sa quête picturale autour de la trace, du geste, nés d’une inlassable complicité nouée avec le modèle. Présentée jusqu’au 19 mars à la galerie Claire Corcia, dans le IIIe arrondissement parisien, l’exposition Inside out propose une mise en résonance inédite de leurs travaux respectifs. Une découverte mutuelle source d’un dialogue riche et intense.

De profil, comme perdus dans leurs pensées, ou accrochant de leurs grands yeux le regard du visiteur, les personnages d’Haude Bernabé investissent la galerie, perchés à différentes hauteurs sur des piédestaux blancs. Aux murs, le trait d’Arnaud Franc virevolte du papier à la toile, mettant en exergue avec force couleurs la vitalité du mouvement qui lui est cher. « Chez Haude, l’énergie est contenue, elle n’est pas dans l’effusion ; c’est très pensé. Alors que chez Arnaud, cette énergie explose ; mais il tente de la “contrôler” avec le trait. J’aime chez les deux artistes cette effusion qu’ils tentent chacun, tant bien que mal, de contenir », explique la galeriste Claire Corcia, initiatrice de la rencontre entre deux démarches à la fois singulières et naturellement respectueuses l’une de l’autre.

Haude Bernabé, photo S. Deman courtesy galerie Claire Corcia
J’ai perdu le fil, Haude Bernabé.

Les personnages d’Haude Bernabé prennent source dans l’enfance ; toute petite, souvent livrée à elle-même – « Mes parents étaient fort occupés : ils tenaient un café-restaurant à la périphérie de Brest, installé juste en face d’une petite grève » –, elle passe de longues heures à ramasser « tout ce que la mer apporte au fil des marées et à fabriquer des bonhommes ». Adolescente, elle espère faire les Beaux-Arts, mais sera orientée vers une voie plus « raisonnable » par un père et une mère inquiets. S’ensuivent des études d’ingénieur agronome à Rennes. « J’avais choisi physiologie. Quelque part, le moteur était le même : je voulais comprendre la vie, son fonctionnement. » Sa passion première la rattrape à la naissance de son second fils, à l’aube des années 1990. « J’ai compris qu’on n’était pas immortel, que je ne pouvais tout simplement pas continuer d’exercer une activité, tout en rêvant de faire autre chose… » Tout comme Haude Bernabé, Arnaud Franc prend ses premiers cours de dessin à l’adolescence, avant de s’engager dans des études d’art – suivies à l’Ecole d’arts appliqués de Lyon, puis à l’Ecole supérieure des arts graphiques de Paris –, soutenu dans son choix par ses parents, tous deux artistes. Il s’essaye à la gravure, à la photographie également. Le trait, qu’il a toujours affectionné, prend finalement le dessus et, à partir de 1994, occupe une place centrale dans sa démarche recentrée sur le dessin.

« Nous allumons dans un ciel ivre les soleils que nous voulons. » Albert Camus, L’été, Haude Bernabé.

La sculptrice choisit pour sa part très vite de s’exprimer à travers le métal, qu’elle va chercher chez un ferrailleur brestois. Elle en ramène des pièces provenant de l’arsenal, d’autres venant de bateaux, qu’elle découpe au chalumeau ; un travail exigeant, qui laisse cependant une large place au hasard : « La maîtrise n’est évidemment pas totale. Souvent, des choses inattendues apparaissent et c’est ce que j’aime dans la manipulation de ces matériaux. » Si la littérature a toujours constitué l’un des fils conducteurs de son travail, une source d’inspiration – « Souvent, au détour d’une lecture, un mot, une phrase me retenait et m’entraînait, de par une construction mentale, vers une sculpture. » –, ce n’est que depuis quelques mois qu’elle a commencé d’intégrer l’écriture à ses réalisations, donnant forme à des mots empruntés à Albert Camus, Jean Genet, Bernard-Marie Koltès ou encore Jacques Prévert, pour ne citer qu’eux. Autre nouveauté : l’utilisation du tissu. « Il y a une sensualité dans cette matière », qui, associée aux notions de « patience », de « féminité », tranche avec la « violence » induite par le fer et l’acier. « Il me permet par ailleurs de jouer davantage avec les couleurs », jusqu’ici explorées à l’aide de patines appliquées sur le métal.

Depuis quelque temps, Arnaud Franc applique des enduits au Gesso sur ses fonds papiers. « Ça apporte un côté crayeux à la matière, au toucher, au contact, et ça retient l’outil, explique-t-il. Je peux aussi jouer sur la couleur d’accueil, celle du fond. » Si la technique varie, elle participe d’une même progression, toujours articulée autour de la trace, du travail du geste, et de cette relation singulière établie entre l’artiste et ses modèles depuis vingt ans. « Le sujet est là, sa présence est physique ; il est magnétique, rayonnant. En même temps, moi, je suis dans ma bulle, dans ma tête, dans mes mains… Je pars d’une émotion qu’il me renvoie, puis il y a une traduction. Ce qui en sort émane de nous deux ; c’est le fruit d’une rencontre. » Chez l’artiste, le corps, essentiel, « n’est pas simplement présent pour ses chairs, mais pour son occupation de l’espace. Il est habité. J’aime à penser que ce que j’offre à voir est finalement incarné. »

Du fond des rêves, Arnaud Franc.
Le bas écarlate, Arnaud Franc.

L’essentiel rapport à l’autre

Le soir est le moment, Terrain vague ou encore Mémoire vive sont quelques-uns des intitulés des pièces d’Haude Bernabé ; A l’écoute d’un courant profond, Du fond des rêves, Corps céleste désignent des œuvres d’Arnaud Franc. L’un comme l’autre jugent le titre nécessaire. « C’est une petite clé que l’on donne pour entrer dans la sculpture, estime la première. Ensuite, chacun se débrouille ; le but n’étant pas de savoir ce que j’ai pu mettre dedans, mais de permettre au regardeur de s’y projeter, de s’en servir comme d’un miroir, qu’il y ait une forme de déclic, un échange… » Pour le second, les titres sont comme autant de « petites fenêtres » sur son regard. « C’est mon privilège, presque, de pouvoir nommer une œuvre. Après, évidemment, elle appartient à celui qui se l’approprie. »

Qu’il s’agisse de la matière, du modèle ou du regardeur, les deux artistes partagent un rapport vital et fondamental à l’autre. « Le plus important, confirme Haude Bernabé, c’est la rencontre. » A travers elle, et l’« univers global » qui en découle, Arnaud Franc entend « renvoyer quelque chose qui témoigne de la vie, du sensible, de l’instant, peut-être aussi, et puis de nous, de nous tous ». « La ligne directrice de la galerie, c’est la condition humaine, son passage au crible ; c’est très important, rappelle Claire Corcia. Ici, nous sommes dans l’émotion ou dans la poésie, les choses sont très fortes, mais entretiennent un dialogue, toujours autour de l’humain et du rapport entre les êtres. » CQFD.

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