Annette Messager à Calais – Les convulsions du monde

En 1982, le Musée des beaux-arts et de la dentelle de Calais consacrait à Annette Messager l’une de ses premières grandes expositions personnelles. La seule jamais présentée dans sa région natale, jusqu’à l’invitation faite à l’artiste par Barbara Forest – conservatrice du MBA de Calais pendant dix ans, elle a rejoint le Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg fin 2015 – de réinvestir le musée, mais aussi la Cité internationale de la dentelle et de la mode, entité née en 2009, dans le cadre d’une proposition alliant des œuvres très récentes à d’autres repensées spécifiquement pour l’occasion. « Les conservateurs qui se sont succédés ont souvent voulu rendre compte des liens importants entre l’univers de la mode, de la dentelle et celui de la création, rappelait Barbara Forest en octobre dernier. Or, Annette Messager me semble être une artiste assez emblématique de ces liens. Il s’agit aussi de montrer comment, au fil des trente années écoulées depuis son exposition de 1982, son travail a continué de se nourrir de l’œuvre de Rodin* – déjà présente à l’époque – et s’est ancré dans une filiation avec le tissu. » Il en résulte Dessus Dessous, une double exposition, véritable plongée dans un univers protéiforme qui, tour à tour, fait sourire et inquiète, attire et effraie, offrant un regard sans concession sur notre humanité.

Annette Messager, photo Marc Domage
Annette Messager.

« C’est compliqué d’exposer à Calais aujourd’hui, notamment dans un musée sur la frivolité et la mode, quand on sait ce qui se passe à quelques mètres dehors… Je me suis posée beaucoup de questions : si l’on ne peut pas ne pas tenir compte de la situation tragique des migrants, les Calaisiens, eux, ont aussi besoin d’art, de spiritualité, plus que partout ailleurs. » Avec la simplicité et la franchise qui la caractérisent, Annette Messager tient à rappeler le contexte, « qui n’est pas anodin », de son exposition calaisienne, auquel plusieurs pièces présentées au Musée des beaux-arts font d’ailleurs écho : parmi elles, la très graphique 3 Pantins PQ, qui met en regard avec force humour noir les conditions d’hygiène déplorables des camps de réfugiés avec la futilité de certains de nos questionnements de consommateurs occidentaux. « Il y a ici une sorte de rigueur formelle, avec trois couleurs primaires, et très minimaliste – pour moi, la forme est aussi importante que le fond –, qui part de personnages moches, recroquevillés, plissés ; tout se joue dans cette opposition entre ces trois bandes très simples et ces trois bonshommes. »

Cette exposition d’Annette Messager à Calais – l’artiste vit aujourd’hui à Malakoff, au sud de Paris – est la deuxième, seulement, à lui être consacrée dans une région qui l’a vue grandir et a indéniablement façonné son approche de l’art. Née en 1943 à Berck-sur-Mer, station balnéaire et thermale située sur la Côte d’Opale où son père, architecte formé à Paris, s’est installé pour des raisons de santé, elle est en contact toute son enfance avec autant de malades que de peintres dits du dimanche ! Durant cette période, elle découvre également l’art brut – auquel nombre de créateurs travaillant dans les mines seront rattachés – en arpentant la région au côté de son père, fervent lecteur des écrits de Jean Dubuffet. C’est à cette même période que remonte par ailleurs la rencontre avec le travail de Rodin : « Quand j’étais petite, on m’amenait souvent voir les Bourgeois de Calais. L’expression des visages, des corps, des mains – disproportionnées – m’impressionnait beaucoup, et m’impressionne toujours. C’est l’une des œuvres les plus fortes de Rodin. » Le corps, ses fragments et la notion de disproportion, deviendront des éléments récurrents de son exploration artistique ; les matériaux empruntés au quotidien, « dévalués » au même titre que la pratique de l’artiste amateur – voire, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, de l’artiste femme –, constituent le socle de son répertoire pluridisciplinaire : brins de laine, peluches, tulle, filets et autres badges en plastique sont autant d’éléments avec lesquels Annette Messager, depuis plus de 40 ans, dessine, écrit, coud, brode, photographie et bâtit des installations où s’entremêlent la fiction et l’actualité, le ludique et le tragique, l’humour et l’étrange, l’intime et le collectif. Une multiplicité dont témoigne la vingtaine d’œuvres réunies pour Dessus Dessous au fil d’un parcours pensé et construit par l’artiste elle-même.* Une salle entière du Musée des beaux-arts de Calais est consacrée à l’œuvre du sculpteur.

Annette Messager, photo S. Deman
Les spectres des couturières (détail), Annette Messager.

A la Cité de la dentelle et de la mode, il prend la forme, à travers cinq pièces, d’un hommage aux couturières – l’œuvre éponyme voit sept mètres rubans jaunes s’assembler en un savant tissage mural – : « Qu’il s’agisse de celles travaillant à la maison ou de celles œuvrant pour la haute couture, ce sont des personnes porteuses d’un très grand savoir et qu’on ne met jamais en avant, rappelle la plasticienne. D’ailleurs, on les appelle malheureusement souvent les petites mains, une expression absolument horrible ! » Dans la salle voisine, aux murs et plafond tendus de noir, d’énormes ciseaux, aiguilles, perroquets, pistolets et épingles à nourrice en skaï, noir également, pendent ici et là tels des ombres évoquant à la fois Les spectres des couturières, nom même de l’installation, et l’affection portée par Annette Messager aux outils, « pour leurs formes comme pour leur utilité ». Les soutiens-gorge dessinent quant à eux la silhouette colorée d’un crabe, animal symbolisant par ailleurs le cancer : « Le cancer du sein évidemment… Mais je n’y ai pensé qu’après », glisse-t-elle.

Annette Messager, photo S. Deman
Histoires des traversins (détail), Annette Messager, 1996-2015.

Dans le vaste hall du Musée des beaux-arts, quelque 400 traversins s’entassent et grimpent – à moins qu’ils ne glissent ! – le long d’une des parois (Histoires des traversins, 1996-2015). Parmi eux, une multitude de petits objets, personnages et fragments de corps sont disséminés : là une main démesurée, ici une jambe, recouvertes de feuilles d’aluminium noir ; plus loin un chapeau, de minuscules poupées en pâte à modeler, ou encore une grenouillère transpercée de crayons de couleur, comme le serait une sorte d’objet vaudou, dont l’ombre projetée sur le mur rappelle les traits d’une embarcation. Comme souvent chez Annette Messager, attraction et répulsion se disputent le terrain. S’ils peuvent être considérés comme emblématiques du lien entre le corps, l’intime et la question du tissu, les traversins sont par ailleurs propices à diverses interprétations : depuis leurs rayures qui renvoient aux batailles de polochons de notre enfance comme à l’évocation moins légère, voire douloureuse, d’un uniforme de prisonnier, jusqu’à leur forme très organique, viscérale, sexuelle ou encore animale. Et puis, bien sûr, comment ne pas penser au rêve de « traversée » des milliers de réfugiés à quelques kilomètres du musée…

Annette Messager, photo S. Deman
Les Chimères (détail), Annette Messager.

Œuvre centrale dans l’exposition, dans son propos comme dans sa géographie, Les Chimères sont une passerelle concrète entre l’intervention actuelle de l’artiste à Calais et sa venue il y a plus de trente ans. « Une première version avait été présentée en 1982, explique Barbara Forest. Elle avait la forme d’une grande fresque composée de photographies en noir et blanc de fragments du corps humain – reproduits à une échelle beaucoup plus grande –, découpées puis fixées sur de la tarlatane avant d’être peintes. » On distingue un nez, des yeux, une bouche… plusieurs clés, également, qui sont autant d’avatars de l’énorme clé tenue par Jean d’Aire, l’un des bourgeois de Calais immortalisé par Rodin. Par endroits, le papier semble avoir gondolé et la peinture coulé. C’est que ces Chimères ont vécu un accident domestique ! Un dégât des eaux intervenu en 2013 chez Annette Messager : « J’ai dû les déplacer rapidement sur un autre mur, se souvient-elle, en les superposant les unes aux autres. J’ai trouvé cette accumulation assez juste et j’ai donc décidé de garder cette présentation pour ici. »

Annette Messager, photo S. Deman
Notre planète, Annette Messager, 2013-2015.

Tout aussi juste est le dessin mural formé de 68 petits cadres arborant chacun la reproduction d’un panneau d’interdiction, glané au fil de ses voyages et sur Internet (Les interdictions, 2014). Interdit de fumer, de photographier, de manger un chewing-gum, de conduire – pour une femme voilée –, de slalomer sur un tire-fesses, etc. Tous existent sauf un, inventé par l’artiste : celui qui interdit la prostitution. Postés au sommet de ce qui ressemble à un gros cœur, une quinzaine de pantins désarticulés tentent de passer à travers les interstices, à moins qu’ils n’aient déjà réussi à se hisser au sommet mus par l’injonction de Jean Yanne lancée en mai 1968 – inscrite sur un mur voisin – : « Il est interdit d’interdire ». De franc, le sourire se fait jaune, tiraillé entre le grotesque et la gravité d’un monde où sévissent toutes ces interdictions. Un monde qu’Annette Messager ne peut s’empêcher de représenter « un peu en convulsion », à l’image de Notre planète (2013-2015), pièce récemment acquise par le musée. Trois formes rondes en toile de parachute, sur lesquelles ont été dessinés des continents colorés, se gonflent et se dégonflent à un rythme aléatoire. L’on y retrouve quelques pantins de chiffon accrochés ça et là, malmenés par les mouvements du tissu. « Quand j’ai vu cette œuvre, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la situation vécue à Calais, précise Barbara Forest. Elle possède quelque chose de très universel, mais a ici un écho particulier. »

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