Prix Platinum MasterCard – Les hétérotopies de Stoker

Vincent J. Stoker, courtesy galerie Alain Gutharc

Théâtres abandonnés, usines désaffectées, ouvrages d’art délabrés, Vincent J. Stoker traque aux quatre coins du monde la désuétude d’espaces autrefois porteurs de gloire et témoins du génie humain, aujourd’hui simplement livrés à eux-mêmes et aux caprices du temps. A travers eux, il nous entraîne dans un univers étrange et d’une indéniable puissance esthétique, régi par des lois spatio-temporelles inédites. Le jeune photographe français a reçu le prix Platinum MasterCard, créé il y a deux ans en partenariat avec la galerie en ligne ArtFloor.com dans le but de soutenir le travail d’un artiste émergent sur la scène française des arts visuels.

«  Avec la série Heterotopia, La chute tragique, je m’intéresse à l’altérité radicale de lieux dont on ne vient plus perturber la lente existence, à ces espaces laissés là, dépossédés de leurs fonctions, à ces étendues complètement autres, hors de toute expérience quotidienne.  » Vincent J. Stoker s’appuie sur la notion d’hétérotopie – du grec heteros (autre) et topos (lieu) –, développée par Michel Foucault dans les années 1960, pour mener une véritable investigation phénoménologique de la ruine, qui lui apparut d’abord source d’exotisme – à prendre au sens premier issu d’«  exo  » : hors de – avant de venir occuper le cœur d’une démarche artistique. «  Ces lieux provoquaient en moi une sorte de dépaysement ou plutôt, un “ravissement” au sens strict du terme  : ils m’arrachaient à l’ennui du quotidien sédentaire qui m’était alors imposé et provoquaient en moi une forme d’ivresse des sens.  »

Peu à peu, le besoin d’expression artistique s’est immiscé en lui. «  Au début, je ne savais absolument pas ce que je voulais montrer, je ne savais même pas que je voulais montrer ! Les lieux en ruine s’accaparaient mon corps. Sans comprendre ce qui se passait, j’étais transformé en un sismographe au taquet, captant et enregistrant grâce à tous les sens. Je vivais chaque découverte et rencontre de lieu comme une fête sismique sensorielle, presque sensuelle ! Cela se manifestait par une hystérie photographique, une boulimie numérique. Je me servais de mon appareil comme d’une mitraillette, j’arrosais, mais d’une pluie inféconde, le sismographe n’était pas calibré et ne faisait que gribouiller. On ne décide pas de faire de la photographie, on doit en faire. (…) La nécessité étant une affaire viscérale, une histoire caverneuse loin de toute décision.  »

Le «  rêve  » du photographe

«  S’il est vrai que je suis passionné, je crois que l’objet de ma passion ne se situe pas exactement à l’endroit même de la photographie. (…) Dans un sens, je dirais même que je déteste la photographie. (…) Je vis trop souvent la technique comme une contrainte limitative, contrainte qui devient parfois liberticide et donc intolérable. (…) Un jour des jeunes dans la rue m’ont interpellé : “Tortue ninja ! Hey, tortue ninja !”. Mon sac photo bombé, énorme, ressemblait de fait à une carapace grotesque. Mais quoi ! Ne sommes-nous pas déjà équipés d’un système de captation ? Du plus merveilleux même ! La rétine : le plus généreux des prismes ! Le cerveau : un processeur sans limite ! L’appareil photographique ? Quelle peine de devoir s’encombrer d’un si piètre ersatz ! Mon rêve serait d’être affranchi de ces systèmes de captation photographique et de pouvoir diffuser les images plaquées sur ma rétine. Voyez celles qui circulent dans ma tête, regardez celles qui vivent en vous : là, nous pourrions commencer à parler Photographie !  »

Vincent J. Stoker, courtesy galerie Alain Gutharc
Hétérotopie #TAEPI, Hétérotopie #IEBCII, photographie couleur, 6 exemplaires + 2 EA (135 x 170 cm), Vincent J. Stoker, 2011
Cheminant patiemment au gré des pistes livrées par l’histoire de nos sociétés, le jeune photographe parcourt le monde en quête de ces lieux atypiques, aptes à venir enrichir son univers singulier : «  On sait, par exemple, que les anciens foyers occidentaux de l’industrie lourde sont en très fort déclin depuis les dernières décennies du XXe siècle. Ainsi, il suffit de sillonner la région de la Ruhr pour “dénicher” les restes d’une industrie minière recouverte de poussière noire, d’errer dans l’immense port de Gdansk pour découvrir les sites invraisemblables engendrés par l’industrie navale en crise ou encore de longer la Rust Belt, ceinture de la rouille, au nord-est des Etats-Unis, pour y suivre les traces des vestiges de l’industrie automobile.  » D’autres fois, il saisit une information au détour d’un article de presse : «  J’ai pu photographier les sous-sols du palais de Tokyo, à Paris, juste avant qu’en commence la rénovation.  » Enfin, «  il faut toujours être aux aguets, avoir aussi de la chance et le culot de parfois pousser une porte ou d’enjamber une clôture.  » Cette notion d’accès fait d’ailleurs partie intégrante de sa démarche, puisqu’elle est l’une des caractéristiques «  constituantes  » des hétérotopies : ces endroits «  s’excluent de leur voisinage topographique, se ferment aux regards par des systèmes autoritaires d’ouverture et de fermeture, explique-t-il. Contrôle de passeport, signature de contrat, petit billet, cooptation, rite d’initiation… : on n’entre pas comme ça dans un lieu autre !  »

Une temporalité propre

Il émane de ses images poétiques et énigmatiques une beauté grave et troublante. De ces endroits abandonnés, l’artiste ne révèle pas les clés qui permettraient de les situer géographiquement, de les relier à notre réalité, préférant mettre en exergue une temporalité et un mode, celui du «  doute  » et de «  l’inachèvement  », qui leur sont propres. Porteuses d’une vérité «  qui n’est pas une  », ses photographies grand format invitent le spectateur à laisser libre cours à sa propre imagination, à interpréter le passé, comme le futur, du site offert à son regard. «  Les hétérotopies se définissent négativement, par ce qu’elles ne sont pas. Ni réelles, ni utopiques, mais les deux à la fois. Pour maintenir ce statut limite, cet état d’entre-deux, j’ai dû omettre les contextes et informations spatio-temporelles des endroits photographiés. Ceux-ci donnent ainsi le sentiment renforcé de flotter dans un ailleurs uchronique  », et c’est bien ce qui le fascine. Sa quête est un savant mélange de questionnement philosophique et esthétique. Le projet Heterotopia en est la concrétisation. «  A partir de quel moment une construction devient-elle ruine ? Quel est le degré de fragmentation qui fait basculer de l’autre côté ? L’idée de la chute tragique permet de sortir de cette impasse quantitative : elle part du postulat que l’existence d’un lieu passe nécessairement par deux moments. A une phase ascendante du bâti, jeunesse glorieuse qui fait la fierté des architectes, succède inévitablement une phase descendante, caractéristique de la nature reprenant ses droits.  » Ce second moment est le thème du premier volet – tout juste achevé et déjà primé – de son projet, une série construite selon le modèle de la tragédie et de sa structure narrative. «  On a beau se débattre, se battre pour être beau, s’efforcer de devenir quelqu’un, peut-être soi-même, l’étau se resserre.  »

Vincent J. Stoker, courtesy galerie Alain Gutharc
Hétérotopie #PEBBI, photographie couleur, 8 exemplaires (135 x 170 cm), Vincent J. Stoker, 2010

Succès de l’édition 2011 du prix Platinum Mastercard

Georges Ranunkel est le cofondateur, avec Geoffroy de Francony, de la galerie en ligne ArtFloor.com, à laquelle revient l’initiative de la création, en 2010, du prix Platinum Mastercard. L’édition 2011 était dotée d’une somme de 12 000 euros, répartie entre l’artiste et sa galerie (en l’occurrence la galerie Alain Gutharc).

Pourquoi avoir voulu créer un prix ?

Cela fait 11 ans que nous sommes spécialisés dans la promotion des jeunes artistes et nous avons eu envie de créer un prix. Nous étions déjà partenaires de Platinum MasterCard et nous leur avons proposé de s’y associer.

Quelque 136 galeries participantes  : une belle performance ?

136 galeries, c’est phénoménal ! La sélection était ouverte aux galeries établies en France et, au-delà du nombre, c’est la qualité qui est très satisfaisante, plus de la moitié des galeries françaises présentes à la dernière Fiac ont postulé en présentant un de leurs artistes. Ce type de participation est assez unique. Elle est due en grande partie à la notoriété du jury que nous avons constitué et qui est, pour tout artiste, une très belle caution.

C’est ArtFloor.com qui a sélectionné les dix finalistes. Selon quels critères ?

Des critères évidemment souvent subjectifs, à commencer par le sentiment, l’effet produit par l’œuvre ou l’intérêt qu’elle suscite spontanément. Nous avons retenu aussi, de façon plus concrète, la qualité du travail, la cohérence de la démarche et le parcours de l’artiste, ainsi que l’implication du galeriste à ses côtés.

Vincent J. Stoker, courtesy galerie Alain Gutharc
Hétérotopie #IEGDII, photographie couleur, 8 exemplaires (135 x 170 cm), Vincent J. Stoker, 2010
Interrogé sur l’optimiste ou, au contraire, le pessimiste porté par son travail, Vincent J. Stoker s’approprie les mots de Woody Allen : «  Quand on me demande de choisir entre deux voies, je n’hésite jamais, je prends toujours la troisième.  » Toute dichotomie est pour lui source d’aliénation. De la même manière que ses images ne sont ni réelles, ni imaginaires, mais bien inscrites dans un univers à part, il s’affirme «  ni optimiste, ni pessimiste, mais les deux à la fois. Comment, autrement, ne pas dire de bêtises ?  » Et d’évoquer ces «  paradoxes en puissance  » que sont tous ces lieux qui peuvent être appréhendés comme des objets «  amoindris, rabougris sous le poids de forces auxquelles ils succombent  ». La ruine étant, dans cette perspective, un espace déprécié, inspirant «  au mieux de la compassion pour le pathétique, qui vire rapidement au dégoût  ». L’esprit positif verra pour sa part en eux des «  ratés nécessaires au progrès, des erreurs inhérentes à l’avènement d’un monde meilleur  ». Mais, au-delà de ces considérations, l’artiste reste captivé par l’état de tension constante, nécessaire «  pour ne pas sombrer dans le néant de l’oubli  », qui les caractérise et qui permet de voir dans la ruine «  un espace de vitalité, qui s’applique avec vaillance à faire face aux forces de la nature. Cette vertu de persistance, propre au bâti, le rend touchant. »

La vérité de ces lieux aujourd’hui, c’est aussi qu’ils sont autant de traces du passé nous rappelant le caractère éphémère de toute chose comme la fragilité de nos existences. «  Peut-on penser vanité plus puissante que le monument dans sa forme décatie ?  » Reste le temps qui règne en maître, «  cet éternel irreprésentable  » dont les photos de Vincent J. Stoker font «  l’éloge  » du «  labeur lent et méticuleux  », rendant hommage à «  cet ouvrier de génie qui émiette nos structures d’acier  » et sous l’influence duquel «  le bâti devient le support de la nature et éveille le sentiment du sublime. »

Le travail d’une vie

Vincent J. Stoker, courtesy galerie Alain Gutharc
Hétérotopie #IEIVII, série Heterotopia, photographie couleur, 6 exemplaires + 2 EA (135 x 170 cm), Vincent J. Stoker, 2010
Vincent J. Stoker expose depuis moins de deux ans et n’en est pas à son premier prix* de photographie ; un indéniable succès qui pour lui signifie simplement « la possibilité de continuer de travailler. Ce sont des opportunités d’avancer dans ma recherche que je remporte, et c’est tout ce qui compte pour moi. Heterotopia est un projet ambitieux et coûteux, le travail d’une vie.  » La chute tragique n’est qu’un volet de l’œuvre entreprise. A découvrir dans les mois et les années à venir, toujours sous le thème d’Heterotopia : Les corps utopiques, Le savoir de réserve, La fin de l’Histoire, Les non-lieux, De la Nature et Zeropolis. Ce projet aux multiples ramifications, il entend le poursuivre selon un point de vue adopté dès le départ : en restant le plus proche possible du plan de la nature, et de «  l’indifférence  » qui lui est inhérente, tout en tentant de trouver la bonne distance, «  l’eumétrie  », et de ne pas laisser transparaître ses émotions. «  Il faut savoir se neutraliser, faire taire en soi certaines voix pour laisser celle du spectateur trouver une place en l’œuvre.  » En définitive, laisser place à l’autre.

* En 2010, Vincent J. Stoker a notamment reçu le 1er prix du concours «  La photographie et son propos  », organisé par le site Lesphotographes.com, le 1er prix du concours «  Paysage Insolite  », proposé par le Centre permanent de la photographie de Fournels (Lozère) et le 1er prix du concours «  Green Shooting  », lancé par l’Ecole supérieure de commerce de Paris.

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