Erwin Wurm à Miami – La preuve par l’humour

La sculpture est sa manière d’appréhender le monde, l’humour sa façon d’en révéler les travers. Erwin Wurm offre une œuvre à deux niveaux de lecture qu’il veut, avant tout, rendre accessible au plus grand nombre. Le Bass Museum de Miami vient d’inaugurer, à l’occasion du grand rendez-vous international d’Art Basel Miami Beach, une vaste exposition intitulée Beauty Business, à travers laquelle l’artiste autrichien développe plus particulièrement les thèmes du foyer et de l’excès.

  

«  Enfant, je posais problème à mes instituteurs. J’étais un peu sauvage, perdu dans mon propre monde, et j’avais bien du mal à me concentrer.  » L’école ne prendra sens pour Erwin Wurm qu’une fois parvenu dans le secondaire, lorsqu’il y découvre la littérature, la philosophie et l’art plastique, disciplines pour lesquelles il se passionne, malgré le faible intérêt que leur porte son entourage. De fait, lorsque vers 16 ans il fait part à ses parents de son souhait de devenir artiste, il se heurte à un mur d’incompréhension doublé d’un refus. «   Mes parents étaient très gentils. Mais, pour mon père, inspecteur de police, les artistes ne valaient pas mieux que certains des voyous qu’il mettait sous les barreaux  ! Il avait plutôt dans l’idée de me voir étudier le droit.  » Le sujet devient tabou, mais la résistance passive d’Erwin aura finalement raison des réticences paternelles. Le jeune homme rêve de devenir peintre et se présente à l’examen d’entrée du département peinture de l’Académie des beaux-arts de Vienne, qui le recale et l’oriente d’office vers la sculpture. Une fois surmontée «  une intense déception  », il se met, «  lentement, à réfléchir. Je me suis dit que, peut-être, tel était mon destin…  » Nous sommes au milieu des années 1970, Erwin Wurm a une vingtaine d’années et suit un enseignement encore fortement influencé par l’art conceptuel et l’art minimal qui se sont développés au cours de la décennie précédente. Très vite, la sculpture devient pour lui davantage qu’un simple mode d’expression, il éprouve le besoin de l’interroger, de la soumettre à un questionnement récurrent autour duquel va s’articuler toute sa démarche. «  J’ai très tôt cherché à mettre mon travail en relation avec le quotidien tel que le vit notre société. On peut tenter d’appréhender et de comprendre le monde de plein de manières différentes. La mienne a été la sculpture. C’est aussi, pour moi, une façon particulière de soulever des problèmes.  »

Une accessibilité immédiate

Tandis que l’humour et le «  cynisme critique  » deviennent ses modes d’expression de prédilection, le dessin, la vidéo, la photographie, l’installation ou la performance sont autant de moyens qui lui permettent de libérer la sculpture des contraintes d’espace et de temps. Reste le poids, le volume et la forme, avec lesquels il joue à l’aide des matériaux et objets du quotidien les plus variés, jusqu’à atteindre un point d’équilibre absurde, ludique et saisissant. Dans son univers, les maisons apparaissent tour à tour exagérément enflées (Fat house) ou étrécies (Narrow house), quand ce n’est pas installées à l’envers sur le toit d’un immeuble ! Les voitures adoptent, elles aussi, les formes les plus improbables. «  Je ne veux pas accabler le public, au contraire, et l’humour permet une accessibilité immédiate tout en permettant de traiter n’importe quel sujet, même le plus grave.  »

Erwin Wurm
Fat car convertible (Porsche), Erwin Wurm, 2005
Erwin Wurm
Truck, Erwin Wurm
En général, son travail présente deux niveaux de lecture : «  Le premier reprend les ressorts de la bande dessinée : l’image est forte, l’impact immédiat.  » Ses œuvres fourmillent de références à cet univers, mais aussi à celui de la science-fiction ou du cinéma. «  On y trouve les éléments d’un jargon universel caractéristique de notre époque, révélateur de ce qu’on appelle l’esprit du temps et qui me permet de toucher un maximum de personnes. Car je ne veux pas m’adresser uniquement à une élite familière du monde de l’art.  » Dans un deuxième temps, livrant des pistes par le biais de textes placés auprès de ses pièces, il invite le spectateur à poursuivre plus avant la réflexion, à accepter d’y déceler une question sérieuse. Ses thématiques, il les puise dans notre rapport au corps, à l’intime, et plus largement dans son observation du monde. «  J’ai toujours été fasciné par les côtés sombres de la nature humaine, y compris de ma propre personnalité. Je m’intéresse à comment chacun se situe dans son environnement proche, mais aussi à l’échelle d’un tout dans lequel nous évoluons. Peut-on y trouver une place, même infime, ou bien est-ce seulement vain d’essayer ?  »

La participation essentielle du public

L’exposition de Miami rassemble deux groupes de travaux : l’un est lié aux notions de foyer, d’habitat – «  avec des œuvres interrogeant l’architecture, mais aussi les rapports sociaux  » –, l’autre s’articule autour du regard suspicieux jeté par nos sociétés sur les excès en tous genres. «  Le seul qui soit autorisé est celui de faire un régime drastique…  » Avec ses Drinking sculptures, Erwin Wurm choisit notamment d’illustrer le thème de l’alcool et de son abus de consommation. «  Il y a tout un ensemble de meubles dont vous pouvez ouvrir les portes. A l’intérieur se trouvent des verres et des bouteilles et chacun est libre de se servir.  » Plusieurs pièces sont dédiées à un artiste particulier : De Kooning’s dresser (Le buffet de De Kooning) ou bien Pollock’s cabinet (L’armoire de Pollock) viennent rappeler la relation ambiguë qu’avaient nouée les deux hommes, parmi tant d’autres, avec l’alcool. Etait-ce bien  ? Pas bien ? le plasticien ne cherche pas tant à répondre à la question qu’à pointer du doigt le fait qu’on puisse se la poser.

L’interaction avec le public est un autre élément clé de sa démarche. Initiées il y a une quinze ans, les One minute sculptures en sont les exemples les plus célèbres, qui mettent en scène une personne et un ou plusieurs objets d’usage courant durant un court moment. Guidés par quelques instructions sommaires – rester immobile les pieds dans un seau, un autre sur le visage, s’asseoir par terre en retenant sa respiration et en pensant à Spinoza, enfiler un pull par les jambes, tenir assis sur un balai en position verticale, etc. – les gestes du participant créent une situation absurde et décalée que l’artiste vient pérenniser au moyen d’un appareil photo ou d’une caméra vidéo. Chacune de ces sculptures «  vivantes  » forcément interpelle, sans doute parce que des œuvres d’Erwin Wurm émanent une force alliée à une poésie qui rendent l’incongruité évidente, la contradiction comme allant de soi. A leur contact, le spectateur fait l’expérience troublante de sa propre ambivalence, de la complexité de ses sentiments comme de la fragilité de ses certitudes. A 57 ans, l’artiste a, quant à lui, bien l’intention de poursuivre son cheminement exploratoire, laissant à d’autres le soin de se prendre au sérieux. «  Quand je regarde le monde, je me sens pessimiste, dit-il. Mais tant que l’on pourra en rire, je garderai espoir.  »

Erwin Wurm, photo Ottomura
Untitled, série Drinking Sculptures, bois, métal, verre (152 x 74 x 46 cm), Erwin Wurm, 2011

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