Un livre, une exposition – Le Peintre Anonyme sort du bois

Au commencement était La double exposition du je (fiction), à la villa Tamaris à la Seyne-sur-Mer, puis le phénomène se déplaça jusqu’au centre culturel Nicolas Pomel, à Issoire. Des communications quelque peu sibyllines annonçaient Le Peintre, sans pour autant donner son nom. Il semblait bien que ces majuscules intempestives voulaient signifier quelque chose. « Je garde dans ma pratique le plaisir presque animal de la peinture et de son cérémonial, je suis “dedans” et je me tiens aussi “en dehors” par le texte qui est mon arme », lit-on alors.Courant de l’été, deux communiqués informaient de la sortie d’un livre, Le Peintre Masqué, aux éditions JBz & Cie, et des dates d’une exposition, Le Peintre Incognito, à la galerie Anne-Marie et Roland Pallade, à Lyon (jusqu’au 8 décembre). L’artiste sans nom poursuivait sa route. Il était alors temps de faire allégeance et de demander audience. C’est ainsi qu’un beau matin, il fut possible de se retrouver devant celui auquel on a « juré, craché » ne pas écrire le patronyme. Entretien avec Le Peintre, qui ne se cache pas mais n’a de cesse de se révéler.

ArtsHebdoMédias. – Commençons donc par le mot « anonyme ».

Le Peintre Masqué. – Il est à la mode ! Peut-être parce que je suis sensibilisé à cette question, je le vois actuellement associé à quantité de choses et de personnes. Après tout, c’est assez logique : nous, les anonymes, sommes beaucoup plus nombreux que les autres. Il fallait bien que cela affleure dans les médias, qui les oublieraient demain. L’apparition de cette notion d’anonymat dans mon œuvre n’est pas vraiment une nouveauté. L’utilisation que j’ai faite depuis toujours de très nombreux prête-noms endossés par mes personnages de peintre et les titres de certains de mes tableaux, comme Le peintre fantôme ou Le peintre invisible, laissaient présager de ce qu’il advient aujourd’hui. Si elle n’est pas courante chez les peintres, cette pratique abonde dans l’histoire littéraire qui foisonne d’exemples : Pessoa, Salinger, Blanchot, Traven ont tous cultivé le secret de leur identité à un moment ou à un autre, d’une manière ou d’une autre.

Quand avez-vous fait disparaître complètement votre nom ?

En mars. Avec la complicité de la Villa Tamaris à la Seyne-sur-Mer, j’ai envoyé anonymement et sans commentaire une centaine d’exemplaires d’un livre intitulé La double exposition du je (fiction). Un véritable manifeste. A aucun moment mon nom n’est mentionné. C’est un objet de communication directe avec lequel j’ai retrouvé les réflexes qui étaient les miens quand j’ai débuté. Je me rappelle maintenant que cette question d’anonymat était déjà très présente alors. Avec un autre jeune artiste, nous diffusions, via le fichier de la galerie Givaudan – le meilleur sans doute à l’époque à Paris – des photos et des textes sans aucun autre commentaire. Ces envois postaux furent une importante expérience de ce que peut être l’art quand il ne passe pas par l’explication. J’ai poursuivis cette expérimentation du « photo-texte », ce qui m’amena à participer à La Documenta V de Cassel. Je pense être à l’origine de l’introduction de cette pratique dans le champ de l’art contemporain.

Vous êtes peintre depuis l’enfance. Comment êtes-vous passé du pinceau à la photographie associée au texte ?

A 7 ans, je peignais déjà, alors à 30, j’étais devenu un vieux peintre ! J’avais essayé beaucoup de choses. Je ressentais une très grande insatisfaction et ne voyais aucune solution, aucune possibilité d’apporter quelque chose de différent. Je me faisais l’impression du petit garçon qui se rêvait aviateur et termine boucher. Il me fallait lâcher la peinture mais je n’arrivais pas à avouer cet échec à mon entourage pour lequel, depuis toujours, j’étais « Le peintre ». A l’époque, mes enfants étaient petits.  Je les observais jouer, se raconter des histoires, déplacer des choses… Tout ça était assez magique. J’ai commencé à photographier ces déplacements de branches, de cailloux…  Les premiers clichés sont de simples photos de famille. Il y avait une faille. Je n’étais plus le peintre et je ne savais pas encore que j’étais devenu un artiste contemporain. Rapidement, ces photos se sont retrouvées dans les envois postaux, puis dans des cahiers, ceux-là même qui seront exposés à La Documenta en 1972 dans la section « Mythologies individuelles ». Un intitulé qui fut à terme une révélation. Encadré par le Land art et l’art conceptuel, mon travail trouvait là une définition.

Le Peintre incognito courtesy galerie Anne-Marie et Roland Pallade, Lyon

La peinture s’efface donc. Pour mieux revenir ?

A partir de 1972, j’ai été invité très régulièrement à exposer à la galerie Templon. J’ai complètement cessé de me soucier de la peinture même si je continuais de l’aimer chez les autres, notamment chez les anciens. Le « photo-texte » occupait tout mon temps. Cela a duré plus de dix ans, jusqu’au jour où la raréfaction du minerai d’argent dans le monde a fait grimper le prix des produits photographiques ! Ne pouvant plus tirer toutes les photos que je souhaitais, notamment celles à grande échelle, il m’a fallu trouver une solution de remplacement. Je me souviens très bien : c’était un jeudi de l’Ascension. Prof, je profitais de mon temps libre pour mes recherches. J’ai toujours aimé et collectionné les livres notamment ceux de mon enfance comme Les aventures d’un petit Buffalo, publiées dans les années 1930 chez Albin Michel. Ce jour-là, je me suis mis à reproduire certaines de ses illustrations sans savoir dans quoi je venais de mettre le doigt. Trente ans plus tard, j’en suis toujours là ! Je n’ai pas perdu les avantages de ce que j’avais découvert concernant les photos et le texte. J’y ai simplement ajouté le dessin et la peinture. L’ensemble s’est coagulé pour former un tout.

Texte, image : qui émerge le premier ?

A cette question, j’ai donné des réponses variées selon les moments. Je sais aujourd’hui avec certitude que le texte vient la nuit. Alors que je pourrais me forcer à me réveiller et à le noter sur un carnet, je n’en fais rien et dois faire de terribles efforts ensuite pour m’en souvenir. C’est important, qu’il soit élaboré la nuit, dans une sorte de demi-sommeil. C’est un moment où les défenses tombent, un état qui permet d’aller beaucoup plus loin que la pensée « socialisée » que nous avons en ce moment, avec tous ses codes. La peinture, elle, se fait le jour évidemment. Quand la nuit, je m’imagine en train d’intervenir de telle ou telle manière, très vite, dans l’atelier, je peux vérifier la validité de mon idée. Pour la peinture, il faut toujours faire et voir. Alors dire si le texte vient avant ou pas… ça se chevauche.

Est-ce la même réponse pour les éléments de fiction et ceux du réel ?

La fiction est une donnée initiale. Je ne pars pas d’un temps précis. Les peintures pourraient se situer dans les années 1930. Si l’on est sensible à la forme, on s’aperçoit qu’elles sont actuelles. Le fait que le tableau soit éclaté, qu’il y ait des annexes de textes, des photos également, ne laisse aucun doute sur la contemporanéité de l’œuvre. Certains ne le voient pas mais ce n’est pas grave.

Comment naît la sensation qu’une toile est terminée ?

J’ai beaucoup de mal à savoir quand une chose que j’ai faite est terminée. Dernièrement, j’ai ressorti des tableaux pour les faire encadrer. J’ai retouché toutes les peintures sans exception. Je le fais constamment, contrairement au texte qui, lui, ne bouge pas. Aujourd’hui le ciel est un peu gris, vous les voyez d’une certaine manière. Demain, le ciel est éclatant et vous les regardez autrement. C’est terrible la peinture, de jour en jour elle change. Ce n’est pas de votre fait, c’est la lumière. Que mon œuvre soit un peu erratique, que l’on ne sache pas où elle commence et où elle finit, c’est sans importance. De toutes les manières, je ne crois pas faire de la peinture, je crois que je travaille son souvenir.

Photo MLD

Le Peintre Masqué, le livre

« Un livre permet de garder le contact avec le public. J’en ai toujours fait. Ma pensée va de pair avec ce moyen. Il y a l’exposition et il y a le livre, c’est une autre vie, une autre approche, une autre durée. Ça ne coûte pas le même prix et, en principe, ça devrait toucher plus de gens qu’une exposition. Mais ce n’est malheureusement pas le cas. Acheter un livre est un engagement. Celui qui fait ce geste s’investit. Cet ouvrage qui vient de sortir aux éditions JBz & Cie est le deuxième du Peintre Incognito, Anonyme ou Masqué. L’autre, La double exposition du j, est une sorte de biographie orientée.

Photo MLD

Le choix de l’anonymat n’est-il pas une forme de révolte ?

Exposer de façon anonyme n’est pas une occasion de tempêter, d’entamer un combat douteux ou de prendre sournoisement parti contre un quelconque ennemi. Mais il faut admettre qu’à certains égards cet anonymat n’est pas choisi, juste constaté dans un contexte actuel « d’art pour milliardaires », qui a largement rendu anonymes la plupart des artistes dont je fais partie. Mes œuvres n’atteignent pas les sommes folles, qui seules stupéfient le gogo, le critique d’art et les médias qui défaillent. Qu’on le veuille ou non, le porte-monnaie décide de ce qui compte ou pas. Cet anonymat imposé et accepté m’a paru parfaitement romanesque et plein de ressources nouvelles, de péripéties dont je pouvais tirer parti avantageusement. Finalement, il s’est manifesté positivement. Je le vois comme une désertion douce, légère, qui ne demande rien à personne. Cela me permet de changer de terrain, d’air et de mieux respirer, même si cette position dépend de circonstances extérieures. Adopter l’anonymat, c’est se cracher dans les mains comme celui qui va commencer une besogne ou faire une bonne blague.

Il n’y a donc rien de tragique dans cette démarche ?

Je n’aime pas le tragique. Je mène ma vie d’artiste comme dans une comédie musicale ou un film de Zorro. Au contraire des écrivains sourcilleux, je ne fais aucun effort pour me dissimuler puisque je suis devenu invisible bien malgré moi. L’anonyme que je suis signe ses tableaux au dos ou plutôt les authentifie de son nom d’état civil. N’en ont connaissance que des intimes ou des professionnels avec lesquels je travaille. La question est : que se passe-t-il quand on est devant l’œuvre, seul, sans le secours d’un nom ? On est ramené à soi. Chacun doit utiliser ses connaissances, sonder son ignorance. Le spectateur est placé face à ses responsabilités. Il ne peut se raccrocher qu’à ce qu’il sait, mais il doit avoir une certitude : il est invité à faire l’expérience de l’art.

Si l’anonymat peut rendre de la présence à l’œuvre, peut-on se dire que la célébrité la masque ?

Effectivement. Ce qui me séduit dans cette position de l’anonyme, c’est cette fraîcheur, cette jeunesse que j’essaie de retrouver. L’histoire de l’art vous met vite dans une case qui sert à vous repérer mais qui devient, au bout de nombreuses années, étroite. Un exemple : je viens de lire – ce n’est pas glorieux de l’avoir fait si tard – Madame Bovary. Trop d’essais, d’analyses littéraires, de films et même de séries télé m’en avaient détourné. J’étais réticent. Je pensais même connaître le livre sans l’avoir lu ! Au fil des pages, tout s’est mis en place et je me suis senti comme appartenant au groupe des premiers lecteurs de l’ouvrage, avec la certitude de faire l’étonnante découverte d’un grand livre ! Il m’a fallu oublier Flaubert d’une certaine manière. L’enjeu serait là : faire œuvre dans ce hiatus entre inconnu et connu.

Peut-on être artiste alors même que l’on est inconnu ?

Je ne le crois pas. Bien sûr, beaucoup de gens se racontent des histoires, veulent s’endormir doucement. Enfin, je ne veux pas les troubler. Mais être artiste, c’est vouloir fondamentalement que les autres reconnaissent votre travail. Et d’ailleurs, vous n’êtes artiste que le jour où on vous renvoie l’image de ce que vous faites.  Souvent même, vous ne le savez que grâce aux autres.  Il ne faut pas croire que c’est vous qui décidez que ce sera comme ci ou comme ça. Il y a des apparitions, des disparitions, des réapparitions. Les artistes inconnus n’existent pas. Petite parenthèse : celui qui faisait des dessins sur les parois de la grotte de Lascaux était un artiste. Il le savait et les autres aussi. Il y a un noyau dur qui ne bouge pas, c’est l’art. Car, même si on ne sait pas à quoi pensait l’homme de Lascaux en dessinant, on sait qu’il faisait de l’art. Il touchait à quelque chose de l’homme qui est essentiel. Je m’imagine toujours que si je le rencontrais, je le comprendrais parfaitement.

Editions JBz & Cie

De Lianzhou à Genève

« Une installation de plusieurs dizaines de mètres de long, intitulée Tombeau du peintre de mon enfance, sera présentée en novembre au festival photographique de Lianzhou en Chine. Il s’agit d’un photo-texte de grandes dimensions constitué de bâches photographiques suspendues réalisé pour l’exposition Narratif-Formes narratives, dont  François Cheval, le conservateur du Musée Nicéphore Niépce est le commissaire. Ce tombeau sera signé « L’anonyme français ». En 2014, une variante, ou une extension, devrait être exposée au Mamco de Genève. »

Le Peintre Anonyme courtesy le musée Denon, Chalon-sur-Saône

Qu’avez-vous fait ces dernières années ?

Ces dernières années, je les ai consacrées à des messages brefs, faits de petites natures mortes associées à des textes et des photos, concernant des objets qui m’ont servi dans différentes fictions peintes. Exemples : une cage à oiseaux pour On a bouclé le peintre dans une cage à rossignol, des lunettes d’aviateur pour On a retrouvé les lunettes et la boussole bracelet du peintre, un chapeau de femme pour L’aventurière fait de la peinture dans sa campagne, voire un revolver pour Le revolver du peintre ne dort pas sans balle. C’est toute une panoplie appartenant au genre romanesque que j’ai eu plaisir à faire rentrer à nouveau dans la légende par la peinture. Une partie de ce travail fut émotionnellement assez éprouvant. Chercher parmi les très nombreux négatifs photographiques que je possède revient à tourner les pages d’un album de famille, à faire remonter à la surface des souvenirs. Ce sont des traces. Il ne resterait que cela d’un peintre. Ce serait suffisant, je pense, pour suggérer un arrière fond plus complexe, faire deviner, idéalement toute une œuvre disparue.

Dans Le Peintre Masqué, qui vient de sortir en librairie, vous vous voyez comme un « explorateur de la pensée artiste ». Qu’entendez-vous par là ?

La pensée artiste est autre chose que celle que nous utilisons en ce moment, trop raisonnée, trop distanciée. Ce n’est pas non plus la pensée médiatique, celle du journal, de la radio ou de la télévision qui met en avant le saignant, le scandaleux, les dérapages, l’actualité pour accrocher l’œil ou l’oreille. Quitte le lendemain à l’oublier. La pensée artiste, elle, se construit sur un temps beaucoup plus long. Je crois saisir assez bien la mienne maintenant. Ça fait 40 ans, que je l’éprouve, la savonne, la secrète, la réduis, la développe… C’est pour cela que je peux revenir sans difficulté sur le passé car ce dernier « n’est pas passé » comme le dit Jérôme Prieur. Il est en permanence sous-jacent. La pensée artiste est aussi dans l’affrontement d’un contexte, qui est l’art de votre temps. Les envois postaux viennent à la suite d’une crise. C’est parce que je ne pouvais rien faire d’autre, je n’avais aucun moyen de me manifester. J’ai toujours jouissance à retrouver ces moments de doute parce qu’ils sont autant de sonnettes dans mon cerveau pour m’alerter : « Attention tu vas créer quelque chose ! »

Vous nous avez dit être peintre depuis l’enfance. Qu’en est-il du conteur ?

Quand j’avais dix ans, je devais parcourir trois kilomètres tous les matins et tous les soirs pour aller à l’école. Nous étions une petite bande de copains à faire le trajet ensemble et, pour passer le temps, je racontais toujours une histoire à suivre que j’inventais au fur et à mesure. Parfois, mes camarades venaient me demander la suite à la récréation ! En réalité, j’ai été conteur avant d’être lecteur. Puis je suis devenu un conteur imagier. Je mets en scène des aventures. Les photographies sont scénarisées. Je procède comme les cinéastes. Jamais je n’aurais osé faires des natures mortes si je n’avais disposé que des moyens de la peinture.

Le Peintre Anonyme courtesy le musée Denon, Chalon-sur-Saône

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