Lucas Weinachter à Paris – Les mélancoliques

Lucas Weinachter, photo Jean-Louis Losi courtesy galerie Felli

Demain s’ouvre à la galerie Felli, à Paris, l’exposition Traits pour traits consacrée aux œuvres récentes de Lucas Weinachter. Jusqu’au 25 novembre.

Dans les années 1990, Lucas Weinachter (né en Lorraine en 1959) inaugure une carrière soutenue et encouragée par Louis Pons, dans l’art singulier des «  reliquaires  », assemblages de végétaux, d’objets hétéroclites ou organiques, de vieux papiers, d’ossements combinés sous globes de verre. Les objets trouvés au fil des années pour composer ses boîtes fantastiques, en volume, ont simultanément nourri les dessins et la peinture.

Il isole au fil du temps les pièces destinées aux assemblages et commence à les déformer selon le principe de l’anamorphose, flirtant ainsi avec l’abstraction. Lorsque l’aventure des boîtes s’épuise, à la fin des années 1990, la peinture a déjà réinvesti l’atelier parisien de l’artiste. De la densité décorative des assemblages, qui fonctionnent comme des mises en scènes théâtrales, à la morbidité esthétisante, l’œuvre de Lucas bascule pour imager le silence et le vide à travers la «  brutalité  » d’une image simple et sans détour.

Les Mélancolies d’aujourd’hui, profils d’hommes et de femmes sur grands formats, dessinés à la mine de carbone ou de plomb sur toile, rehaussés d’acrylique, succèdent à toute une série de natures mortes et de paysages, présentée à la galerie Felli depuis 2008. Ils mettent l’accent sur le visage, une nuque, de corps anonymes photographiés autrefois au profit de l’étude et de la recherche scientifique.La mélancolie : un état qui permet de vivre, de se dépasser

Les visages de la série ont été inspirés par des photographies anthropométriques. Lucas Weinachter précise qu’il puise depuis toujours son inspiration dans nombre de documents qui datent des débuts de la photographie. En 1980, il intègre l’école des Beaux-Arts de Paris, où il étudie l’architecture jusqu’en 1982. Cette orientation qui est un «  choix dirigé  » l’éloigne à peine de ses premiers penchants, puisque – peintre et dessinateur d’origine – il prend simultanément des cours de peinture à l’atelier de Vladimir Velickovic et éprouve la nécessité d’étudier l’anatomie : «  Après avoir travaillé sur le corps et l’anatomie, il était normal que le visage m’intrigue  », affirme Lucas Weinachter, comme pour justifier la présence des Mélancolies récentes dans son parcours.

Comparant ses «  anthropomorphies  » à des corps «  inertes  », ou plutôt immobiles, semblables aux moulages du XIXe siècle, il leur redonne aujourd’hui un visage, visage avant tout sélectionné pour ses particularités physiques : «  Comme pour le corps, je ne suis pas à la recherche d’un esthétisme de pose, mais davantage de curiosités, de particularités dans un visage.  » L’être humain appréhendé comme une «  curiosité  », Weinachter s’en est servi pour fixer sur la toile, la perte voire l’absence d’une identité qu’il questionne. Sans nostalgie, sans peine et sans regret, il réintroduit la mélancolie dans son antique définition  : «  Aujourd’hui on ne veut plus regarder la mélancolie (…). On l’associe hâtivement à la tristesse pour s’en débarrasser au plus vite (…). J’aime la définition de la mélancolie dans la pensée antique  : elle signifiait un état qui permettait de vivre, de se dépasser, de chercher un sens à sa vie. Ce que nous faisons tous.  »[[double-v220:4,5]]

Lucas Weinachter, photo Jean-Louis Losi courtesy galerie Felli
L’antichambre II à V, Lucas Weinachter, série

Formaliste avant tout, la série est l’occasion pour Weinachter de couper, cadrer, tronquant ici et là le nez d’un homme comme il le fait un peu plus loin avec le bec et la queue d’un corbeau, ces «  oiseaux de mauvais augure. Moi, je trouve surtout qu’ils nous narguent en permanence…  ». Il établit des face à face intrigants (en diptyque, donnant à voir un reflet inexact), cultive l’étrangeté d’une figure au caractère mélancolique et imagine – pour nous éclairer – des détours qu’il appelle «  ruptures  »  : Corbeaux, Memento Mori, Métaphore du sommeil, de l’éveil ou de l’endormissement. Cette série dans la série, intitulée L’Antichambre, présente un personnage masqué de profil qui, initialement assis sur une chaise dans une atmosphère nocturne, se redresse, s’éveille, «  prend conscience  » selon l’artiste. Nous sommes ainsi amenés à observer un jeu de miroir auquel nous sommes à peine conviés.

Au fil de la série, la problématique de l’état d’âme se traduit par les velours mats, noirs, sépias et gris de Lucas Weinachter  : «  Je ne voulais pas faire apparaître les numéros qui existent traditionnellement pour identifier ces images. Mon choix a aussi été guidé par la particularité de l’expression (ridicule parfois), toujours empreinte d’une sorte de gravité, d’une mélancolie, à l’image de la société aujourd’hui.  »Les empreintes d’un passé peu lointain

Mais en réalité, l’artiste exécute un léger retour en arrière avec ces visages, qui nous transportent dans l’entre-deux-guerres, continuant ainsi de fixer les traces ou empreintes d’un passé peu lointain et invitant objets, animaux, silhouettes masquées, visages de face, de dos, de profil, à livrer le même récit.

Enfant, Lucas part souvent en balade, dans les campagnes vallonnées de Lorraine, s’abreuvant en chemin des récits historiques transmis par son grand-père instituteur. Au rythme de la narration, le paysage, balisé d’arbres se transforme et laisse «  entrevoir  » les stigmates des incursions militaires récentes. L’impression produite par le récit transforme peu à peu le regard que le jeune dessinateur pose sur le paysage jusqu’alors familier, qui soudain livre les vestiges de ses tourments passés. C’est ainsi qu’à partir des motifs les plus simples qui soient, Lucas Weinachter réintroduit une présence à peine perceptible ou identifiable qu’il nous faudra nous-même nommer, comme les hommes et femmes des «  mélancoliques  ». 

Et quel que soit le sujet abordé, l’artiste fixe pour toujours le temps qui, lui aussi, ne fait que passer sur l’insignifiant. Il revisite les paysages de son enfance – une assiette, un tabouret, une fleur séchée – en les chargeant d’âme, comme s’il fixait une forme de déclin dont il ne faut cependant aucunement s’attrister. A travers la figure humaine, aujourd’hui, il nous révèle une fois encore son unique sujet  : la vanité.

Lucas Weinachter, photo Jean-Louis Losi courtesy galerie Felli
Corvus I, Lucas Weinachter

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