Ernest Pignon-Ernest – L’homme qui murmure aux pierres

L. Hannoun

Depuis plus d’un quart de siècle, il est l’ombre des âmes, un oiseau de nuit dont les pas feutrés hantent nos villes en témoin éphémère de l’éternel. Artiste engagé contre l’oubli, Ernest Pignon-Ernest est ce réveilleur des mémoires oubliées, cet insoumis obstinément attaché à la fugacité, à la mort annoncée des images qu’il plaque sur les murs pour dénoncer, stigmatiser, honorer. Peintre sans tableaux, ses sérigraphies, ses dessins, sont comme des empreintes, une trace d’essentiel que l’exposition Parcours éphémères lui consacre depuis début juillet à La Rochelle  ; une rétrospective de plus de 300 œuvres, dont beaucoup inédites, notamment des dessins de Mai 1968  : du Soweto de l’apartheid à la Commune, ou de l’assassinat du jeune mathématicien Maurice Audin à Alger par les paras du général Massu. Plasticien devenu peintre à cause de Picasso, après avoir découvert Guernica, sa vision du monde est celle d’un poète, d’un artiste exigeant, mais aussi d’un homme témoin de son temps et qui ne cesse d’interpeller, de s’interroger et de témoigner, fût-ce à contretemps. Maïakovski ou Rimbaud, Artaud ou Genet, les femmes mystiques, Catherine de Sienne ou Hildegarde de Bingen, l’artiste bataille contre la mort, spirituelle ou physique, morale ou commandée et inscrit son œuvre dans l’éternité de l’instant propice. Les lieux qu’il choisit ne le sont pas par hasard, mais sont déjà sous le sceau symbolique d’une «  histoire  »  : Maurice Audin à Alger, Mahmoud Darwich, le poète de Palestine, placardé sur le mur de la honte en 2009, autant de portraits pour que l’histoire ne s’efface pas, lui qui la fait entrer par irruption dans notre vie. En forme épurée de trompe-l’œil en feuilles de papier, d’où bruissent des voix oubliées, des mémoires brûlées, des corps abîmés. Autant de Pietà et de Caravage revisités, de crucifiés du temps et des hommes, dépouillés de tout, jusqu’à leur misérable et dérisoire habits de papier incrustés dans la pierre comme pour mieux s’y fondre.

E. Pignon-Ernest, ADAGP
Sida, Durban, Afrique du Sud, Ernest Pignon-Ernest, 2002

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