Collège des Bernardins – La quête de l’invisible

Emanuele Becheri

L’exigeante philosophe spiritualiste Simone Weil appelait cela «  l’effet de levier… monter en abaissant. Il ne nous est peut-être donné de monter qu’ainsi.  » A l’exemple des grands mystiques, la grâce ne s’atteint pas par une volonté héroïque mais par l’humble soumission aux nécessités de la pesanteur. Transposé dans le domaine de l’art, le principe voudrait que le public puisse accéder à cet état proche de la spiritualité («  spiritualisant  » pour reprendre l’expression d’Eric de Chassey le commissaire de cette exposition dont le titre rappelle l’ouvrage éponyme de la philosophe) par le biais de la «  pesanteur matérielle  » (panneaux de bois, peinture, toile) des œuvres choisies  : ici, en effet, pas de motifs particuliers pour distraire l’esprit mais diverses expressions d’art abstrait, illustratives de ce courant toujours prolixe de l’art contemporain.

«  Abstractions et spiritualité  » est une association qui fait bon ménage. Pressenti par Vassili Kandinsky l’auteur des premières toiles délibérément abstraites, le lien est établi dès 1911 dans son essai Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier. Encore récemment, en 2008, l’exposition au Centre Pompidou Traces du sacré proposait de montrer la manière dont l’art continue de témoigner, dans un monde sécularisé, de cette aspiration à une connaissance d’un ordre immatériel. «  Une œuvre d’art, dit encore Simone Weil, imite l’anonymat de l’art divin.  »

En harmonie avec l’ancien collège cistercien des Bernardins, tout dans cette exposition plus exigeante qu’il n’y paraît au premier regard, s’articule autour de l’humilité, de l’effacement, de l’ineffable  : une abstraction épurée à l’extrême – panneaux de bois à peine assemblés ou à terre, peintures effacées ou raclées, couleurs neutralisées ou indistinctes, formes minimales –, ensuite dans le passage de l’œuvre vers ce quelque chose qu’on nomme la création  ; enfin dans la personnalité même des artistes qui par leur discrétion suggèrent le travail de la matière elle-même.

Georges Tony Stoll
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Les œuvres exigent une attention et une disponibilité de la part du visiteur et celui-ci est à son tour rappelé à une certaine humilité (le catalogue «  ose  » lui demander de «  travailler  »), mais la récompense est censée être au bout. Avec la croyance que cet art peut offrir le maximum quand on admet de le recevoir pour ce qu’il est, sans a priori, en acceptant de ne pas comprendre de se laisser surprendre pour, finalement, même si la grâce vous épargne, s’en trouver ravi.

Les propositions sont variées  : les tableaux monochromes de Marthe Wéry présentent des surfaces alanguies qui résultent des plongées successives dans des bains de couleur  ; les sculptures, dessins et photographies de Georges Tony Stoll intriguent par leur mystère  ; les tableaux de Callum Innes présentent les résidus subsistant après que les couches épaisses qui recouvraient intégralement la surface ont été enlevées par dilution à la térébenthine  ; ceux d’Emmanuel Van der Meulen prennent l’apparence d’une structure géométrique, composés de la juxtaposition de formes simples, tels des souffles de création. Les œuvres d’Emanuele Becheri ne révèlent que la pesanteur du matériau lui-même et vous confrontent brutalement au fameux «  effet de levier  ».

Pour beaucoup de visiteurs, ces œuvres sont souvent déconcertantes comme en témoigne le livre d’or et ses propos éberlués, scandalisés ou qui simplement affichent leur déception. Mais on ne peut dénier une réelle ambition et une exigence qu’on voudrait voir plus souvent présentes dans nos institutions culturelles.

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