Georges Rousse à Chambord – Mises en perspective

Premier artiste contemporain invité en résidence dans ce haut lieu d’architecture de la Renaissance française qu’est Chambord, Georges Rousse y a conçu trois installations nouant un très intéressant dialogue avec le château et offrant au visiteur l’occasion de découvrir des pièces habituellement fermées au public. Une exposition inédite qui présente, par ailleurs, les différentes étapes de son processus créatif, allant des dessins préparatoires aux photographies grand format des installations – but ultime de son travail – et qui permet d’appréhender pleinement sa réflexion, menée depuis 30 ans, sur l’espace et la lumière.

«  Chambord c’est le château mythique que tout le monde connaît. Et tout le monde s’est demandé ce que je venais y faire  ! »,confiait en souriant Georges Rousse en mars dernier au micro de France Culture. Il dit pourtant «  oui  », attiré par ce lieu qui n’était ni un terrain vague, ni une friche industrielle – «  des trucs qu’on peut voir n’importe où, dans n’importe quel pays  » –, ses espaces d’intervention de prédilection. «  Ce qui m’intéresse, c’est d’intervenir dans l’architecture pour y réaliser une installation à la fois visuelle et destinée à la photographie.  » L’artiste transforme ainsi les lieux investis en espaces picturaux, y bâtissant à chaque fois une œuvre unique, mais éphémère, que seule la photographie grand format vient finalement restituer.

A Chambord, l’artiste, habitué à clouer, coller, dessiner ou peindre à même le sol et les murs, s’est trouvé confronté à un challenge inédit lié aux contraintes inhérentes à ce monument classé. Pas question ici, de toucher à la pierre de tuffeau ni à la charpente en bois vieilles de plusieurs siècles. Des matériaux qui participent d’ailleurs, note Georges Rousse, à «  donner un caractère à l’image  »  : «  Sous la charpente, on est déjà dans une œuvre d’art.  » Pour «  détourner  » les contraintes et les mettre à son «  avantage  », le photographe plasticien a donc adapté son travail – intervenant par exemple sur des structures en bois construites par ses soins –, conduit lors de trois temps de résidence d’un peu moins d’un mois chacun  : en hiver, en été et en automne. Trois saisons, ambiances et lumières différentes permettant de varier l’appréhension d’un même lieu.

C’est dans les combles de la tour Dieudonné qu’il choisit de mener la phase initiale du projet : sous la charpente à enrayure du XVIe siècle, s’élève une haute structure en bois ajourée, constituée d’un réseau de lattes – disposées à la verticale et à l’horizontale – laissant voir l’architecture de l’endroit. En ce qui concerne la couleur, deux versions se sont succédées  : la première, blanche, intégrant «  visuellement  » davantage les poutres et la charpente ; la seconde, jaune, venant «  prendre le pas  » sur le lieu et évoquer la lumière du soleil qui s’insinue dans la salle. «  Pour moi, ce sont deux œuvres différentes  : deux lectures d’un même espace.  » Dans un coin de la pièce, deux morceaux de ruban adhésif forment une croix sur le sol. C’est à cet emplacement précis que l’artiste est venu poser – à une hauteur tout aussi précise – la chambre photographique grand format qu’il utilise pour restituer en deux dimensions ses transformations d’espace. Un résultat fascinant qui voit la structure en 3D devenir sur l’image une forme ronde parfaite.

Georges Rousse, photo Lionel Hannoun
Installation 3, Chambord (détail), Georges Rousse, 2011
La deuxième installation est à découvrir au rez-de-terrasse. Une fois encore, le spectateur reste subjugué par l’effet d’optique obtenu. Vue de côté, la composition est un ensemble de formes géométriques hétérogènes soutenues par de longs étais de bois. Mais une fois les pieds sagement placés sur le repère dessiné au sol, elle devient un large anneau argenté. Trois couleurs se sont ici relayées  : le blanc, le rouge, puis le gris argent des feuilles d’aluminium qui recouvrent la structure actuelle. Celle-ci restera en place au-delà du 20 mai – date de la fin de l’exposition – et sera accessible au public dans le cadre du circuit de visite libre, jusqu’au 31 décembre.

La troisième et dernière intervention de Georges Rousse se situe dans les combles de la tour Henri V, dont la charpente en béton a été conçue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale après qu’un incendie a détruit celle, en bois, d’origine. «  La cohabitation du matériau de départ, le tuffeau, et du béton m’a tout de suite plu.  » Le cercle est la figure une nouvelle fois travaillée  : les éléments formant le premier ont été peints en noir avant d’être couverts d’un quadrillage serré tracé à la craie blanche. Interrogé sur le recours récurrent à la forme circulaire, l’artiste explique qu’elle est pour lui un «  espace de liberté  » dans un monde essentiellement constitué de figures orthogonales. Elle est également une «  forme parfaite  » et symbolique qui lui «  rappelle celle de l’objectif photographique, de l’œil, ou encore d’une planète…  »

L’exposition proposée par le domaine de Chambord offre l’opportunité originale d’appréhender toutes les étapes du processus créatif du photographe plasticien : des dessins préparatoires aux images photographiques en passant, bien sûr, par les installations monumentales qui en sont les sujets. Ce n’est que depuis quelques années qu’il est possible d’accéder à cette partie tridimensionnelle de son œuvre. «  Un jour, Photoshop est arrivé et, alors que jusque-là les gens voyaient un travail sur l’espace en regardant mes photos, ils se sont mis à voir un travail sur la photo de l’espace, précise-t-il. ( …) Le public a du mal à comprendre que je passe une semaine à préparer une photographie  ! Etre confronté directement au lieu transformé lui permet d’avoir une autre lecture du travail, comme de l’espace.  »

Mais Georges Rousse insiste  : l’essence même de son œuvre est avant tout photographique, ne subsisteront in fine que les images. «  Je préfère que mes photos restent plutôt que mes installations. Ces dernières sont éphémères. Ici, elles sont constituées de bois brut, donc fragiles, et déjà attaquées par les chauve-souris  !  » Reste que c’est bien à travers l’ensemble de sa démarche que l’artiste – dont le goût pour la perspective et l’anamorphose ne peut que rappeler celui que leur portaient les maîtres de la Renaissance – noue un dialogue animé avec les lieux  ; attentif à leur histoire, il devient l’un des gardiens de leur mémoire.

Georges Rousse courtesy Domaine de Chambord
Esquisse préparatoire pour l’installation 1@(Chambord) crayon feutre et aquarelle@sur papier (15 x 21 cm), Georges Rousse, 2011

GALERIE

Contact
Crédits photos