Enquête – Un troublant regard que celui de l’animal

Dans le panthéon des animaux divinisés, des figures pariétales au crocodile sacré de l’Egypte antique embaumé et enterré avec le faste réservé aux humains, la césure entre l’homme et l’animal a connu bien des mues, des questionnements sur notre “animalité”. La religion, toujours, a su trancher, sans pour autant éteindre le débat. L’animal n’en finit pas de hanter l’homme, d’agir parfois en véritable catharsis, notamment dans son rapport avec la folie, la mort.  Qu’il lui serve d’exutoire ou de symbole entre vice et vertu, de cobaye spirituel ou scientifique. La Métamorphose de Kafka qui nous renvoie au monde glacé de la nature humaine, à sa solitude, Le Songe d’une nuit d’été du maître de Strattford on Avon ou encore l’allégorique Ferme des animaux de George Orwell, où révolution faite, les animaux prennent le pouvoir et chassent l’homme, tous nous renvoient à nos absences, nos failles. La métempsychose en guise de rédemption  ? La réincarnation laisse planer bien des ambiguïtés  ; mais l’animal, quand il nous regarde, nous met à nu.

Impossible d’échapper à leur emprise. Ils sont partout  ! En une année, pas une semaine ne s’est passée sans qu’un animal ne pointe le bout de son museau ou de son bec. A ArtParis 2010, le Grand Palais servait de cage dorée à l’ours en peluche de Mark Dion (Iceberg and palm trees), au marcassin de Pascal Bernier (issu de la série Accidents de chasse) et au monumental scarabée de Max Streicher (Beetle, 2010), pour ne citer qu’eux. Un an plus tard, l’édition 2011 n’était pas en reste avec les perruches de Mat Collishaw, le sanglier de Calydon revisité par Laurent Perbos ou les singes en corde de Mozart Guerra. Entre-temps, on avait découvert au salon de Montrouge, le renard stellaire de Julien Salaud, les œuvres inspirées des cabinets de curiosités de Mark Dion à la galerie Insitu (Paris), et celles zoologiques de Christian Gonzenbach à la Condition publique à Roubaix. Sans oublier, la performance de Bethan Huws avec des animaux vivants noirs et blancs au centre international d’art et du paysage de l’île de Vassivière le mois dernier ou encore les bêtes fantasmagoriques de Jörg Hermle et de Fabien Merelle.

Rien de très nouveau, me direz-vous, car l’on peut aisément affirmer que l’animal a, de tout temps, fasciné les artistes. De l’art pariétal aux installations de Damien Hirst, il est utilisé sous toutes ses formes dans l’histoire de l’art et s’immisce dans une infinité de représentations. Depuis l’Antiquité, il sert de double à l’homme, devient un prétexte. L’animal est comme «  recouvert d’un sens figuré  » (1). Après avoir joué un rôle divin dans les imaginaires anciens, il s’est en effet mué, par le biais de métamorphoses successives, en une recherche d’altérité positive. Selon Franck Lepin (2), «  au XXe siècle, plus qu’à une autre période, l’animalité a été prétexte, pour les artistes, à interroger l’espèce humaine, ses fondements et ses limites. Là réside la spécificité des usages de l’animalité dans l’art contemporain, elle est le lieu d’une mise en doute de l’identité humaine (…) et témoigne aussi des incertitudes de plus en plus fortes quant à notre véritable nature.  » En effet, la fonction pédagogique de l’animal dans le monde médiéval, entre perfection et monstruosité, a disparu du discours des artistes contemporains  : il ne s’agit plus pour l’homme de se connaître et de se rêver, mais de se métamorphoser – partiellement – en animal-sujet. «  Le devenir-animal de l’homme est réel, sans que soit réel l’animal qu’il devient  », affirmaient, en 1980, les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari (3).

Julien Salaud
Mante de nuit, Julien Salaud, 2010

(1) In L’Animal et l’Homme, de Christophe Cervellon, Paris, PUF, 2004, p. 109. (2) In L’Animalité dans l’art contemporain, de Franck Lepin, thèse de doctorat en histoire de l’art, Université de Rennes 2, 2002. (3) In Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, t. 2, Les Editions de Minuit, 1980.

Claire Morgan
Fluid II, Claire Morgan, 2009

Quelle est donc cette relation complexe entre l’homme et l’animal, s’interroge l’artiste protéiforme Jan Fabre (4)  ? Passionné par le monde microscopique, il aborde la notion de métamorphose en tant que stratégie de survie des animaux, et projette l’homme dans les limites de son évolution.  «  Pour moi, confie l’artiste, le scarabée est un être qui défie le temps. Avec raison, les Egyptiens en ont fait un symbole de l’éternité. En termes actuels, on pourrait dire qu’il est comme un ordinateur, il garde la mémoire du vivant.  » En octobre 2002, un public médusé découvrele plafond de la salle des Glaces du Palais royal de Bruxelles recouvert de 1,4 million d’élytres de scarabées. Avec Heaven of Delight, Jan Fabre revisite le genre séculaire des peintures murales, tandis que ses sculptures Pièce de viande (1997) ou Le Bousier (2001), qui utilisent la même matière première, sont autant de métaphores de la condition humaine. Avec Les Messagers de la mort décapités, série de têtes de hiboux empaillées au regard humain créée en 2006 pour le musée des Beaux-Arts d’Anvers, le symbole de la chouette est détourné. La sagesse, qu’elle incarnait dans l’Antiquité, s’est muée en une hallucination ésotérique, voire surnaturelle, qui plonge le spectateur dans une vision morbide.

Une «  bioéthique de la réciprocité  » 

«  Pour la majorité des artistes, l’animal est un matériau comme d’autres  », explique la plasticienne Gloria Friedmann, qui se situe plutôt comme une médiatrice entre les animaux et les humains (5). Un avis partagé parFabien Merelle qui met en scène sa vie quotidienne dans des dessins habités d’éléphant, de pieuvre, ou encore de crabe. Cette série d’autoportraits mêle désirs et angoisses de l’artiste aux instincts des bêtes. «  Je les invoque pour ne pas avoir à convoquer l’humanité  », précise-t-il.Par là, l’artiste illustre l’enjeu philosophique et éthique du lien contemporain entre l’animal et l’homme. N’est-il pas temps, comme le souhaite Dominique Lestel (6), de développer une «  bioéthique de la réciprocité  » qui supposerait que si nous lui prenons beaucoup, nous devons aussi beaucoup lui donner ?

Avec la taxidermie, l’homme a exprimé sa domination sur les animaux en dissimulant leur souffrance et en imposant les trophées parmi les objets de décoration. La naissance de la taxidermie artistique, appelée «  botched taxidermy  », dénonce le trauma que l’on a voulu cacher. En 2000, dans The Postmoder Animal (7), Steve Baker explique que cette discipline pourrait se référer à la fois à l’homme et à l’animal, sans nécessairement imaginer une représentation des deux  : les animaux deviennent des choses avec lesquelles penser. Les sculptures de Julien Salaud sont le reflet de cette réflexion  : «  Avec la Constellation de la biche, j’ai imaginé l’animal comme un modèle de transe, précise-t-il.

© Courtesy Galerie Daniel Templon, Paris. Photo : B.Huet/TUTTI
Crâne (furet), Jan Fabre, 2001

(4) L’artiste expose à la galerie Templon du 14 avril au 21 mai 2011. Galerie Templon, 30, rue Beaubourg 75003 Paris. Tél. : 01 42 72 14 10. (5) In Gloria Friedmann et Alain Rivière-Lecoeur. Hommes et animaux dans l’art contemporain : la question de la métaphore trouble, de Raphaël Fonfroide, paru dans la revue Sociétés et représentations, n° 27, 2009. (6) In L’Animal est l’avenir de l’homme, de Dominique Lestel, Fayard, 2010. (7) Steve Baker, The Postmodern animal, London, Reaktion, 2000, p. 207.

Travailler sur les animaux morts a été pour moi un vrai travail sur l’humain.  »  Défenseur militant de la cause animale, l’artiste anglaise Angela Singer travaille elle aussi avec des animaux empaillés. Ses interventions sur leurs corps sont parfois brutales. Elle crée des blessures sanguinolentes, fige des souffrances (Caught, 2007)  : «  En saisissant l’attention du spectateur grâce à cet art, je ne lui permets pas d’ignorer la condition de l’animal, ce pourquoi et comment il est mort.  » (8). En cachant leurs blessures passées avec de la bande Velpeau, Pascal Bernier révèle lui aussi la violence d’un monde désenchanté. Dans sa série des Accidents de chasse (1994-2000), canards, biches ou marcassins sont, certes, les victimes collatérales d’erreurs humaines mais également des rescapés, des survivants.

Angela Singer
Sore, Angela Singer, 2006

La fragilité du monde naturel

Passionnée de géométrie et d’espace, la jeune artiste irlandaise Claire Morganenferme, grâce à un jeu subtil de fils de nylon, de petits animaux morts dans des formes abstraites et poétiques faites de morceaux de plastique, de fruits ou de végétaux. Lors de sa première exposition personnelle présentée le mois dernier à la galerie Karsten Greve à Cologne, un papillon s’est pris dans les mailles d’un filet en plastique, stoppant net sa chute (Diamond, 2011) pendant que quelques canaris jaunes s’échappaient d’un enchevêtrement de feuilles de ginkgo jaune (Fall out, 2010). Claire Morgan parle de la fragilité du monde naturel et du risque que l’homme encourt s’il le déséquilibre. «  Je fais une expérience, je crée un contraste entre la nature et la vulgarité de la société de consommation  », précise-t-elle.

Mat Collishaw, 1993 © courtesy Analix gallery
Birds, Mat Collishaw, 1993

L’artiste allemand Thomas Grünfeld, créateur des Misfits, côtoie les limites de la création avec sa série de spécimens empaillés qui mixent plusieurs espèces animales. Véritables objets de cabinets de curiosités, ses animaux hybrides (mi-cochon mi-oiseau, ou mi-chien mi-perroquet) sont porteurs de tous les fantasmes et annoncent tous les dangers. A l’heure du clonage et des manipulations génétiques, ils dérangent notre perception de la réalité  : seraient-ils les futurs occupants des prochains muséums d’histoire naturelle  ? Plus sûrement, ils interrogent sur la valeur de l’animal. Peut-elle être surpassée par celle d’artefacts artistiques  ? On aime à penser que le vivant prévaut sur tout mais «  si je dois choisir entre sauver la vie d’une blatte ou préserver La Joconde de Léonard de Vinci, en toute conscience, je ne suis pas sûr de choisir la blatte  !  », s’amuse Dominique Lestel. Pour lui, «  l’ordonnance des priorités auxquelles nous sommes habitués n’est pas une nécessité et il ne fait aucun doute qu’il appartient en propre à chaque culture  ». (9)

Christian Gonzenbach
le sursis, Christian Gonzenbach, 2011

(8) In Botched Taxidermy, revue Antennae, 2008. (9) In L’Homme devant l’animal : observer une autre intelligence, entretien avec Dominique Lestel, Ce que nous apprennent les animaux, Revue Esprit, p. 124. Dominique Lestel est philosophe de terrain à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm et au Muséum national d’histoire naturelle.

Des porcs tatoués

Une question également au cœur des travaux de l’artiste belge Wim Delvoye qui cherche «  la friction entre l’art et la vie  » en tatouant des cochons vivants, acteurs d’une art farm en Chine. Dès qu’ils atteignent 200 kg, ces derniers sont saignés, leurs peaux tannées puis présentées comme des tableaux de chasse. «  Je voulais créer des œuvres qui s’enracinent dans la société et qui ne soient pas mortes, ni encadrées  », explique l’artiste. Au Musée d’art moderne et contemporain de Nice (Mamac), l’affaire a fait grand bruit l’année dernière quand ont été présentés certains animaux empaillés. Le public a vivement soulevé la question de l’éthique vis-à-vis de l’animal, se plaignant du mauvais traitement infligé au cochon. Ce à quoi Wim Delvoye a rétorqué qu’il ne lui semblait pas choquant d’utiliser une vingtaine de porcs à destination de l’art sachant que des milliers d’autres étaient destinés à la chaîne alimentaire chaque année. Au fond, s’interroge également le philosophe et politologue Jean-Baptiste Jeangène Vilmer  : «  Tuer un animal pour garnir nos assiettes est-il plus légitime que pour faire une œuvre  ? Ce qui choque, intuitivement, est la disproportion entre les coûts (pour l’animal) et les bénéfices (pour l’homme). Ce qui est discutable, non seulement parce que cela présuppose que la chair animale est une nécessité nutritionnelle, ce qui n’est probablement pas le cas, mais aussi parce que cela relativise l’importance de l’art en présupposant qu’il ne peut pas, lui aussi, être vital.  » (10)

© Courtesy Galerie Daniel Templon, Paris. Photo : B.Huet/TUTTI
Le carnaval des chiens errants morts, Jan Fabre, 2006

Ce que sous-entend l’œuvre de l’artiste belge, c’est que nous pourrions être – indirectement – les acteurs de cette mort. Issu du Shock Art, l’artiste danois Marco Evaristti a provoqué cette question du libre arbitre de la vie ou de la mort en présentant en 2003, au musée Traphollt de Kolding, une série de mixers contenant chacun un poisson rouge (Helena, 2000), laissant le choix au public d’appuyer sur le bouton de mise en marche. Le soir du vernissage, deux spécimens étaient réduits en bouillie et l’artiste accusé d’actes de cruauté envers les animaux. Les poursuites judiciaires ont finalement été levées étant entendu que les poissons n’avaient pas eu le temps de souffrir… L’animal, ici, n’est qu’un prétexte à la mise en scène  : il place le public directement en tueur potentiel et amène à réfléchir sur ce qui autorise l’homme à tuer et ce qui le pousse à épargner. Avant lui, Damien Hirst avait laissé mourir des mouches dans une caisse en verre (A thousand Years, 1990), avant de créer une ménagerie morbide constituée d’un veau aux cornes d’or, d’un zèbre, de requins, d’une licorne et d’un cochon ailé, tous préservés dans du formol. A utiliser des méthodes de conservation appartenant au domaine scientifique, ce provocateur a toujours cherché à brouiller les frontières entre art et science.

L’homme est-il irrémédiablement lié à l’animal  ?

Introduire l’animal dans l’espace culturel, comme Marcel Duchamp l’a fait pour les objets, et jouer de l’interdisciplinarité, c’est également le jeu du jeune artiste suisse Christian Gonzenbach qui a revisité récemment, avec humour et gravité, les deux concepts du zoo et du muséum lors de son exposition Zoomania, de la nature humaine à la Condition publique de Roubaix. Un énorme lapin de 3 mètres de haut fait de peaux de bêtes cousues les unes aux autres (Great Stuffed Rabbit, 2006), un squelette en bois d’une hypothétique baleine bleue à échelle 1 (Life Size, 2011), et un ensemble de cinq animaux taxidermisés à l’envers (Les Xuamina, 2008-2010) constituaient les pièces phares de ce néomuséum. Vidés pour la plupart de leur animalité, libérés de leur viande qui causèrent leurs pertes, débarrassés de leur pilosité, ces animaux gagnent-ils en civilisation, s’interroge l’artiste, également docteur en biologie. L’homme peut-il continuer à évoluer s’il se sépare de l’animal qui est en lui  ? Le philosophe Dominique Lestel donne des pistes de réflexion en affirmant «  qu’il n’existe pas de caractéristique unique chez l’homme qui le fasse sortir de l’animalité. L’homme est un animal particulier, mais pas un animal spécial.  » (11)

Pour la partie «  vivante  » de son œuvre, Christian Gonzenbach présentait aussi un large enclos de bois où vivaient paisiblement trois moutons voués à l’abattage et auxquels l’artiste a décidé de donner trois mois de vie supplémentaire, d’où le titre de l’œuvre, Le Sursis (2011). «  Il existe une vraie fracture entre notre approche biologique et notre animalité  », déplore l’artiste.Avec Farm sets (1997), dans lesquels un cochon est reproduit à l’identique et à l’infini par un jeu de miroir, Pascal Bernier dénonce la représentation de l’animal dans l’élevage industriel, dont l’individualité a disparu et qui n’est plus qu’un produit renouvelable à l’infini.

Angela Singer
Caught (detail), Angela Singer, 2007

(10) Jean-Baptiste Jeangène Vilmer est docteur en sciences politiques et en philosophie, maître de conférences en relations internationales, département de War Studies au King’s College London. Ces propos sont extraits de l’article Animaux dans l’art contemporain, la question éthique in Jeu. Revue de théâtre, 130, mars 2009, p. 40-47. Il est également l’auteur de Éthique animale, préfacé par Peter Singer, Paris, PUF, 2008. (11) Loc. cit. in L’Homme devant l’animal : observer une autre intelligence, entretien avec Dominique Lestel, Ce que nous apprennent les animaux, p. 122.

Claire Morgan
making a killing (détail), Claire Morgan, 2007

Quand survient l’Art biotech’

Ivana Adaime-Makac questionne elle aussi le devenir de l’homme à travers l’animal vivant et domestiqué. «  Regarder l’autre, qu’il soit animal ou humain, c’est toujours chercher à savoir qui l’on est et ce qui nous différencie  », livre l’artiste argentine. Fastueuse nature «  morte  », son installation intitulée Le Banquet mettait en scène, en 2008, des grillons répartis sur des sculptures de fruits, légumes et diverses fleurs, installées dans des vivariums. Avec l’installation Rééducation (2010), l’artiste s’est concentrée sur la domestication des animaux (12). Ce dispositif d’élevage et d’observation des vers à soie visait à faire recouvrer à l’espèce une certaine forme d’autonomie, après une domestication de plusieurs milliers d’années. Ces œuvres opèrent une sorte de «  zoomorphisme, qui serait le symétrique et le complémentaire de notre anthropomorphisme  » (13). En observant ces insectes, le visiteur s’interroge sur son propre environnement.

Tous les artistes que nous venons d’évoquer restent, comme le souligne Steve Baker dans The Postmodern Animal, dans des schémas représentatifs, métaphoriques et symboliques. On peut ainsi dire que ces démarches s’attachent à intervenir sur la vie telle qu’elle existe, et non sur ce qu’elle pourrait être. Le courant de l’Art biotech’ a vu le jour à la fin du siècle dernier alors que «  les apologistes de la technoscience et la paranoïa publique, à tort ou à raison, sur l’inquiétude ou sur le refus raisonné de son accélération, ont poussé la philosophie à s’interroger elle-même davantage sur les bases rationnelles de l’humanisme  », analyse Jen Hauser (14). L’Art biotech’ propose d’utiliser la biotechnologie comme un outil de création. «  Ce secteur produit toujours plus de chimères  », déclare l’artiste Oron Catts du collectif Tissue Culture & Art qui fait de la culture tissulaire un médium d’expression artistique. «  On implante des cellules souches humaines dans des cerveaux de rats qui y développent des cellules nerveuses entièrement fonctionnelles. A partir de combien de cellules humaines un cerveau de rat devient-il humain  ? Ou bien, combien d’organes d’animaux peut-on implanter dans un être humain avant qu’il ne devienne un animal  ?  » (15)

Christian Gonzenbach
Life Size, Christian Gonzenbach, 2011

(12) L’œuvre a été exposée au Salon d’art contemporain de Montrouge en 2010. (13) Loc. cit. in L’Homme devant l’animal : observer une autre intelligence, entretien avec Dominique Lestel, Ce que nous apprennent les animaux, p. 124. (14) A propos de l’Art biotech’, lire Gènes, génies, gênes, L’Art biotech’ de Jean Hauser, catalogue de l’exposition du même nom qui s’est déroulée au Lieu Unique à Nantes en 2003. (15) Leur projet Disembodied Cuisine, présenté au Lieu unique à Nantes en 2003, propose de fabriquer des steaks de grenouilles créés à partir de cellules de muscle squelettique de grenouille cultivées sur un support biopolymère, en vue d’une consommation alimentaire. Une alternative à l’élevage de masse ? L’initiative est soutenue par des figures majeures de la défense animale, comme Ingrid Newkirk (PETA) et Peter Singer.

Thomas Grünfeld - courtesy Jousse Entreprise
Misfit (parakeet/mole), Thomas Grünfeld, 2007
Des théoriciens ironiques postmodernes

Pour l’artiste Marion Laval-Jeantet, par ailleurs ethnopsychiatre, l’expérimentation sur son propre corps est essentielle (16)  : par l’injection de sang de cheval, elle veut montrer comment «  l’animal peut vivre en (elle)  ». Pour Art Orienté objet, il faut se faire cobaye. Leurs Cultures de peaux d’artistes, hybrides de leurs épidermes appliquées sur du derme de cochon et ornées de tatouages sont destinées à être greffées sur une peau humaine. Pour Edouardo Kac, il s’agit, à travers son art transgénique, de viser le génotype de l’organisme. En juin 2000, il devait présenter GFP Bunny, un ready-made qui le présentait face au public accompagné d’un lapin fluorescent prénommé Alba – projet avorté car le laboratoire français n’a pas voulu le présenter dans ce débat public. Proche des théories de Dominique Lestel, Kac veut faire surgir un contexte dans lequel le bouleversement de notre compréhension des relations entre homme, animal, nature et technologie se manifeste. Jusqu’où iront ces théoriciens ironiques postmodernes, comme les nomme Jen Hauser  ? On ne sait, mais toujours est-il qu’ils prônent un «  humanisme roi  » et transgressent les procédures de la représentation et de la métaphore pour passer à l’acte de la manipulation du vivant (17).

Les artistes de notre époque qui s’approprient les dernières révolutions philosophiques et scientifiques et nous invitent à sortir de la vision linéaire et hiérarchique du vivant mettent leur pas dans ceux de quelques précurseurs. Dans les années 1970, le philosophe rationaliste Peter Singer, théoricien de la cause animale, a cloué au pilori les douteuses expériences sur les grands singes de Harlow et a avancé la capacité de souffrir des animaux (19). Jacques Derrida s’en est ensuite pris au concept de l’homme-machine de Descartes pour réclamer une taxinomie du point de vue des bêtes (18). Et ce sont les derniers travaux en matière d’éthologie et de psychologie comparée qui ont récemment démontré que quasiment toutes les caractéristiques cognitives propres à l’homme se retrouvent aussi «  chez au moins  » certains animaux. Enfin, les avancées gigantesques en matière de biotechnologie ébranlent les concepts établis, tels la transgénèse, la culture des tissus, les homogreffes, la neurophysiologie, la synthèse de séquences d’ADN artificielles… Finalement, peut-on dire que l’artiste se projette en tant qu’animal singulier, c’est à dire celui qui ne se comporte pas comme ceux de son espèce, et participe ainsi à la dynamique de cette dernière  ? Quoi qu’il en soit, un seul message s’impose  : sortons définitivement de nos comportements déterministes  !

Art Orienté objet, Production Rurart
1performance_001_10x15.jpg, Performance, Que…,

(16) Passionnée par les sciences du comportement comme l’éthologie ou l’ethnopsychiatrie, elle forme, avec Benoît Mangin, le binôme artistique Art Orienté objet. (17) In Derrière l’Animal l’Homme ? Altérité et parenté dans l’art biotech’, Animaux d’artistes, Figures de l’art n° 8, PUP, 2003. (18) In L’animal que donc je suis, de Jacques Derrida, Editions Galilée, 2006. (19) Animal liberation, de Peter Singer, New York, 1973. Traduction française datant de 1993.

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