Domaine de Chaumont-sur-Loire – L’art du décloisonnement

Klaus Pinter, photo Leighton Gough

Si le printemps n’est pas encore tout à fait installé, le Centre d’arts et de nature du Domaine de Chaumont-sur-Loire est, lui, fin prêt pour dévoiler sa nouvelle programmation. Les mois d’hiver ont été consacrés à la remise à plat des espaces voués au Festival international des jardins, à l’entretien et à l’embellissement du parc, à la modernisation d’un certain nombre d’infrastructures. Pour n’évoquer que l’essentiel. Pensez donc, la saison dernière, l’institution a accueilli plus de 400 000 visiteurs  ! Un succès rendu possible grâce à la savante alliance entre le patrimoine, le jardin et l’art contemporain, marque et originalité du Domaine. Une martingale renouvelée chaque année par sa directrice, Chantal Colleu-Dumond. Entretien.

Fujiko Nakaya
Fujiko Nakaya
ArtsHebdo|Médias. – Comment définir la programmation art contemporain 2013 du Domaine  ?

Chantal Colleu-Dumond. – Quelque part, la programmation d’art contemporain de cette année a partie liée avec la vie du parc, en cure d’embellissement, et cette générosité des arbres que nous nous sommes employés à récupérer. Nombre d’entre eux ont été taillés, voire coupés cet hiver. Le travail de David Nash, comme celui d’Armin Schubert, a un rapport étroit avec ces arbres. Avec Patrick Jouin, ils vont devenir des bancs, des sièges, qui permettront aux visiteurs de s’asseoir et de méditer. Nous aimons l’idée que les artistes puissent créer avec des matériaux issus du domaine. Armin Schubert a utilisé des branches et des troncs d’arbres qu’il a découpés pour réaliser des sphères d’une extraordinaire poésie, qui semblent naître de terre. C’est un homme d’une authenticité, d’une humilité et d’une ténacité hors du commun. Il travaille aussi la pierre. Ses œuvres sont en plein accord avec l’esprit du Domaine. Je suis ravie à l’idée qu’il soit mieux connu en France.L’invité d’honneur est David Nash. Qu’a-t-il imaginé pour vous  ?

David Nash est un artiste majeur. Je connais son œuvre depuis très longtemps. J’étais notamment fascinée par son Ash Dome, cercle d’arbres plantés jeunes, dont il avait dirigé la ramure et qui, avec le temps, a magnifiquement évolué. C’est une sorte de matrice de son travail lent et patient avec la nature et le bois. Pour Chaumont, il a notamment utilisé des séquoias, accomplissant un travail de titan, et établi un dialogue fort entre les arbres élagués du parc et sa sculpture, composée de treize éléments, aux étonnantes nuances de rose. Près du château, une autre œuvre, plus massive, a été brûlée au chalumeau, technique chère à l’artiste. A l’intérieur, dans les appartements princiers, sont présentés de magnifiques dessins, réalisés spécialement pour l’occasion par David Nash, ainsi que d’autres installations savamment proportionnées à l’espace. Ce jeu établi entre le dedans et le dehors est particulièrement intéressant.Avec Armin Schubert, Klaus Pinter est l’autre Autrichien invité cette année. Quelques mots sur son travail.

Effectivement, il y a deux artistes autrichiens cette saison. Ce n’était pas un objectif, seulement une coïncidence. Klaus Pinter est un très grand artiste qui travaille avec le souffle, l’air et le vent. Peut-être certains se souviendront-ils de la très belle installation qu’il avait réalisée au Panthéon en 2002. Dans le manège, une sorte de coléoptère transparent et magique est suspendu au plafond. A l’origine, seule cette pièce devait être réalisée. Mais une nuit, je me suis souvenue avoir vu, dans un livre qu’il m’avait donné, le projet d’une grande sphère prodigieuse qui n’avait jamais été réalisée. Je lui ai proposé de la créer pour l’auvent des écuries. Il a approuvé l’idée et nous a demandé de lui trouver 50 kilos de feuilles de magnolia  ! Ce qui fut fait. Séchées, dorées et posées sur la structure gonflable, elles feront de cette œuvre un vrai choc poétique.

Photo MLD
Armin Schubert, Février 2013

Qui sont les autres artistes de la programmation  ?

L’architecte et designer Andrea Branzi, qui présente Recinto sacro, un cercle de verre de 10 mètres de diamètre installé dans les Prés du Goualoup, à partir de mai, véritable lieu de fascination pour l’imaginaire, dans lequel les végétaux vont pousser naturellement. Eva Jospin, qui se consacre depuis plusieurs années à la question du paysage et de sa représentation et a installé une spectaculaire forêt en carton dans une salle haute du château. Fujiko Nakaya, qui sculpte la brume, engendre des nuages d’une extrême densité, dans lesquels le visiteur pourra se promener. Une installation à la fois visuelle, sensuelle et onirique. Michel Gérard a, quant à lui, posé près du château d’eau des structures en métal perforé, inspirées des réservoirs d’eau de New York, où il vit. N’oublions pas de citer également Sarkis et les 72 vitraux créés spécialement pour le château.Les œuvres sont-elles prévues pour rester ou être démontées  ?

Il n’y a pas de règle. Elles peuvent être prévues pour rester un an et être toujours là cinq ans plus tard, comme celles de Rainer Gross  ! Nous n’avons pas vocation à créer une collection mais, quand les œuvres sont à leur juste place et que les éléments les ont épargnées, il n’y a aucune raison de les faire disparaître. Je crois vraiment à cette notion de juste place, c’est ce qui fait la magie des interventions à Chaumont. Les artistes sont libres de choisir l’emplacement qu’ils vont investir. En règle générale, après réflexion, le lieu s’impose comme une évidence. L’installation y restera tout le temps que la nature sera clémente avec elle. C’est une démarche très naturelle. Pour l’instant, le parc n’est pas saturé par les œuvres d’art.Que se passe-t-il côté photographie et vidéo  ?

Si notre vocation n’est pas de faire la promotion systématique d’images inédites, mais bien de partager des œuvres importantes avec des visiteurs qui n’ont pas forcément accès aux galeries et aux musées, il se trouve que, cette année, toutes les photographies présentées n’ont jamais été exposées ailleurs. Une option initiée par la découverte des clichés du Français Claude Lefèvre, qui, depuis quatre ans, a visité plus de 200 jardins au Japon. Ce n’est pas un travail documentaire, mais celui de l’œil exigeant d’un homme qui saisit la beauté profonde de ces œuvres d’art que sont les jardins japonais. Nous exposons également les Dérives, à fleur de Loire de Nicolas Lenartowski, un artiste de la région. Prises d’avion, ses photos des bords de Loire ressemblent à des peintures d’Olivier Debré. L’établissement d’un lien magique entre photographie et peinture est précisément ce qui m’a séduite dans ce travail. Egalement établi dans la région, le peintre américain Jeffrey Blondes présente, quant à lui, une installation vidéo composée de quatre écrans montrant chacun le même plan, fixe et tournant à la fois, d’un paysage forestier filmé aux quatre saisons  : 52 semaines, 52 jours, 52 heures de film. Vous êtes face à un arbre et pouvez observer toutes les variations de lumière. Une œuvre très hypnotique. Pour finir, n’oublions pas Transparences de Jacques du Sordet, une série de prises de vue particulièrement sensibles et consacrées aux fleurs.David Nash, photo Leighton Gough

Nicolas Lenartowski
Dérives, à fleur de Loire, Nicolas Lenartowski

Le 24 avril s’ouvre le Festival international des jardins. Cet événement très attendu par les amateurs est le lieu de bien des expérimentations artistiques. Comment se déroule le choix des équipes participantes  ?

Chaque 14 juillet, nous mettons en ligne le thème imposé pour le festival de l’année suivante. Pour 2013, il s’agissait d’imaginer une création autour des «  Jardins des sensations  ». La fin du mois d’octobre sonne invariablement la remise des dossiers. Nous souhaitons laisser du temps aux équipes pour constituer et élaborer leur projet, mais aussi pour que le bouche-à-oreille fonctionne. Chaque année, nous avons entre 250 et 300 dossiers de candidature présentés par des équipes pluridisciplinaires et équilibrées sur le plan des générations. Chacun d’entre eux est composé d’une présentation du concept, d’esquisses, de plans et d’une liste de plantes. Pour faciliter le travail du jury, je sélectionne, en collaboration avec un paysagiste, une soixantaine de dossiers, mais l’intégralité des projets reste à la disposition des jurés. Ensuite, nous auditionnons les vingt-cinq ou trente équipes retenues. Cette phase est très précieuse, car elle permet d’évaluer leur sérieux, ainsi que leur engagement. Cela nous permet également de leur expliquer les attentes esthétiques, les exigences de sécurité, la durabilité nécessaire du jardin sur toute la saison, donc le délicat calcul végétal, qui doit être fait.  A ce stade et en règle générale, nous perdons trois ou quatre équipes. Celles qui demeurent sont invitées à revenir en décembre pour examiner le terrain et à la mi-février pour réaliser les fondations du jardin. A la fin de la saison, en octobre, toutes les créations sont démontées. On récupère alors les arbustes, les végétaux persistants, les matériaux aussi. Rien ne doit se perdre. Nous avons une pépinière qui accueille les plantes qui peuvent être réutilisées, soit dans les jardins interstitiels qui sont les nôtres, soit pour dépanner des participants de l’année suivante. Une dizaine de jardiniers travaillent ici à l’année et sont rejoints par des saisonniers, le temps du festival. Ensemble, ils veillent à ce que tout soit impeccable.

Photo Lionnel Hannoun
Chantal Colleu-Dumond, directrice du domaine@de Chaumont-sur-Loire.
Vous avez sorti chez Flammarion, il y a quelques mois, Jardin contemporain mode d’emploi. A vous lire, il n’est pas ici question de jardinage, mais d’art. Pouvez-vous préciser votre point de vue ?

Pouvoir me retirer pour une autre réalité, faire la synthèse de ce que j’ai pu admirer durant des années et tenter de restituer l’ensemble a été une aventure personnelle extraordinaire. Ce fut long et difficile, mais magnifique. Une définition du jardin contemporain  ? Impossible, pour y arriver, de ne pas faire un rapide détour par le passé. Il y a eu après la Seconde Guerre mondiale une période d’oubli du jardin, entièrement consacrée à la reconstruction. Durant une bonne trentaine d’années, le jardin a été ignoré et n’a amorcé une renaissance qu’à la fin des années 1980, avec le besoin – pour les citadins – de renouer avec la nature et l’émergence de talents libérés des règles anciennes. Pour moi, le jardin est une œuvre d’art. Je cite souvent le Jardin de la spéculation cosmique de Charles Jencks, qui est une spectaculaire méditation sur le devenir du monde, ou Little Sparta d’Ian Hamilton Finlay et son épouse Sue, également considéré comme un jardin philosophique, et aussi les damiers et autres projets végétaux de Roberto Burle-Marx, à la limite de la peinture et de l’architecture. De même, le grand paysagiste Piet Oudolf se sert des graminées, comme un peintre use de ses couleurs. Les vrais grands et beaux jardins contemporains sont des jardins faits par des artistes et c’est ce que je me suis attachée à montrer dans mon livre. Chaque jardin est une vision du monde, une œuvre d’art dans laquelle vous pouvez pénétrer et qui mobilise tous les sens. Elle est exceptionnelle, car vivante, avec tous les aléas que cela représente, mais aussi toutes les surprises et merveilles offertes par la nature, de l’évolution des arbres et des plantes au jeu des couleurs et des lumières. C’est ce que les Allemands nomment Gesamtkunstwerk, une œuvre d’art totale. De manière générale, j’aime passer d’un art à un autre  : du patrimoine au jardin, à l’art contemporain et pourquoi pas à la gastronomie ou à la musique. C’est cet esprit qui anime la programmation et la vie du Domaine. Le décloisonnement est l’une des clés de ce qui se passe dans l’art aujourd’hui.

Jacques du Sordet
Transparences, Jacques du Sordet

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