Elisabeth Walcker à Paris – Invitation au mystère

Elisabeth Walcker

Ses toiles colorées, emplies de personnages pris dans des jeux d’ombre, de lumière et de matière, déroulent chacune le fil d’une histoire singulière, empreinte d’onirisme et chargée d’émotions. Les récents travaux d’Elisabeth Walcker sont à découvrir jusqu’au 14 avril à la galerie Peinture Fraîche, à Paris.

Plein soleil sur la rue de Bourgogne, à Paris. Au numéro 29, une belle vitrine à l’ancienne annonce la galerie Peinture fraîche et le sourire radieux de la responsable des lieux. Au mur, un lapin majestueux à l’œil cerné de rouge et aux moustaches déployées tourne le dos à l’héroïne de l’histoire, qu’un simple nœud dans les cheveux identifie  : Alice, sans aucun doute. «  C’est d’avoir relu récemment le roman de Lewis Caroll qu’est née l’envie de revisiter ce thème  », explique Elisabeth Walcker qui présente, ici, ses pièces les plus récentes. Sur un fond de couleur beige, celui de la toile à quelques nuances près, l’artiste appose son dessin aux fusain et pastels. Naissent alors des scènes à l’atmosphère étrange, entre songe et réalité. Certains personnages se détachent et viennent à notre rencontre, d’autres s’affairent sans se soucier de nous. Pour Elisabeth Walcker, le sujet est toujours prétexte à travailler la peinture, lumière et matières. L’œuvre s’inscrit dans une tradition picturale. Rencontre.

ArtsHebdo Médias.– La toile qui nous invite à l’exposition est à la fois arbre généalogique, de vie et de la connaissance. Pouvez-vous expliquer la place de l’arbre dans votre œuvre ?

Elisabeth Walcker.– J’ai en effet travaillé sur les arbres généalogiques avec d’autres thèmes récurrents comme la ville, les hommes qui l’habitent, leur regroupement par ethnie, par culture, par famille, par affinité ce qui m’a amenée à cette figuration de l’arbre. L’arbre avec ses branches, son feuillage puis les personnages qui y apparaissent, seul, en couple ou en groupe, évoquant la grande famille humaine, les ascendants et les descendants, la recherche des racines mais aussi la recherche de la transmission possible ou impossible, pour le meilleur ou pour le pire.

Des corps entrelacés flottent, de petites têtes de diable apparaissent : est-ce le purgatoire ou l’enfer ?

Ce n’est ni le purgatoire, ni l’enfer, mais picturalement le «  jugement dernier  » m’intéresse. Travailler des corps dans l’espace, les mettre en apesanteur, les faire voler, tomber est un vrai plaisir  ! Les têtes de diables sont nécessaires à la fois comme contrepoints charbonneux parmi la blancheur des corps, mais aussi comme éléments de cristallisation des sensations comme l’effroi, le plaisir, la magie…

A travers le miroir, que voyons-nous ?

A travers le miroir, c’est plutôt l’interrogation sur ce qui se passe au-delà des apparences, le mystère caché derrière une réalité. C’est aussi une référence à Lewis Carroll et au monde de l’enfance, de l’imaginaire.

Au cours des trois dernières années, les personnages ont envahi la toile. Ils nous racontent des histoires…

Oui, bien que ce ne soit pas artistiquement correct cela me plaît beaucoup de raconter des histoires. J’ai fait le choix d’une peinture figurative. Pour moi, la peinture est un moyen d’expression, d’où l’importance de garder le lien avec notre perception des images et avec la force évocatrice des symboles. Au départ, il y a comme un refrain qui revient, un événement ou une vision qui m’a touchée, esthétiquement ou affectivement, mais ensuite c’est plastiquement que cela s’organise, une image en évoque une autre, un changement d’échelle s’impose, une reprise d’un trait, des tâches de couleurs qui s’équilibrent…[[double-v280:2,3]]

Elisabeth Walcker
La belle, Elisabeth Walcker

Chapeau melon, chapeau haut-de-forme évoquent un siècle révolu et déclenchent des références tant littéraires que picturales. On pense à Balzac, à Dickens, à Daumier… Et vous, à quoi pensez-vous ?

Certainement, il y a des références picturales, un héritage de peinture, dont je me nourris. Je me sens apparentée à l’expressionnisme par le regard qu’un George Grosz ou qu’un Otto Dix portent sur leur temps. Je me sens aussi apparentée à un artiste contemporain tel que William Kentridge, qui me semble faire partie de la même famille artistique. Il m’importe que ma peinture soit un regard sur le monde qui m’entoure, aussi bien un monde proche avec ses lumières intimistes, que l’évocation d’un monde social en souffrance. Mais si je cherche les peintres qui m’ont réellement influencée, il y a Bonnard, pour la somptuosité de ses couleurs, ses surprenantes compositions, l’animation sensuelle des différentes surfaces du tableaux, et les rythmes variés qui se mêlent ou s’opposent. Mais je suis aussi bouleversée par la peinture mystérieuse de Music, avec ses lumières sourdes, d’où émergent des formes simples ou des personnages à peine esquissés. Et puis il y a Piero della Francesca, avec ses perspectives émouvantes et si admirablement composées, ses couleurs pastel si belles et jamais mièvres et la beauté surprenante de ses personnages – dans leurs mouvements à la fois amples et sereins. Je pourrais aussi parler de James Ensor et de tant d’autres peintres… J’aime les références à ceux qui nous ont précédés et qui ont nourri notre regard.

Une fleur tenue par une femme de pierre et l’imagination s’envole. Il y a du conte et du fantastique dans cette œuvre. Quelle est la plus grande vertu d’une œuvre d’art ?

Je reprendrai la formule de Maurice Denis  : « Un tableau, c’est avant tout un ensemble de taches de couleurs dans un certain ordre assemblées ». Ce sont d’abord les qualités plastiques, qui font la valeur d’un tableau. Elles nous interpellent, nous émeuvent. Ce qui  me touche dans une œuvre d’art, ce n’est pas la prouesse technique mais l’émotion qu’elle transmet. C’est découvrir l’univers de l’artiste, et son humanité. Aussi bien en littérature, qu’en peinture. J’aime l’univers étrange et combien humain de Bosch, de Frida Kahlo, de Kubin, de Music, et pour parler de littérature, celui de Lautréamont, le monde plein d’humanité de Tolstoï, et, chez les contemporains, ceux d’Anna Enquist et de Siri Hustvedt.

Le sujet est très présent dans vos nouvelles œuvres. Qu’en est-il de la recherche esthétique ?

C’est la recherche esthétique qui est la plus importante parce qu’elle est celle du langage, du moyen d’expression dont nous disposons, nous les peintres, pour transmettre l’émotion. Je commence souvent mon travail avec un dessin, sur une toile enduite d’une préparation spéciale pour retenir le fusain et le pastel. J’apprécie le fusain, son noir poudreux, la manière dont on peut le frotter et le salir pour obtenir des gris et des noirs denses. J’aime aussi que le trait puisse s’effacer, se doubler et s’enchevêtrer. J’amène la couleur avec des jus et des glacis qui se mêlent au noir, et créent, petit à petit, une lumière que je nourris ensuite avec des empâtements et des reprises au pinceau. Une de mes préoccupations plastiques a toujours été la lumière, réelle ou inventée, travail qui se traduit par la recherche des justes variations de la couleur entre ombre et lumière et du trajet de cette dernière. J’aime l’ambiguïté de la lumière qui éclaire seulement quelques fragments des choses et le mystère des zones d’ombre qui les font disparaître. Je travaille souvent les clairs-obscurs, les lumières diffuses et les variations de gris.

Elisabeth Walcker
Notations, Elisabeth Walcker

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