Tania Mouraud à Vitry-sur-Seine – L’espoir à la clé

Tania Mouraud, photo Conseil général du Val-de-Marne

Initialement engagée dans une démarche picturale, Tania Mouraud lui tourne le dos dès la fin des années 1960 – l’artiste est née en 1942 – pour développer une pratique pluridisciplinaire qui n’a de cesse d’interroger les rapports de l’art et des liens sociaux ainsi que la question de la responsabilité de l’artiste dans la société comme face à l’histoire. Se positionnant elle-même en tant que témoin, elle fait appel au sensible sans prétendre donner de leçon, ni porter de jugement. Installation, photo, vidéo, son, performance sont autant de modes d’expression tour à tour employés à travers lesquels elle offre au spectateur de prendre conscience de lui-même et de sa relation au monde. Invitée à concevoir un projet spécifique pour le Mac/Val, à Vitry-sur-Seine, l’artiste y présente une installation vidéo et sonore monumentale accompagnée de deux immenses «  banderoles  » déployées sur ses murs extérieurs. «  Le projet in situ se déroule dans deux directions, deux axes qui structurent et parcourent le travail de Tania Mouraud, précise le commissaire de l’exposition Frank Lamy. A savoir d’un côté l’espace public et de l’autre celui d’exposition.  »

La vaste salle des expositions temporaires du Mac/Val est plongée dans la pénombre. Sur tout un pan de mur – environ 40 m de long sur 7 m de haut –, trois vidéos sont projetées simultanément. On y voit, en boucle, des milliers de livres successivement déversés en tas par des camions, agrippés par des pelleteuses les éparpillant sur un tapis roulant, emmenés vers une fin que l’on devine inexorable  ; une impression sensiblement renforcée par l’absence d’être humain. A la puissance évocatrice des images est alliée celle d’un univers sonore saisissant, quasi palpable, dans lequel le visiteur se sent véritablement immergé – 27 enceintes diffusent le bruit en tous sens. Une «  expérience sonore de destruction  » pour laquelle Tania Mouraud a collaboré étroitement avec l’Ircam pendant un an et demi. «  Le son est un élément au même titre que l’image, précise-t-elle. C’était aussi essentiel que délicat à mettre en œuvre.  » Le monde du travail, celui de l’usine, des machines est un des thèmes récurrents de ses recherches. «  Il est très important pour moi de faire entrer celui-ci au musée.  » Quant au sentiment mis en exergue de «  destruction systématique, industrielle  », il est pour elle «  la métaphore de la destruction de l’humain et de la Terre par le système de production planétaire  ». «  J’ai voulu créer un choc, poursuit-elle. Un livre, c’est très intime, c’est un corps, on rentre à l’intérieur.  » De fait, le voir détruit ainsi à grande échelle est plus que perturbant. «  Je parle toujours de mes émotions et de nos émotions.  » En plaçant le regardeur au cœur de l’installation, l’artiste active les arcanes sous-jacents de son imagination. «  Il y a ce que je filme et toutes les images dont nous sommes abreuvés, qui forment notre culture commune.  »

Ad Nauseam s’inscrit dans la suite du travail vidéo développé ces dernières années par l’artiste. L’une des premières s’appelait Sightseeing (2002). Un air de clarinette y accompagne les images d’un paysage de neige défilant derrière la vitre d’une voiture. La musique cesse au moment où la destination est atteinte et le véhicule arrêté devant l’entrée du Struthof, ancien camp d’extermination français situé dans le Bas-Rhin. Dans une installation intitulée La Fabrique (2006), elle s’appuie sur des prises de vues réalisées en Inde dans des ateliers de tisserands  : 104 portraits sont associés à quatre projections au mur. «  C’était pour moi représentatif de l’être humain enchaîné à la machine et du corps détruit par celle-ci.  » Tania Mouraud entretient depuis de longues années des liens étroits avec le sous-continent indien, où elle s’est intéressée à la science musicale – «  Tout le son d’Ad Nauseam est influencé par la musique indienne.  » – et a étudié la philosophie auprès d’un maître, hors cadre académique. «  Plus qu’une source, c’est la base, affirme-t-elle. Ce qui me permet de pouvoir me dire “même pas peur” et de faire ces “exercices de violence” sans m’y perdre.  »

Tania Mouraud, photo S. Deman
Ad Nauseam, installation vidéo et son, Tania Mouraud, 2012-2014
«  Même pas peur  » est l’expression reprise par l’une des deux œuvres déployées sur les façades du musée, intégrant pour leur part un processus d’écriture dans l’espace public singulier  ; elle est aussi reproduite sur un «  espace extrêmement intime  » qui est le ticket du musée, «  chacun pourra repartir avec un petit Tania Mouraud  », glisse-t-elle en souriant. Prenant la forme d’images en noir et blanc, ce processus s’appuie sur des phrases plus graphiques que lisibles, de par leur traitement typographique, qu’il faut prendre le temps de déchiffrer. «  L’écriture fortement allongée a adopté un caractère d’illisibilité, mais il y aura toujours une personne pour la déchiffrer. Je parle pour cette personne, je lui fais part de ce que j’ai de plus intime. Il y a un contact qui passe au travers de l’œuvre. C’est une confidence.  »

Ceuxquinepeuventserappelerlepassesontcondamnesalerepeter est-il inscrit tout le long des 40 mètres de la façade latérale du musée. Faisant écho à Ad Nauseam, la phrase «  indique une position citoyenne  », une façon de rappeler à tous notre manque chronique de remise en question face à l’Histoire. «  Je ne suis pas pessimiste, précise Tania Mouraud. J’essaye d’avoir une position éthique dans ma vie et en tant qu’artiste, tout en refusant de faire l’économie d’une réflexion sur la bombe atomique, l’industrie de la mort, l’obscurantisme religieux, etc. Mais ce n’est pas parce que je parle d’un système destructeur que je n’ai pas d’espoir.  » Sur un mur situé à l’entrée du jardin du Mac/Val, une affiche reprend de cette même écriture allongée ces quelques mots célèbres de Martin Luther King  : «  I have a dream  ». «  Par rapport à ce que l’on voit à l’intérieur, c’est la couleur de l’espoir, justement, mais aussi l’injonction : attention, continuons, rien n’est gagné.  »

Tania Mouraud, photo S. Deman, mise en situation Amandine Mineo
MPP, impression numérique sur bâche tendue, Tania Mouraud, 2014

Autour de l’exposition

Ce dimanche 7 décembre, le Mac/Val vous invite à venir vivre une série d’« interludes critiques », concoctés en écho au travail de la plasticienne par le street artiste RERO, l’Ecole supérieure des beaux-arts Tours-Angers-Le Mans, le performeur et écrivain Christophe Fiat et, enfin, l’actrice et réalisatrice Ysé Tran. Une programmation éphémère libre d’accès. Plus d’infos.

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