Wang Du à Paris – L’image en question

Wang Du courtesy galerie Laurent Godin, Paris

Français d’adoption depuis plus de vingt ans, l’artiste chinois est fasciné par les images  : celles de la télévision, d’Internet, mais aussi des magazines ou des panneaux publicitaires. Il raconte comment elles ont envahi notre paysage quotidien, créant ainsi un monde parallèle, un univers de l’illusion qu’il dénonce par le grotesque et le dérisoire. A l’occasion de l’exposition Image absolue, présentée jusqu’au 19 novembre à la galerie Laurent Godin à Paris, ArtsHebdo médias met en ligne son portrait écrit pour Cimaise n°285.

Pour ceux qui découvrent son œuvre, autant prévenir : visiter une exposition de Wang Du est une expérience physique ! Outre le choc visuel, le public est confronté au contact direct avec les œuvres. Il va devoir les déborder, les enjamber, voire les traverser… Son rapport aux médias va s’en trouver complètement chamboulé. Et c’est bien l’effet recherché par ce quinquagénaire que sa propre consécration médiatique semble laisser de marbre. Questionné sur sa démarche quelque peu subversive, il déclare simplement : « Je transforme l’image en un objet, un volume impossible à éviter, qu’il faudra contourner. » Wang Du a une manière lumineuse et terriblement efficace de mettre en évidence ce qui est devenu notre horizon quotidien et que nous finissons par ne plus voir : le règne absolu des images et de l’information sous toutes ses formes, publicité, presse, télévision, Internet… Pour cela, il sélectionne parmi ce déversement pléthorique et incontrôlé, des images chocs (telle l’explosion de la navette Columbia) ou au contraire familières (comme certaines publicités), et les réalise en trois dimensions. Reconstitués sous forme de sculptures monumentales, en résine ou en plâtre, et s’il le faut démultipliés (Enter, 2004), ces volumes reproduisent tous les effets obtenus lors des prises de vues initiales : gros plan, contre-plongée, grand-angle, cadrage… La manipulation des images se révèle alors si flagrante qu’on ne peut que regarder différemment toutes celles qui nous sollicitent à chaque coin de rue ou au détour des pages des magazines. C’est comme si l’immense loupe tendue par l’artiste démasquait soudain les «  grosses ficelles  » utilisées par les acteurs de la communication. Il propose aussi de stupéfiantes installations, succession d’arrêts sur image, où le grotesque le dispute au pathétique, comme son étonnant Marché aux Puces, vendu à New York en mai 2006. Au dérisoire aussi, avec le thème récurrent de ces énormes piles de journaux vouées au pilon.

Des échanges avec Hong Kong

Lorsque Wang Du débarque en France pour la première fois en 1990, la toute puissance des médias n’est pas pour lui une découverte. Né en 1956 à Wuhan, important centre industriel de la Chine centrale, il a traversé tout jeune les sombres heures de la Révolution culturelle. Il se rappelle l’unique organe de presse et la télévision d’Etat, qui possédaient alors le monopole de l’information. Entré aux Beaux-Arts de Canton en 1981, cet esprit rebelle, qui fait partie de l’avant-garde artistique, multiplie événements culturels et performances. Doté d’une solide formation académique, il se familiarise aussi avec l’art occidental, notamment grâce aux échanges avec Hong Kong. S’il jouit rapidement de la reconnaissance du milieu artistique local (en 1986, il crée le premier Salon des artistes du sud de la Chine), Wang Du n’est guère apprécié du pouvoir. Après avoir purgé neuf mois de prison en raison de son implication dans les manifestations du « Printemps de Pékin », il arrive à Paris, prêt pour un nouveau départ.

« La France est mon deuxième pays », confie-t-il. Sans insister sur ses débuts difficiles et son lot de petits boulots alimentaires, il dit en apprécier la culture, l’art de la table et les discussions entre amis. Mais c’est aussi ici qu’il a pris conscience de l’omniprésence des médias (à travers les affiches, les kiosques ou les magazines qu’il a feuilletés abondamment avant même de maîtriser notre langue) comme phénomène universel, « esprit total », « virus » insidieux envahissant progressivement tous les aspects de la vie quotidienne. Son tunnel d’images (Tunnel d’espace-temps, 2004), qui se déploie sur près de 30 mètres, est symbolique de ce monde proprement totalitaire qui enferme l’individu moderne. Et c’est non loin de Paris, à Alfortville, dans le vaste atelier déniché en 2000, qu’il prépare désormais ses immenses compositions. S’il n’y pratique plus guère la peinture de chevalet, contrairement à ses débuts, il ne s’interdit aucune technique si elle peut servir son message. Sollicité aux quatre coins de la planète (cette année, il exposera, entre autres, à Hanovre, Berlin et New York), il n’oublie pas que ce sont des galeries françaises – notamment celle de Laurent Godin – qui l’ont révélé et l’entourent toujours de leur admiration et de leur amitié.

Wang Du courtesy galerie Laurent Godin, Paris
Wang Du Yellow Pages, Wang Du, 2009

Si on lui dit que son travail est une dénonciation de la place des médias dans le monde actuel, Wang Du rectifie : « Il ne s’agit pas de dire “c’est bien” ou “c’est mal”, ni d’incriminer telle image ou tel article. Les médias sont devenus le paysage dans lequel nous vivons. C’est ainsi.  » Lui-même ne s’est pas mis en marge de cette société médiatique. Il a pleinement intégré les règles du marché de l’art et les contraintes du circuit promotionnel. Ses expositions sont sponsorisées (par LVMH notamment) sans états d’âme. Il a créé une revue (Wang Du Magazine) entièrement consacrée à son travail… et constellée d’encarts publicitaires de toutes sortes. Pourtant, ses propos se font très durs lorsqu’on aborde le contenu des médias, et plus particulièrement les programmes télé qu’il visionne au hasard de ses déplacements : « C’est uniquement de la m… Ces médias traitent les gens comme des animaux. » La nullité et la vulgarité de cette production, il nous les dévoile dans toute leur crudité, en reproduisant, par exemple, l’image géante d’un sexe féminin (souvenir d’une image reçue sur Internet) ou celle de toute une famille, tout droit sortie d’un magazine people, transformée à grand renfort de bistouri et de sport au nom de valeurs esthétiques dévoyées.

« Je suis un média  » ou «  Je suis la réalité  »

Pour autant, Wang Du ne s’est jamais laissé enfermer dans une forme d’exotisme ou de mouvement de mode. C’est sa force. On le sait, les artistes chinois ont la cote et les œuvres qui revisitent l’histoire nationale du XXe siècle sont devenues très prisées. Au point que les artistes eux-mêmes, comme Yan Pei-Ming, autre grand peintre d’origine chinoise installé en France, dénoncent la spéculation qui s’est emparée des transactions. Pas toujours en concordance avec le travail de l’artiste. Celui de Wang Du traverse les genres, les continents, et se présente comme une réflexion sur le devenir de l’homme, de son corps comme de son esprit, face à l’avènement du « tout médiatique ».

Quid du futur ? L’artiste n’est ni optimiste ni pessimiste. D’un côté, il affirme que chacun peut devenir un média, à la suite de l’artiste qui proclame lui-même « Je suis un média » ou encore « Je suis la réalité » (2004). Chaque individu peut redevenir actif et la vague des blogs en est un signe manifeste. De l’autre, il ne peut que constater l’inéluctable destruction des modèles traditionnels et souvent l’inculture de ceux dont le métier est justement d’informer. Son propre pays n’échappe pas à la règle ; il a pu le constater à l’occasion de la préparation d’un ouvrage sur la scène artistique chinoise des années 1980 où ses propos ont été considérablement dénaturés.

On sent chez lui une soif de retour aux sources, au savoir traditionnel ancestral, aux connaissances classiques. Lorsqu’il parle des livres anciens qu’il a réussi à rapporter et qui témoignent de l’immense patrimoine culturel chinois, il se dit fier de ses racines. Mais «  aujourd’hui en Chine, constate t-il, on ne parle plus que d’argent ».[[double-v220:3,4]]

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