Tino Sehgal – Quand la transmission orale vaut de l’or

La transaction ne doit laisser aucune trace. D’où l’absence de certificat d’authenticité ou du moindre récépissé. Le paiement est exigé en liquide. Tout se passe à l’oral dans l’univers de Tino Sehgal. Seule l’intervention d’un notaire comme témoin oculaire apporte une touche de formalité à cette drôle de vente. Pourtant ici, rien d’illégal. Juste une démarche artistique poussée à l’extrême. Tino Sehgal n’est pas le premier à fabriquer des œuvres intangibles ou éphémères. Michel Poitevin a ainsi acquis des « pièces » de Liam Gillick, Pierre Joseph ou encore Philippe Parreno qu’il est autorisé à réactiver. « Pour elles, j’ai reçu des certificats lors de la vente, parfois aussi des photos pour faciliter la réactivation. Evidemment, dans le cas de One Hundred Toasts And Toaster (1991) de Philippe Parreno, j’ai conservé le toaster mais pas les 100 toasts. Lorsque l’on me demande de réactiver l’œuvre, je précise qu’il faudra prendre le temps de fabriquer de nouveau ces toasts », s’amuse le collectionneur.

Mais, Tino Sehgal va plus loin.  Il poursuit l’exigence jusque dans l’acte de vente. Pourquoi une telle obstination ? Est-ce une nouvelle stratégie marketing ? Ses détracteurs retiendront sûrement cette hypothèse. Ou bien est-ce plutôt une volonté de se soustraire au marché ? Ce serait mal comprendre cette œuvre. Au contraire, le marché en fait partie intégrante. Si l’artiste est né à Londres et vit à Berlin, son existence européenne ne l’a pas affranchi de ses origines indiennes. « En Inde, la peinture ou la sculpture ne sont que des arts d’ornement, de décoration. Tandis que les arts de transmission orale comme la poésie, le théâtre, le chant ou la danse sont les plus renommés, des arts sublimes. La question majeure posée par Tino Sehgal est de savoir si une œuvre de transmission orale peut trouver sa place dans une société occidentale matérialiste et donc sur le marché de l’art contemporain occidental », décryptent Marc et Josée Gensollen, collectionneurs et adeptes de la première heure de l’art conceptuel. Il semble que ce soit bel et bien le cas puisque les œuvres de Tino Sehgal s’échangeaient aux alentours de 10 000 euros il y a quelques années et qu’elles se monnayent aujourd’hui jusqu’à 100 000 euros, selon Bernard Blistène, le directeur du département du développement culturel du centre Pompidou.

Faut-il y voir une provocation de la part des collectionneurs qui se portent acquéreur d’un « non objet » ? Marc et Josée Gensollen préfèrent, quant à eux, y voir un acte de résistance : « Nous avons conscience de ramer à contre-courant par rapport à ce que l’on a observé sur le marché de l’art ces dernières années. La démarche de Tino Sehgal nous semble beaucoup plus réjouissante que le succès de ces sculptures au tonnage ». Ils ont d’ailleurs été parmi les premiers à acheter des pièces de l’artiste – Selling Out (2003) et This is about (2003) – , avant même que ce dernier ne soit représenté par la galerie Marian Goodman à Paris. Aujourd’hui, leur admiration reste intacte. La représentation au Guggenheim, en janvier, a été pour eux « l’une des plus grandes émotions de ces dernières années ». Et une vraie surprise pour les visiteurs transformés en voyeurs, quand, pour Selling Out, le gardien du musée se lance dans un strip-tease.

Michel Poitevin reste plus réservé et estime que l’exercice a ses limites.  Aussi apprécié soit-il, le travail de Tino Sehgal ne devrait pas atteindre les records mondiaux d’un Jeff Koons ou d’un Takashi Murakami. Un avis loin d’être partagé par Michel Gauthier, auteur d’un essai monographique sur Tino Sehgal (Les promesses du zéro, éditions Presses du réel), et qui regrette que l’on s’arrête à l’aspect immatériel de l’œuvre. « Je ne comprends pas cette récurrence du motif de l’immatériel à propos de Tino. Sans objet, anti-objectal et anti-réificatoire oui, mais immatériel, non. Quand vous êtes devant une œuvre consistant en un strip-tease ou en une danse de deux interprètes s’embrassant, que peut-il bien y avoir d’immatériel là-dedans ? C’est au contraire très physique. Ce qui justifie l’achat, c’est que l’artiste vous révèle le protocole et, pour les collections publiques, une inscription à l’inventaire du musée ou de l’institution concernée ».

Cela s’avère tout de même un peu plus compliqué que pour un autre artiste. « J’ai dû batailler pour faire entrer une de ses œuvres au catalogue lorsque je siégeais à la commission d’acquisition du Fnac », confie Marc Gensollen. L’administration réclamait des justificatifs écrits noir sur blanc, bien sûr.

Encensée ou décriée, l’œuvre de Tino Sehgal possède un avantage, certes trivial mais qui mettra tout le monde d’accord : elle résout les problèmes de stockage. En revanche, la pérennité d’une pièce est conditionnée à la volonté de transmission de son « dépositaire ».

Voir également l’article de Samantha Deman.

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