Vraoum – ou les comics administrés ad patres

Collection privée, courtesy GP & N Vallois, Paris

Une vache, un strip de trois cases et le tour est joué : Roy Lichtenstein a raconté sa version de l’histoire de l’art, du figuratif à l’abstraction via la déconstruction cubiste ! Les découvertes que nous propose la Maison rouge, fondation Antoine de Galbert, sont jubilatoires. Vraoum : trésors de la bande dessinée et art contemporain, nous livre quelque 200 planches originales signées par les plus grands noms de la BD et dont la plupart n’a jamais été exposées. Un régal pour les amateurs. Mais pas seulement. Car ces planches dialoguent avec une cinquantaine de peintures, sculptures et autres installations d’art contemporain. On passe facilement deux bonnes heures dans cette ancienne usine réhabilitée du quartier de la Bastille où nos héros familiers mais fatigués s’échappent de leur bulle pour occuper les 1 300 m2 d’exposition. Dans les mains des plasticiens, les voilà devenus matière brute, à l’instar de la pierre et du marbre chers au sculpteur ; leur figure est déformée, dévoyée : Gilles Barbier expédie sans la moindre compassion Wonder Woman, Batman et Superman à l’hospice et nos super héros, marqués par un sacré coup de vieux et passablement ridés, apparaissent dotés d’un déambulateur ou avachis devant la télévision ! De même, alors que Little Nemo (1905), jeune garçonnet américain, s’envole chaque nuit vivre des aventures merveilleuses dans Slumberland, le Man in Bed de Peter Land tente de retrouver, la nuit tombée, l’univers onirique du petit héros en pyjama. Ses membres qui s’allongent jusqu’à toucher terre témoignent de sa volonté de s’échapper de ce lit d’homme qui a quitté l’enfance. Peter Saul, quant à lui, a choisi de revisiter la toile de Delacroix, La Mort de Sardanapale : un Donald alangui entouré de clones en costume singe la mort du souverain qui décide de se suicider plutôt que d’assister à la mise à sac de Babylone par ses ennemis. Et cette aventure ne sera pas la seule que les artistes ont souhaité imposer au célèbre canard de Disney. « Beaucoup d’artistes semblent trouver un plaisir sadique à torturer d’innocentes créatures : Donald connaît le sort du Christ dans l’un des tatouages de Wim Delvoye, tandis que Mickey est littéralement croqué par une sculpture de David Mach », précisent les organisateurs de l’exposition. Sans parler du squelette de Dingo « exhumé » par Hyungkoo Lee !

Enfin, lorsqu’ils ne sont pas malmenés, nos héros sont au moins moqués, tel le Superman en surcharge pondérale de Virginie Barré. « Pourquoi tant de haine ? » est-on tenté de se demander. Les artistes contemporains renieraient-ils les livres de leur enfance ? Gageons plutôt qu’ils jouent là encore leur rôle de poil à gratter et se laissent aller à une douce critique de notre société à travers cet univers à la fois drôle et dérisoire. « Liée dès son origine au dessin d’humour et à la caricature, la BD est née comique. Dès ses premiers pas, elle s’est donnée pour vocation de faire sourire ou rire (comme l’atteste le mot « comics » qui la désigne outre-Atlantique). Elle ne se prend pas au sérieux, acceptant volontiers sa pseudo nature d’art mineur diffusé par voie de presse », explique-t-on à la Maison rouge. D’ailleurs, même à l’hospice les super héros ne nous arrachent-ils pas un ultime sourire.

Hyungkoo Lee
Ridicularis, ed-1/3, Hyungkoo Lee, 2008
Galerie Claudine Papillon, Paris
Sans parole, Sammy Engrammer, 2005

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