Fred Forest – L’homme de la caverne

Débute aujourd’hui au centre d’art le LAIT à Albi le nouveau projet multimédia, interactif et participatif de Fred Forest : Flux et reflux, la caverne d’Internet. Inspiré par celle de Platon, l’artiste français joue sur les apparences, sature l’espace d’images et de sons plongeant le public dans un monde où réel et virtuel se mêlent. Un exercice, qui pour cet éternel pionnier, n’est pas vain. Il s’agit en vérité de faire le tri entre les idées et les illusions, de « creuser des niches de sens » dans le silence retrouvé. Si l’installation a pour lieu géographique les Moulins albigeois, elle va également se déployer dans le cyberespace grâce à la participation notamment des Instituts français à l’étranger et plusieurs universités, dont celles de Brasilia, Sao Paulo, Porto Alegre, la New York University, la Slought Foundation de Philadelphie, la MSH de Paris Nord et l’Académie Libanaise des Beaux Arts de Beyrouth. Tout commence aujourd’hui. 1. 2. 3. Participez ! Cliquez !

ArtsHebdoMédias. – Quand il s’agit de vous présenter, l’un des premiers mots qui vient sous la plume est « pionnier » : pionnier de l’art vidéo, pionnier du Net art, pionnier de l’art des médias… Comment peut-on demeurer un éternel pionnier ?

Fred Forest. – Une fois connu cet état de grâce, on ne peut plus s’en passer ! Par ailleurs, en tant qu’artiste, on est essentiellement attaché à produire de nouveaux modèles avec les apparitions successives des nouveaux médias. Bien plus qu’à exploiter commercialement des recettes qui vous enferment dans des savoir-faire et des figures de style qui nécessairement évoluent. Je suis donc condamné à être un pionner, tant que les neurones disponibles – qui comme chacun sait foutent le camp à une vitesse grand V avec l’âge – resteront en nombre suffisant. Après je ferme la boutique. Cela dépend aussi, bien sûr, de la dotation arbitraire qui vous en a été faite à votre naissance. Ce n’est donc nullement une question de mérite, mais, pourrait-on dire, d’accident biologique que d’être un pionnier éternel !

Vous arrivez d’Algérie en 1962. Douze ans plus tard, vous initiez le concept d’art sociologique. Que s’est-il passé ?

J’ai subi une mise à jour concernant un nouvel environnement culturel. La prise de conscience de valeurs idéologiques, morales, esthétiques qui transcendaient les miennes, c’est sûr, sans les changer du tout au tout. Cette assimilation des connaissances nouvelles a été favorisée par des personnages d’exception rencontrés alors que j’étais dessinateur à la revue Cause commune. Ils appartenaient d’ailleurs plus à la sphère sociale et sociologique, à la philosophie, à la littérature, qu’au milieu des arts plastiques dont je me réclamais. Des gens comme Edgar Morin, Vilém Flusser, Jean Duvignaud, Pierre Lévy, Pierre Moeglin, Henri Lefebvre, Pascal Lainé, Georges Pérec, Michel de Certeau… se sont intéressés très tôt aux problématiques que soulevait ma pratique artistique en rapport avec la sociologie et la communication. Parmi les gens de l’art, je ne vois guère que Pierre Restany et Bernard Teyssèdre, qui ont adhéré pleinement à ma démarche et l’ont soutenu continûment.

Vous êtes à l’origine de deux concepts qui ont marqué l’histoire de l’art contemporaine. Quelle est la place du théoricien dans votre vie d’artiste ?

Je m’identifie avant tout comme un artiste. Un artiste qui a toujours essayé de comprendre d’abord sa propre démarche et de l’expliciter lui même sans être enfermé dans les présupposés et les discours des théoriciens. Mais, par contre, ces derniers ont contribué à enrichir considérablement ma démarche par les angles et les points de vue diversifiés avec lesquels ils l’abordaient. Faisant affleurer à ma propre conscience ce que chacun y subodorait ou y découvrait. Mes conflits intellectuels avec certains, comme Vilém Flusser, par exemple, sont restés inscrits dans ma mémoire, par leur violence même, comme des moments exceptionnels d’intersubjectivité qui m’ont fait avancer. Je suis donc un théoricien d’occasion qui doit aux enseignements tirés de sa propre pratique le fruit de ses réflexions. Des réflexions que j’ai ordonnées tant soit peu en un corpus d’idées, rédigées noir sur blanc, qui ont produit l’Art sociologique (1)  en collaboration avec le collectif du même nom, et enfin l’Esthétique de la communication (2)   avec Mario Costa sur laquelle s’est branchée, vingt-cinq années plus tard, l’Esthétique relationnelle.

Les nouvelles technologies occupent une place centrale dans votre œuvre. Vous les observez, les utilisez, les détournez, tentez toujours d’en dépasser les capacités et d’en imaginer les développements futurs. Qu’est-ce qui vous passionne dans cette proximité ?

Ce qui me passionne, c’est leur capacité à évoluer et à s’hybrider dans un mouvement permanent alors que la peinture reste figée définitivement dans une forme. Certes, j’entends bien, le voyage est mental, argumentent certains en sa faveur. Toujours est-il qu’une fois terminé, le tableau est prêt à être consommé, tel quel, sans perspective aucune de pouvoir intégrer de nouvelles informations visuelles ou sémantiques. Sans jamais pouvoir non plus intégrer les informations produites par son regardeur et témoigner d’un processus du donner à voir, dans le donner à vivre. Georges-Henri Clouzot avait bien compris un tel manque, en produisant son film Le Mystère Picasso, en 1955. C’est dans cet incompréhensible décalage que réside pour moi le vrai mystère. J’ai abandonné toute vision statique de la peinture vers 1965 pour le « tableau écran », puis pour la vidéo en 1967, puis pour les inserts de presse dès 1972, etc.

Votre œuvre a exploré, notamment, les notions d’ubiquité, d’immédiateté, de réseaux, d’action à distance. Que cherchez-vous à montrer ?

Je cherche à démontrer que l’espace euclidien a été rendu caduc pour la représentation depuis l’apparition du virtuel et que l’on ne peut investir l’espace qu’à l’aide d’une pratique mixte nommée réalité augmentée. Je souhaite aussi « poétiser » tout cela, en insistant sur le « mystère » fondamental que constitue une « sortie » de notre corps pour un « ailleurs ». Un ailleurs qui longtemps n’a été atteint que grâce à la télépathie !

Pour votre nouveau projet, Flux et reflux, la caverne d’Internet, vous avez décidé de revisiter le mythe de la caverne de Platon. Quels rouages intellectuels sont à l’œuvre ?

L’idée m’est venue en découvrant le site : une immense salle en sous-sol dans les moulins d’Albi (bâtiment inscrits l’année dernière au patrimoine mondial de l’Unesco) faite de pierres rongées par le salpêtre et l’humidité des eaux du Tarn, qui envahissent les lieux une partie de l’année. Comme disait Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve ! » Je ne ressens nul besoin de justifier plus avant mon choix. On m’a assez reproché le prêchi-prêcha de l’art sociologique à sa belle époque ! Je refuse donc de dire un mot de plus, sauf à la rigueur pour une revue du CNRS, ce que j’ai fait dernièrement. (3)

Que va-t-il donc se passer ?

Des vidéos commandées par les internautes ou produites par eux sur You Tube ou DailyMotion sont projetés sur de nombreux écrans selon des thèmes choisis par moi. Sur un grand écran central, les visiteurs et/ou les internautes inscrivent des commentaires grâce à leurs smartphones, Ipad ou ordinateurs. Leurs ombres sont captées dès qu’ils pénètrent dans la « caverne » et diffusées en temps réel sur les voûtes et les murs. Des webcams tous azimuts renvoient tout dans tout. Au milieu de cette confusion générale et de la fureur des images et du son, selon un cycle programmé en boucle, une rupture intervient : la caverne est rendue à son silence originel tandis que ne subsiste plus que le goutte-à-goutte d’une source naturelle qui se trouve là depuis des temps reculés.

Le projet est défini comme suit : «  Une création collective, métaphore d’une dynamique démocratique. » Quelle place la politique occupe-t-elle dans votre œuvre en général et dans ce nouveau projet en particulier ?

Une place importante. La politique passe par le recours aux réseaux sociaux pour l’expression des contenus et par la critique d’un monde où la saturation d’informations tue l’information. Avec, d’une façon sous-jacente, ce que j’appelle l’utopie réaliste qui consiste à faire prendre conscience des aspects négatifs de notre société pour tenter d’inverser la vapeur. Jeu qui consiste pour les artistes à exacerber les états de crise pour que se produise enfin le sens. Un sens attendu par tous, comme une étape nécessaire de progression. La mécanique ne peut plus nous faire accélérer, seule une forme informatique collective le pourra. Chacun doit contribuer à cette recherche avec passion.

Vous venez de séjourner assez longuement aux Etats-Unis. C’est un pays qui accueille vos expositions régulièrement depuis quelques années. Qu’est-ce qui vous donne envie à chaque fois d’y retourner ?

L’esprit d’ouverture étonnant qui y règne, la rapidité des échanges et l’accueil que ce pays réserve à ceux qui ont quelque chose à dire et à faire.

(1) Art sociologique vidéo, Fred Forest, 10/18, Paris 1977.
(2) Bruxelles, été 1984, Fred Forest, « Manifeste pour une esthétique de la communication », Revue + – 0, numéro spécial 43, Bruxelles 1985.
(3) Esthétique et complexité, Editions du CNRS. Coll « Alpha » sous la direction de Louis José Lestocart, Paris mai 2011Lire aussi : Fred Forest, l’électron libre

Le petit monde de Fred Forest

A l’étonnement général, Fred Forest a délaissé pour un temps ses sujets de prédilection pour laisser sa plume s’abreuver à l’encre de ses souvenirs. Ainsi est né Fred Forest, une vie en 100 portraits, dans lequel il croque nombre de personnes rencontrées au fil de son existence. Tendresse, humour et vitriol au programme ! « Je me suis offert un entracte plaisant. C’est un ouvrage sans prétention qui n’en reconstitue pas moins mon parcours. Tout ce que j’ai écrit sur ces gens est rigoureusement exact. Le commentaire le plus drôle que l’on m’ait fait est en réalité une absence de commentaire de la part de Bernard Blistène sur son portrait. Probablement à cause de tout le bien que j’aurais pu dire de lui, et que je ne dis pas ! »

Contact
Crédits photos