Alain Nahum – Rouge mémoire

L’heure du rendez-vous est proche, il faut se hâter et le quartier n’y incite pas… En cet été prématuré, le Marais a des airs de fête et les badauds flânent aux terrasses des cafés. La porte de la galerie Marie Vitoux est entrouverte. L’artiste tout sourire est déjà là. Au mur, la série Lien rouge. «  Toutes mes photos sont celles d’un cinéaste, elles racontent une histoire  », lance Alain Nahum. Face à face, deux personnages se regardent. Lui, à gauche, plus insistant, elle, à droite, plus effacée. Entre leurs bouches, un fil vermillon est sur le point de se tendre. Symbole d’un dialogue entamé ou d’un secret partagé, ce fil pourrait tout aussi bien être un spaghetti, de l’aveu même de l’artiste  ! Jetés par terre, foulés aux pieds, abandonnés, les mouchoirs en papier sont une source d’inspiration à laquelle il puise depuis quelques années. De nuit, l’artiste les traque sur les trottoirs de la ville. Il ne les déplace pas, ne les modifie pas, tout juste en étire-t-il certains du bout de la chaussure, mais les photographie tous dans leur plus simple appareil. Pour Papiers de nuit, la première série exposée l’an dernier, les Kleenex furent immortalisés sous la pluie et sur l’asphalte. «  Ce travail est né d’un film que j’ai vu sur le Rwanda. Il montrait une femme qui avait perdu toute sa famille. Interviewée, elle tenait un Kleenex dans sa main, le sculptait pour se donner une contenance, un peu comme elle aurait égrainé un chapelet. Elle racontait comment son mari et ses enfants avaient été tués. Par moment, elle avait chaud et s’essuyait, puis une larme coulait et elle l’effaçait. A la fin de l’entretien, la femme a jeté le mouchoir en papier. Ce qui m’a intéressé, c’est l’intimité contenue dans des choses aussi ordinaires, ces petites ou grandes charges que les gens laissent derrière eux et ce qu’elles racontent.  » Un goût pour l’observation qui ne date pas d’hier. 

Alain Nahum
Dessin, Alain Nahum
Enfant, il aimait regarder sa grand-mère disposer pinceaux, couleurs et térébenthine sur sa table. Ce ne sont pas les tableaux qui l’ont marqué mais la liberté, la fantaisie de cette aïeule qui aimait peindre le dimanche et l’emmener voir des films interdits pour son âge. A l’école, les mots ne viennent pas naturellement. «  J’ai mélangé deux méthodes d’apprentissage de lecture, j’avais du mal avec l’écriture, alors je me suis tourné vers le dessin, le visuel, la photo. C’était une manière de trouver des repères.  » Son père est producteur de cinéma, mais peu enclin à transmettre sa passion. Trop risquée, trop difficile. Alain Nahum n’écoute pas. Il sera cinéaste. Un homme de l’image qui joue sans cesse de l’appareil photo et n’abandonne jamais vraiment ses crayons, même s’il dessine utile  : storyboard et autres travaux liés à sa profession. «  Pendant plus de 30 ans, je me suis consacré exclusivement à mon métier. Puis, j’ai de nouveau eu envie de dessiner, de trouver ma manière de faire.  » A la galerie Vitoux, de petits formats témoignent de cette activité désormais indispensable et quasi journalière. A partir d’une photo prise en gros plan d’un objet ou d’un environnement et tirée sur du papier dessin, l’artiste décline des histoires. Un peu comme un réalisateur fait naître divers scénarios d’un même décor. «  Au cinéma, on aime qu’il y ait un côté réel, que la fiction ne soit pas complètement abstraite. Le fond de ce dessin est un mur de briques, le trait à la craie vient ensuite. Léonard de Vinci disait en substance “Si tu regardes des murs, tu pourras aussi y voir des batailles”. Chaque époque se reflète dans ses murs. Moi, j’y ai vu des scènes d’aujourd’hui, de solidarité, des gens en difficulté, toutes sortes de scènes codées par notre actualité.  » Le dessin est pour Alain Nahum une manière de réagir au flot quotidien des informations. «  Je n’utilise pas toujours la même technique. Ce que j’ai aimé avec les photos de murs, c’est être provoqué par la réalité. J’apprécie cette confrontation, être aiguillonné par autre chose que par moi-même. Les contraintes amènent à bouger l’imaginaire.  »[[double-v320:1,2]]

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Au pied de l’escalier, d’autres dessins et des peintures réalisées tout spécialement pour l’occasion. Dans la salle voûtée attend sagement la suite de la série Lien rouge. «  Contrairement au travail quasi archéologique réalisé pour Papiers de nuit, j’ai eu envie de mettre en scène des rencontres entre les différents mouchoirs en papier photographiés. Les clichés sont donc travaillés. Certaines images inversées, comme les figures des cartes à jouer. J’ai cherché dans chaque forme les éléments d’une figuration, notamment les yeux. Des détails sont reportés ou déplacés. J’ai joué avec eux comme avec les couleurs d’une palette. Puis, j’ai dessiné un lien pour tenter de comprendre ce qui unissait les personnages entre eux.  » Mais toujours en laissant à l’autre la liberté d’imaginer. Ce lien, tel un cordon ombilical, induit un passé inconnu qui rapproche les protagonistes de l’histoire sans fin d’une humanité recomposée. Ici, un couple dont on ne sait s’il s’amuse ou lutte pour ne pas se séparer, un groupe qui pourrait être une famille ou des amis sautant d’un même élan par-dessus une corde, des enfants qui tentent de communiquer malgré la présence d’adultes…  Les mouchoirs s’incarnent. «  On est proche du théâtre. Les dialogues s’inventent. Si les photos n’ont pas de titre, c’est que chacun doit être libre d’interpréter les scènes comme il le souhaite. Je ne voulais pas trop codifier mais plutôt jouer avec ceux qui regardent.  » Trois personnes s’inscrivent dans un cercle. Sont-elles enfermées dans leur milieu  ? Dans leur communauté  ? Veulent-elles s’ouvrir au monde  ? L’ignorer  ? Entre rêve et réalité, Alain Nahum livre ses propres interrogations. Son œil de cinéaste rivé sur notre temps décrypte et témoigne. Qu’il utilise la photographie, le dessin ou la peinture, il s’attache au quotidien, aux scènes de vie, aux traces qui racontent les petits et grands maux des hommes, leurs joies aussi. «  Ce qui m’intéresse, c’est d’être un témoin. On cache beaucoup, on ne veut montrer que du beau. Les mouchoirs, je les ai photographiés dans la rue. Ils étaient voués à l’oubli. Je leur ai redonné vie, insufflé un nouvel élan. Mon travail n’est ni de la photographie, ni de la peinture, c’est une narration, une représentation. Je cherche comment continuer à me questionner tout en essayant de faire de l’art.  » L’artiste passe inlassablement de la pellicule au papier et désormais à la toile. L’un nourrit l’autre. «  Des territoires qui s’enrichissent. Chaque medium touche à une petite porte à la fois différente et complémentaire. Pendant très longtemps, j’ai fait un dessin par jour. Comme pour l’écrivain, la  pratique permet d’aller toujours plus profondément, de dépasser les obstacles.  » Mémoire des gestes, mémoire des lieux et des gens, mémoire à jamais invoquée et sollicitée. 

Alain Nahum
Peinture réalisée pour Humanity, Alain Nahum, 2011

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