ArtParis 2011 – Sous la verrière, l’art d’y voir sans frontières

Le grand rendez-vous printanier parisien de l’art contemporain s’est clos, dimanche 3 avril dans la soirée, après quatre jours de festivités au Grand Palais. Plus de 120 exposants s’étaient réparti les stands de la treizième édition d’ArtParis, 47 d’entre eux optant pour le « solo-show » d’un seul artiste. L’évolution amorcée l’année dernière s’est poursuivie, faisant la part belle aux projets artistiques développés en exclusivité par les galeries et leurs invités (artistes, critiques, architectes, designers, galeries, associations etc.). Dix-sept pays étaient représentés, confirmant une internationalisation qui s’accompagne d’un éclairage plus particulier de l’art contemporain indien et asiatique.

Le long des trottoirs qui bordent le Grand Palais et sur celui, en face, de son modeste alter ego le Petit, des badauds circulent, intrigués, d’un camion à l’autre : huit poids lourds décorés et en charge d’âmes qui arborent chacun les couleurs d’un des artistes* impliqués dans le projet Move For Life, initié à Bâle en 2006 par Littmann Kulturprojekte. A l’issue du salon, ils repartiront sillonner les routes d’Europe, à la rencontre d’autres curieux, d’autres consciences : car il ne s’agit pas ici d’art pour l’art mais bien de questions que notre monde décline : la pauvreté, le sida, le racisme, les destructions environnementales, l’exclusion ou la violence. Une façon d’ancrer l’art contemporain dans le débat récurrent de nos sociétés. Mais laissons les camions et les badauds pour rejoindre le flot de ceux qui se pressent aux portes du Grand Palais, où se dresse, insolent repère, un immense pot rouge, étoilé à la Mao et signé Jean-Pierre Raynaud.

A peine entrés, la joie nous vient du ciel, elle nous tombe de la somptueuse verrière qui coiffe les lieux. Mais redescendons sur terre, c’est là que ça se passe, avec un premier plaisir : celui de retrouver quelques artistes indiens, représentatifs de l’art tribal comme de l’art urbain contemporains, grâce à la présence, pour la première fois cette année, d’Hervé Perdriolle. De la poésie en blanc sur ocre de Jivya Soma Mashe, à la vivacité des couleurs de Ladoo Bai, en passant par la symbolique du regard – dernière touche traditionnellement apposée par le créateur d’une statue de divinité pour lui donner vie – déployée dans ses photos par la plasticienne Anita Dube, c’est un régal tant pour les amateurs d’art indien que pour les non-initiés.

Les stands voisins sont ceux de la galerie Guy Pieters (qui met plus particulièrement en avant cette année Wim Delvoye et Jan Fabre) et de la galerie Lelong (David Nash, Pierre Alechinsky, Barthélémy Toguo, Jan Voss), qui affichent des valeurs sûres, sans surprise, mais parmi lesquelles il est toujours bon de flâner. Un peu plus loin, la galerie Oniris a confié à l’un de ces fameux « invités » des participants au salon, ici l’architecte Odile Decq, la scénographie de son stand. Lignes élancées, courbes et figures y règnent en maîtresses d’une abstraction graphique et géométrique saluée notamment par les toiles et sculptures de Vera Molnar et de François Morellet.

Daniele Buetti, photo MLD
Camion réalisé pour le projet@Move for Life, Daniele Buetti, 2006
Devorah Sperber, photo S. Deman
After Van Eyck 3 (La vierge@au chancelier Rolin), bobines de fils montées@sur tiges d’aluminium, sphère d’observation en acrylique, Devorah Sperber, 2009

Sur le panneau extérieur du stand de la galerie Paris-Beijing, chez qui s’est immiscé, en tant qu’« invité » lui aussi, l’esprit vif et engagé du photographe, performeur et sculpteur chinois Liu Bolin, s’étend une installation du Coréen Chul Hyun Ahn. Neuf cadres de verre abritant chacun une applique colorée et lumineuse forment un jeu de miroir à l’effet d’optique envoûtant. Quelques pas en arrière pour mieux appréhender l’œuvre nous conduisent tout droit vers les toiles de Chen Jiang Hong (galerie Tamenaga). Formé aux Beaux-Arts de Pékin avant de rejoindre ceux de Paris au début des années 80, l’artiste chinois déploie une peinture abstraite et puissante, profondément imprégnée de sa culture d’origine. Lotus et bambou sont la base récurrente de ses œuvres à l’encre de Chine et à l’huile, travaillées à même le sol à l’aide de pinceaux larges et/ou utilisés pour la calligraphie.

Au bout de l’allée, une déroutante expérience : aux murs de la galerie Nordine Zidoun sont accrochées quatre installations faites de bobines de fils minutieusement alignées et qui n’évoquent pas grand-chose si ce n’est un joli motif coloré. Devant chacune d’elles se dresse une longue tige surmontée d’une petite boule de verre à travers laquelle le visiteur est convié à observer le mur. Là, surprise, apparaît clairement, ici la reproduction d’une toile de Monet, là d’une nature morte de Cézanne. Fascinée par le pouvoir que le cerveau exerce sur nous, et qui, selon elle, ment à nos yeux en permanence, l’Américaine Devorah Sperber explore inlassablement les différents aspects de la perception, qu’elle soit émotionnelle, intellectuelle, intuitive ou physique, avec un faible pour le fonctionnement optique, dont elle nous fait découvrir la poésie insoupçonnée.

L’allée centrale est tapissée d’un long ruban aux couleurs appliquées par bandes et rappelant celles du printemps en forêt. Et pour cause, ce chemin de laine et de nylon vient préfigurer une œuvre-paysage, un ruban de végétation qui sera composé, sur ses 450 m de long, de lignes de buis, de lavandins et de panneaux de mélèze. Cette installation conçue par Joël Auxefans sera installée d’ici quelques mois en bordure de la gare TGV de Besançon. Nous suivons donc cet inattendu tapis lorsque soudain, sur sa gauche, l’œil est attiré par le subtil mouvement d’un personnage porté à l’écran. Cette installation vidéo en 3D, de Pascal Haudressy (galerie Louise Alexander), s’inspire du Caravage et de son Narcisse, auquel l’artiste insuffle la vie avec une délicatesse et une simplicité qui va sans nul doute de pair avec la complexité du travail préparatoire et la technicité des outils mis en œuvre. Un peu plus loin, sur la droite cette fois du Ruban, c’est l’ouïe qui est à présent sollicitée par une cacophonie de petites voix nasillardes venant… du sol, et plus précisément de curieux bonnets en feutrine – il nous sera précisé qu’ils sont estoniens – s’agitant à nos pieds dans le cadre d’une installation interactive. Ces créatures frémissantes (Trembling Creatures) sont l’œuvre de l’artiste russe Anna Frants (galerie Barbarian, Suisse), qui fait ici référence au questionnement existentiel auquel se livre Raskolnikov, le héros de Crime et châtiment Dostoïevski.

Anna Frantz, photo S. Deman
Trembling creatures, feutrine, capteurs, armatures robotisées, Anna Frants, 2010
Guerra de la Paz, photo S. Deman
Pink Pom Pom Bonsai, Guerra de la Paz, 2011

Une charrette passe… comme l’année dernière, elle est pleine de fruits généreusement distribués aux visiteurs. Posté en embuscade au coin suivant, un monstre de tendeurs multicolores, à l’échine piquée de lances, semble attendre encore son heure. Il n’est autre que le sanglier de Calydon, figure de la mythologie grecque au cœur de laquelle Laurent Perbos (VIP Art galerie) aime puiser son inspiration. Poète du quotidien, il en emprunte les plus simples matériaux pour livrer des œuvres pleines d’humour et de tendresse. A terre, du verre brisé à travers lequel on distingue un léger miroitement de néons colorés : « La chute des éléments, précise le galeriste Vincent Pollet, elle représente ce que pourraient être les restes d’un arc-en-ciel s’il s’était effondré ». Esquisse d’un large sourire à la vue, un peu plus loin, d’une pièce de Joana Vasconcelos (galerie Nathalie Obadia), Fenêtre sur Cour, sculpture en marbre et en crochet aux couleurs vives et gaies, qui vient rappeler la démarche enlevée mais toujours engagée de l’artiste portugaise.

Le shoefiti est un terme utilisé pour décrire les paires de chaussures accrochées aux câbles électriques. Phénomène, paraît-il, en pleine expansion aux quatre coins des banlieues du monde et intimement lié à la notion de territoire que Malachi Farrell (galerie Patricia Dorfmann) a choisi de développer à travers son installation Strange Fruit « en référence à Billie Holiday ». Agrippées à un enchevêtrement de fils, de vieilles chaussures déclament du bout de la semelle – clin d’œil cette fois à Chaplin et ses éternelles godasses usées – la version germanisée par Peter Sellers de She loves you des Beatles. Souffle ici un léger « esprit de folie », émanant des multiples « croisements » qu’aime opérer le plasticien franco-irlandais. A quelques pas de là, le regard et l’esprit se reposent en terre connue et reconnue : la galerie Daniel Templon expose une vingtaine d’artistes, parmi lesquels nous retiendrons, par exemple, Jean-Michel Alberola, Anthony Caro, Garouste, ou Jonathan Meese.

Sa voisine, la galerie autrichienne Hilger, offre un parcours également fort diversifié et éclectique. On y découvre avec émerveillement la puissance dégagée par les immenses dessins au fusain du Kenyan Peterson Kamwathi Waweru. Issus d’une série représentant des files d’attente, ils font référence à celles qui s’étendent devant un bureau de vote, d’immigration ou d’un service social et symbolisent, selon l’artiste, « le fait de canaliser, le conditionnement et la manipulation ». Les images encore collées à la rétine, le visiteur s’éloigne, plongé dans ses pensées. Surgit au détour d’une cimaise le portrait enfantin de Li Tian Bing (galerie Kashya Hildebrand, Suisse), image récurrente sur lequel le peintre chinois appuie son travail sur la mémoire. Dans le même espace, d’insolites sculptures en tissu et pompons amusent le regard. Elles font partie de la série Bonsai Couture et sont l’œuvre du duo Guerra de la Paz. D’origine cubaine et aujourd’hui installés à Miami, Alain Guerra et Neraldo de la Paz réalisent la plupart de leurs installations avec des vêtements et débris de tissu recyclés, détournant sans vergogne les objets pour illustrer, notamment, les travers de la société de consommation.

Version plus industrielle de la société du côté de chez Olivier Waltman, dont le stand a entièrement été conçu par Noart, lequel a revêtu pour l’occasion ses habits d’ « invité spécial » et créé La Cage de Faraday, inaugurant pour le coup les cimaises les plus inédites de la foire. Sur le panneau du fond, Kenneth, portrait monumental signé Jérôme Lagarrigue, fascine et intimide.

Peterson Kamwathi Waweru, photo S. Deman
Queue #1 (détail), dessin au fusain, diptyque 152 x 245 cm, Peterson Kamwathi Waweru, 2009
Noart, Jérôme Lagarrigue, photo S. Deman
Vue du stand de la galerie@Olivier Waltman, Noart, Jérôme Lagarrigue, 2011

Une drôle d’odeur chatouille les narines. Est-ce du vernis ? De la colle ? La réponse survient à quelques pas de là, au pied du panneau extérieur de la galerie Adler que quatre jeunes gens sont en train de recouvrir allègrement à la bombe de peinture. Parmi eux le graffeur français Julien Seth et ses acolytes brésiliens Otiniel Lins, qui vit en France depuis dix ans, Acme et Marcelo Eco, qui ont pour leur part spécialement fait le déplacement depuis Rio. Les gestes sont vifs et précis, les couleurs fusent qui dessinent les contours de leurs personnages fétiches, complices éphémères d’une création enjouée et spontanée. Côté stand, les sculptures en mousse et cordes de Mozart Guerra (lui aussi Brésilien vivant à Paris) dialoguent gaiement et sans complexe avec les grandes toiles des quelques autres artistes urbains mis en exergue.

Une section « poids lourds » occupe le cœur de l’espace d’exposition du Grand Palais, elle est pour partie dédiée à Jan Fabre qui y a installé, avec la complicité de la galerie belge Deweer, Scissors House, une haute et étroite cabane bleue, aux planches tout simplement colorées au stylo à bille…

C’eut été bouder notre plaisir que de clore notre balade sans un dernier détour en compagnie de Fabien Merelle, lauréat du prix Canson 2010. Dans une série consacrée aux sans-abri, le dessinateur met la délicatesse de son trait au service de personnages infiniment petits, comme recroquevillés dans l’oubli. Il faut s’approcher très près pour distinguer leurs contours, intercepter une bribe de leur histoire. Pourtant, à chaque pas fait à reculons, la présence de chacun s’affirme, grandit pour envahir l’espace de la feuille comme celui, sans fin, de notre imaginaire.

« En art, il faut croire avant d’y aller voir », disait Léon-Paul Fargue. Nous y sommes allés, et on y croit toujours !

* Dans le cadre d’ArtParis, quatre nouveaux artistes ont été sollicités pour travailler sur le projet Move for life : les Français Damien Deroubaix et Ben Vautier, l’Espagnole Isabel Muñoz et l’Anglais Mark Titchner. Leurs œuvres sociopolitiques viennent accompagner celles déjà présentes sur ces étranges cimaises de Daniele Buetti, Franz Burhardt, Jochen Gerz, l’Atelier Van Lieshout, Robert Rauschenberg et Xia Zheng.

Julien Seth, Otiniel Lins, Acme et Marcelo Eco, photo S. Deman
Création à huit mains pour ArtParis 2011, Julien Seth, Otiniel Lins, Acme et Marcelo Eco, 2011

GALERIE

Contact
Crédits photos