Anne-Sarah Le Meur à Paris – L’intersection sensible

Anne-Sarah Le Meur courtesy galerie Charlot

Anne-Sarah Le Meur utilise depuis vingt ans le langage informatique pour créer un univers en expansion, abstrait et parfois interactif, porteur d’une étonnante vitalité picturale. Le fruit de ses récentes recherches est à découvrir jusqu’au 11 février à la galerie Charlot, à Paris.

Un samedi après-midi à Paris, une petite pluie fine pénètre insidieusement les vêtements des promeneurs. Personne n’arpente la rue Charlot. A la galerie du même nom, c’est le calme avant la tempête du vernissage qui aura lieu en fin de journée. Au rez-de-chaussée sont exposées les peintures de Pontus Carle, tandis qu’Anne-Sarah Le Meur donne à voir dans la pénombre du sous-sol des toiles d’un genre bien différent. Le visiteur est invité à s’asseoir. Sur le mur, imperceptiblement l’œuvre s’anime. Peu à peu, la lumière s’infiltre et donne vie à l’ensemble. Un point noir s’élargit jusqu’à devenir une béance de ténèbres. Lutte sans cesse renouvelée entre l’espoir de l’aube et l’inquiétude de la nuit. Œil-océan aimante le regard et lui offre un moment de contemplation. Il faut prendre le temps, respecter celui d’une œuvre qui s’abandonne sans se soucier de la frénésie du monde.

Durant toute son enfance et son adolescence, Anne-Sarah Le Meur a toujours dessiné, peint, lu et… regardé les nuages ! « Vivre environnée de couleurs et de livres m’attirait. Lorsque j’étais étudiante en sciences, je passais des week-ends entiers, seule, à dessiner. Sans doute considérais-je cela comme la vraie vie. La plus intense possible. » Au début des années 1980, elle entend pour la première fois parler d’art par ordinateur. L’apparente contradiction la fascine d’entrée. « L’art est pour moi une question de sensibilité, de subjectivité, d’inconscient, et les mathématiques – ou la programmation – relèvent de la logique, de la rationalité, de la conscience. Art et mathématiques ne peuvent aller ensemble. Probablement parce que j’aime l’absurde et le paradoxe, je suis finalement allée voir quelle sorte d’art était possible avec ce procédé, et s’il pouvait générer quelque chose de nouveau, d’intéressant, suivant des critères artistiques », explique-t-elle dans Corps, nombre, lumière. Les phénomènes colorés d’Œil-océan, image 3D expérimentale, paru aux éditions L’Harmattan en 2009. Elle étudie l’image 3D artistique à l’université Paris 8 et obtient un doctorat en Esthétique, Sciences et Technologie des arts, avant de devenir enseignante-chercheuse (Paris 1 et Paris 8) et de pouvoir ainsi poursuivre sa recherche de l’intersection sensible entre l’art et les développements informatiques.

ArtsHebdo médias. – Au-delà de la curiosité qui vous a poussée à découvrir l’art par ordinateur, quelles sont les raisons de votre engagement en art numérique ?

Anne-Sarah Le Meur. – L’utilisation de l’informatique pour concevoir et engendrer des images artistiques me stimule énormément par son aspect paradoxal. Mais, si je ne réalisais pas des images qui me plaisent, me prennent, m’habitent, me fascinent parfois et me font réfléchir aussi, je n’aurais pas continué. C’est vraiment parce que j’arrive à créer – en mouvement ou non – une analogie numérique à la peinture que j’ai persisté. La pratique de la programmation m’est éreintante. D’ailleurs j’ai arrêté pendant sept ans toute création d’images de synthèse, et je n’exclus pas d’arrêter encore si je n’ai plus d’idées. Ceci dit, si je n’avais pas obtenu de poste d’enseignante-chercheuse, il est vraisemblable que je n’aurais pas pu continuer avec une telle liberté.

Anne-Sarah Le Meur courtesy galerie Charlot

Courtesy galerie Charlot

Vous évoquez la contradiction qui peut naître à vouloir produire du sensible avec de la technologie. Comment avez-vous réussi à la contourner ?

Il me semble que le premier déclic a été de constater la beauté du filaire – ou affichage par facette, première étape dans la construction d’un objet 3D –, puis la beauté du pixel grossi par les textures, comme utilisé dans Un peu de peau s’étale encore en 1990 et systématisé quatre ans plus tard dans Etres-en-tr... J’ai alors senti que ne pas suivre les chemins balisés, qui bannissaient de tels éléments d’apparence trop « grossière », était susceptible d’ouvrir des portes. Par la suite, dès que je trouvais un « interdit », voire même un « impossible », je sautais dessus et cherchais comment l’explorer, jouer avec. Ces jeux avec les conventions me donnent un cadre formel, voire conceptuel, dans lequel je m’autorise tout test, toute rêverie. Et là, les nombres et les boucles sur les fonctions à tester aident beaucoup dans la systématisation d’une exploration. Ensuite, il faut prendre beaucoup de temps pour regarder, pour observer, parfois aussi pour accepter ce qui émerge, et sentir dans quelle direction aller.

L’importance de programmer soi-même laisse entendre qu’une connivence entre soi et l’outil est possible. Comment définiriez-vous cette relation ?

Je ne peux définir cette relation que pour moi. C’est une relation ambivalente. J’aime et déteste à la fois. Initialement, j’ai même culpabilisé d’être si mauvaise et lente dans la création en programmation. Cela en devenait encore plus pénible à vivre, surtout en début de projet, avant toute image ! Maintenant, j’accepte cette difficulté. Des idées me viennent parfois grâce à mes erreurs, et à ma lenteur. Cela aide à penser différemment, à oser penser différemment.

Vos images explorent la 3D, mais qu’en est-il de la dimension temporelle ?

L’expérimentation se fait surtout consciemment sur le processus de programmation – écrire un peu au pif, pour voir ! – et sur les conventions principalement formelles, spatiales – le filaire, le pixel, le plat, l’obscurité… On pourrait croire que le temps n’est qu’une conséquence fortuite. Et souvent il l’est. Mais, à bien y réfléchir, Etres-en-tr… résulte d’un désir de montrer, de valoriser poétiquement le délai de calcul et d’affichage de l’image – 30 minutes de calcul par image en 1994, soit 12 heures pour avoir 1 seconde d’animation –, et, ce faisant, son devenir, stratifié, grouillant, jamais acquis. Est-ce du temps ? De la temporalité ? Peut-être qu’Œil-océan est plus facile à analyser dans le sens où chaque moment n’est qu’éphémère, insaisissable et constamment recommencé. Je ne vois pas comment expérimenter volontairement le temps et le donner à sentir. Il me semble que cela vient malgré soi, ou à travers soi, sans qu’on puisse le décider. Par sa propre façon d’habiter son corps… ou son temps ?

Certaines de vos images sont interactives. Quelle est la place du public dans votre œuvre ?

Je crée d’abord des images pour moi. Parce que j’ai envie de les voir, parce qu’une idée me paraît assez bizarre pour exciter ma curiosité et que je me mette au travail. Pendant longtemps, peu de gens se sont intéressés à mes images : trop picturales pour de l’image de synthèse, trop image de synthèse pour de la peinture. J’ai tout de même continué ponctuellement à créer. Tant mieux si maintenant d’autres personnes suivent mon travail. La culture « technico-artistique » s’est certainement diversifiée depuis 15-20 ans. Je n’aime ni les gadgets technologiques ni le « ludique-démagogique ». L’interaction en art ne m’a que très rarement intéressée. Je ne crois pas qu’elle donne bonne place au public comme qu’elle le prétend souvent. Et pourtant, depuis plus de 10 ans – quelle insensée je suis !–, je travaille à une installation cylindrique interactive, Outre-ronde, qui est aujourd’hui quasiment terminée. Il s’agit pour le spectateur d’entrer en relation avec l’image, Œil-océan, à l’aide d’un casque/capteur installé sur sa tête qui transmet les paramètres de rotation à l’ordinateur. Cette idée d’inverser l’usage habituel de l’interaction m’a été soufflée par Film de Samuel Beckett, où l’on voit Buster Keaton esquiver continuellement la caméra. Plus on bouge, moins on voit. Il faut aller lentement, voire rester immobile, pour interagir et pour que l’image se laisse observer. Mon mode d’interaction cherche à élargir le regard, grâce à l’utilisation du champ visuel périphérique et en initiant un chemin vers la contemplation, et une possible transformation de soi. Etre exigeant avec soi-même, proposer des choses exigeantes au public : il me semble que c’est la meilleure attitude pour avancer un tant soit peu…

Anne-Sarah Le Meur courtesy galerie Charlot

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