A quoi rêvent les forêts ? | Exposition collective

Nous pénétrons la forêt. Le voyage dure longtemps par le fleuve. Nous nous enfonçons dans ses rivières. Guidée par le livre d’Eduardo Kohn*, je suis venue chercher ici un langage au-delà de l’humain, par lequel végétaux, animaux et insectes communiquent par des signes, des légendes, des transes, et par le rêve. Nous sommes ensorcelés par l’aménité de la forêt : les paillettes de lumière sous les canopées, la fraicheur des frondaisons, la symphonie des oiseaux, des insectes, des gouttes d’eau épaisses glissant de larges feuilles, absorbées par la mousse à nos pieds. Noémie Goudal regarde la forêt thaïlandaise, la décompose, tente d’en identifier chaque élément, chaque son. C’est un puzzle impossible qui échappe à la pensée. Des images, des souvenirs, des parfums, des bruits surgissent. Ce qui était inconnu se déploie en couleurs, en formes qui ne sont que recompositions hybrides et familières. Susana Mejia vit dans la forêt amazonienne. L’artiste colombienne y a installé son laboratoire d’alchimiste. Elle fait suer la couleur des plantes et les imprime sur des papiers de fique. La nuit va tomber. Le chant des grenouilles accompagne notre promenade. Nous allumons le feu qui surgit timidement de l’humidité. La forêt est un refuge. Nous y trouvons le repos longtemps recherché. La création sonore de Jean-Yves Leloup nous rappelle que jamais la voix de la forêt ne se tait. Elle suit d’envoûtantes variations. La nuit tombe brusquement. Les bruits deviennent inquiétants. Nous avons peur, nous nous sentons perdus dans ce monde versatile. Nous devons dormir à l’affût. Ici, le sommeil est toujours intermittent. Nous, humains et non humains rêvons les uns des autres. C’est un songe qui se poursuit le jour. Sur la barque, au cœur de l’Amazonie avec François Fleury, l’eau miroite le ballet des branches et des lianes. Tout ondule sans trêve. La forêt est un monde dont les veines, les pores, les strates verticales et horizontales, toutes enchevêtrées, imposent une transcendance en accéléré. Nos yeux se retournent dans leurs orbites : notre cerveau voit ! Nous sommes la forêt. Nous sommes un serpent. Nous sommes une sorcière qui se transforme en poisson et se nourrit de résine. Une fougère. Un champignon fluorescent. Nous sommes un arbre centenaire dans les bras duquel l’artiste russe Olya Kroytor s’est enlacée, chrysalide de film plastique. Nous faisons partie d’un tout. Nous ne nous en dissocions pas. Des yeux nous épient dans la nuit. Laura Huertas Millán nous fait entrer au cœur d’une forêt artificielle. Elle rappelle la voix des conquérants des siècles passés. La forêt est un espace résistant qui ne se colonise pas. Quel que soit notre volonté de la dominer, la forêt reste libre. Texte de Lucie Touya. Visuel : Laura Huertas Millán, Journey to a land otherwise known, Vidéo. * Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts, Vers une anthropologie au-delà de l’humain, éditions Zones sensibles, 2017.